thumb|upright=2.1|Mineurs grévistes lors de la grève générale de 1926.

La grève générale de 1926 au Royaume-Uni fut un mouvement social de grande ampleur qui opposa le monde ouvrier britannique au patronat et au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. Le conflit, déclenché le par le (TUC) à la suite des négociations infructueuses, portait sur le salaire des mineurs, que les propriétaires des houillères souhaitaient diminuer.

La large mobilisation des travailleurs britanniques comme celle des opposants à la grève — issus des milieux privilégiés de la société britannique — surprit des élites syndicales rapidement effrayées par l'ampleur du mouvement comme par les forts antagonismes de classe qu'il révéla. Confrontés en outre à une propagande gouvernementale agressive orchestrée par Winston Churchill, les dirigeants syndicaux du TUC, travaillés par une profonde tendance réformiste, cherchèrent très vite à sortir d'un conflit qui leur échappait. Le , après neuf jours de grève, ils appelèrent à la fin du mouvement dans ce qui s'apparenta à « une capitulation pure et simple ». Cet échec ne fut pas sans conséquences sur les évolutions ultérieures du syndicalisme britannique.

Les racines du mouvement : la question des charbonnages thumb|upright=1.3|The Subsidised Mineowner - Poor Beggar ! « Un propriétaire de mine à subventionner : pauvre mendiant ! » publié dans le Trade Union Unity Magazine (1925) Une industrie en déclin Une productivité structurellement déclinante Le conflit prit naissance dans le secteur des charbonnages. La rentabilité de ce secteur historique du développement industriel britannique était en effet de moins en moins assurée depuis la fin de la Première Guerre mondiale, notamment du fait du sous-investissement des compagnies. La faible compétitivité du charbon britannique était en effet ancienne, avec une productivité déclinante (de par an et par mineur dans les années 1880, elle était d'abord tombée à au début du siècle pour atteindre au début des années 1920), des structures archaïques et des salaires relativement élevés négociés par les mineurs lors de leur mobilisation pour soutenir l'effort de guerre britannique de 1914-1918. La situation se dégrada peu à peu jusqu'en 1925, où la menace qui pesait sur les mineurs se fit nettement plus préciseDominique Barjot (dir), Le monde britannique (1815-1931), CNED/SEDES, 2009, .

Une conjoncture peu favorable : monnaie forte et prix mondiaux faibles En effet, deux facteurs soulignèrent cette année-là la fragilité et le manque de compétitivité de l'industrie charbonnière britannique. Le charbon britannique connut des difficultés pour trouver sa clientèle d'abord par son incapacité à suivre la tendance des prix mondiaux, orientés à la baisse cette année-là : en effet, les cours du charbon sur le marché mondial, après avoir augmenté du fait de l'occupation de la Ruhr (1923-1924)Jacques Leruez, Jeannine Surel, Le Royaume-Uni au , Ellipses, 1997, , connurent une nette chute en 1925, du fait du plan Dawes qui, avec comme objectif de régler le problème de l'hyperinflation allemande lié au paiement des réparations de guerre, avait instauré un paiement « en nature », notamment en charbon, en 1925.

D'autre part, le retour à l'étalon-or engagé par Winston Churchill en 1925, en maintenant une livre forte et en renchérissant de ce fait le prix du charbon britannique relativement au prix mondial, acheva de rendre très difficiles les exportations de charbon britanniqueChristophe Charle, La crise des sociétés impériales, Seuil, 2001, tout en pénalisant les entreprises du pays du fait des taux d'intérêt élevés qu'il impliquait.

Volonté patronale de baisser les salaires et concession gouvernementale Des tensions sociales grandissantes Dès lors, les sociétés minières, confrontées à une baisse conjointe de la production et des profits, envisagèrent de restaurer leur compétitivité, grevée notamment par la réévaluation de la livre sterling, en imposant à leurs ouvriers à la fois une baisse de salaire (de -13 à -48 % selon les compagnies) et une augmentation de leur temps de travail (qui devait revenir à la situation d'avant 1919 en passant de sept à huit heures journalières).

Lorsque les exploitants de mines firent part de leur intention de réduire les salaires, le Syndicat des mineurs (Miners Federation), sous la houlette du « militant enflammé haï du patronat et adoré des ouvriers »François Bédarida, Churchill, Fayard, 1999, Arthur J. Cook, annonça sa volonté de s'y opposer par tous les moyens, y compris la grève générale, annoncée pour juillet : le Trade Union Congress (TUC) avait en effet promis aux mineurs de les soutenir dans leur lutte en engageant les autres professions dans la grève, ce qu'ils avaient refusé de faire quatre ans plus tôt, le (Black Friday)Ce refus du TUC de s'associer aux mineurs en 1921 laissa d'importantes traces dans les relations entre modérés et radicaux. Christophe Charle, La crise des sociétés impériales, Seuil, 2001, . L'Union Nationale des Cheminots et la Fédération des Travailleurs des Transports s'étaient notamment engagées à empêcher le transport du charbon. Par ailleurs, dans toute la première moitié des années 1920, une série de grèves avait secoué l'industrie minière. Les principales revendications s'opposaient au projet patronal de réduction des salaires, mais elles réclamaient aussi une nationalisation des houillères.

Le Red Friday Confronté à cette menace de grève générale et aux conclusions d'une commission d'enquête gouvernementale qui donnait raison aux mineurs, le gouvernement, dirigé par le conservateur Stanley Baldwin, choisit de temporiser, d'une part en accordant une subvention de neuf mois pour maintenir les salaires, d'autre part en lançant une enquête parlementaire, dirigée par Herbert Samuel, pour examiner les solutions possibles à la crise à partir de Dominique Barjot (dir), Le monde britannique (1815-1931), CNED/SEDES, 2009, .

Cette décision gouvernementale du jeudi fut qualifiée de Red Friday (« Vendredi rouge »), dans la mesure où elle fut alors perçue comme une victoire importante de la solidarité ouvrière et du socialisme face au gouvernement et au capitalismeDominique Barjot (dir), Le monde britannique (1815-1931), CNED/SEDES, 2009, . Mais loin de profiter uniquement aux ouvriers, cette subvention provisoire permit surtout au gouvernement et au patronat de se préparer au conflit à venir, au cas où le compromis avancé par la commission Samuel serait refusé par les mineurs : le gouvernement conservateur « organisait la riposte en même temps qu'il jouait les médiateurs »Jacques Leruez, Jeannine Surel, Le Royaume-Uni au , Ellipses, 1997, . Dans ce but, le gouvernement incarcéra par exemple préventivement les dirigeants du Parti communiste, sous prétexte qu'ils conspireraient contre la nation. Herbert Smith, un des leaders de la Miners Federation of Great Britain, percevait d'ailleurs bien que le Red Friday n'était qu'un triomphe provisoire, puisqu'il déclara à cette occasion : « Ne crions pas victoire, ce n'est qu'un armistice » (« We have no need to glorify about victory. It is only an armistice »).

Le rapport Samuel thumb|left|Herbert Samuel Une volonté de réforme du secteur des houillères Le rapport publié par la commission Samuel le , s'il rejetait l'idée de la nationalisation des houillères (solution préconisée par la commission Sankey en 1919 mais qui avait été rejetée par le premier ministre de l'époque, David Lloyd George), avait par plusieurs aspects de quoi satisfaire les syndicats. Il proposait ainsi de nationaliser non les houillères elles-mêmes, mais les royalties perçus par les propriétaires du sous-solFrançois Charles Mougel, Histoire du Royaume-Uni au , PUF, 1996, . Il soulignait surtout la carence des houillères en matière d'investissement et la vétusté des installations, défauts à l'origine de la chute de productivité des mineurs britanniques, des maladies professionnelles qui les frappaient comme des nombreux accidents du travail dont ils étaient victimes (à cette époque, quatre hommes mouraient au fond de la mine toutes les 24 heures). Le rapport proposait d'améliorer conjointement la productivité et les conditions de travail des mineurs : mécanisation de la production, multiplication des bâtiments de surface (douches, vestiaires…), concentration industrielle par regroupement des puits (on compte alors compagnies différentes pour puits au Royaume-Uni). Il rejetait en outre le principe d'une augmentation du temps de travail des mineurs.

Cependant, si le rapport Samuel préconisait la mise en place de procédures de concertation entre employeurs et salariés ainsi qu'une négociation globale des salaires à l'échelle nationale, il recommandait également une réduction des salaires d'environ 10 % en vue de maintenir les profits des entreprises.

L'échec des négociations À la suite de la publication du rapport de la commission Samuel, les négociations s'ouvrirent en avril et les exploitants annoncèrent leur volonté d'imposer un allongement de la durée de travail quotidienne et des réductions de salaires allant de 10 à 25 % selon les régions. La Miners Federation of Great Britain (MFGB) refusa les baisses de salaires et les négociations au niveau régional, usant du slogan « Pas un centime de moins sur la paie et pas une seconde de plus par jour » (« Not a penny off the pay, not a second on the day »).

Tout aussi déterminées, les compagnies minières organisèrent un lock-out le (pratique par laquelle les employeurs empêchaient les mineurs de travailler pour épuiser leurs économies et leur imposer des conditions de travail plus dures) pour faire plier les syndicats, lesquels répondirent par un appel à la grève générale.

La grève générale Mobilisation ouvrière et réserves des syndicats thumb|upright=1.8|Manifestation à Hyde Park. Un engagement enthousiaste et massif de la base ouvrière Le , le TUC, par la voix d'Ernest Bevin, annonça pour le à minuit un débrayage général en soutien aux mineurs. Entre le et le , d'ultimes tentatives de négociations entre gouvernement, syndicats et patronat ne débouchèrent sur aucun accord, du fait de la tension sociale et de l'intransigeance des deux parties en conflit. Les antagonismes de classes étaient alors très puissants : les ouvriers étaient tout aussi déterminés au combat que les cercles patronaux et conservateurs qui tenaient à « donner une leçon aux trade-unions, voire à les briser »François Bédarida, Churchill, Fayard, 1999, . La tension n'était pas limitée au secteur des mines : par exemple, à la dernière minute avant l'impression de l'édition du du Daily Mail, les ouvriers imprimeurs refusèrent de publier un éditorial hostile à la grève générale intitulé For King and Country (« Pour le roi et pour le pays »), dans la mesure où on pouvait y lire qu'« une grève générale n'est pas un conflit confiné à un secteur de l'industrie mais représente une menace pour le gouvernement et l'État de droit »« A general strike is not an industrial dispute. It is a revolutionary move which can only succeed by destroying the government and subverting the rights and liberties of the people ».

Le mouvement rencontra immédiatement un grand succès : le , le nombre de grévistes était compris entre 1,5 et 1,75 million. Le chiffre de trois millions de grévistes fut rapidement atteint et le pays paralysé : transports, gaz, électricité, industrie métallurgique et chimique, mines, docks, bâtiment et presse n'étaient plus en mesure de produireFrançois Kersaudy, Winston Churchill, Tallandier, 2000, . Comme le souligne François-Charles Mougel, « la solidarité ouvrière et syndicale fut alors sans faille ».

Un appareil syndical plus réticent à un engagement total