Si Chérif Ben el Arbi Cadi dit Chérif Cadi, « naturalisé » Yves Cadi, né le sur la commune de Souk Ahras (département de Constantine) et mort le à Bône (département de Constantine), est un officier français d'artillerie et le premier musulman de l'Algérie française admis à l'École polytechnique.
Afin de devenir officier français d'artillerie au sortir de l'École, il accepte de se soumettre à la procédure dite improprement de « naturalisation », et de la solliciter en 1889 en échange de sa renonciation au statut personnel musulman.
Pour reprendre l’expression de Mohamed El Aziz Kessous, .
Biographie Origines familiales
Chérif Cadi naît le au douar des Beni Yayia situé à peu de distance de la commune mixte de Souk Ahras (département de Constantine) à l'est de l'Algérie et dépendant administrativement de la commune mixte de La Sefia.
Fils de Arbi ben Cadi ben Ahmed et de Halima bint Nafaa, Chérif Cadi, ses quatre frères. et ses cinq sœurs, appartiennent à une famille de cadi installée dans la région depuis plusieurs générations
Devenu orphelin de père en 1868, Chérif est pris en charge par son frère aîné Si Tahar ben El arbi Cadi, qui vit sous une tente plantée à Souk Ahras où il a été nommé bachadel (suppléant du cadi), tandis que son autre frère Si Abdallah ben El arbi Cadi exerce les fonctions de cadi non loin de là à Bouhadjar.
Formation
Le parcours de Chérif Cadi aurait séduit Jules Ferry, qui fera appliquer en Algérie en 1883 la législation en vigueur en France, et c'est l'immense mérite des frères de Chérif de comprendre qu'il n'y avait pas d'autre choix que l'école européenne pour assurer une chance d'améliorer sa condition sociale à ce jeune garçon de onze ans qui n'a connu jusque là que l'école coranique.
À l'école primaire de Souk Ahras, en fin des années 1870, Chérif Cadi est un élève avide d'apprendre auprès d'instituteurs dévoués. L'un d'eux devine les qualités exceptionnelles de ce jeune algérien et le prend en charge pour combler son retard au point qu'en deux ans Chérif accomplit l'ensemble de la scolarité primaire. Abdallah conseille alors à son frère Tahar d'inscrire Chérif dans l'établissement secondaire de la ville la plus proche, le lycée de ConstantineL'enseignement en Algérie : Le premier lycée de Constantine, où il pourrait poursuivre ses études.
Chérif s'y montre un excellent élève reçu en , l'année de ses dix-huit ans, au baccalauréat ès-sciences. Très rare réussite lorsque l'on sait que de 1879 à 1909, il n'y eut que huit bacheliers en mathématiques parmi les lycéens algériens musulmans ! Tahar encourage son frère à poursuivre des études supérieures, mais il lui faut toutefois trouver les ressources nécessaires pour assumer les frais de scolarité, aucun membre de la famille n'ayant les moyens de le faire. Il adresse alors au gouverneur de l'Algérie une requête afin d'obtenir pour son jeune frère une bourse d'études.
Au mois de , Chérif entre comme boursier en classes préparatoires au lycée d’Alger. C'est un étudiant appliqué qui étonne ses professeurs par sa parfaite maîtrise des disciplines scientifiques. Il se rend en 1887 à Marseille pour passer les épreuves écrites du concours d'admission à École polytechnique où il est reçu l'année de ses vingt ansJournal officiel, , ()Si Chérif Ben el Arbi, Yves (X 1887 ; 1867-1939).. Il est le premier musulman de l'Algérie française admis dans cet établissement et ce succès est d'autant plus remarquable que la législation en vigueur s'oppose à la promotion des jeunes indigènes.
Pour devenir officier français d'artillerie à la sortie de l'École polytechnique, Chérif Cadi accepte comme il s'y est engagé lors de l'admission, de se soumettre à la procédure dite improprement de « naturalisation » qu'il obtient par décret du Registre matricule de Chérif Cadi sur Archives nationales d'outre-mer. Celle-ci lui confère le droit de cité et notamment le droit de disposer de toutes les prérogatives du citoyen . Avec le consentement de son frère Tahar, Chérif fait ajouter Yves comme prénom à son patronyme Cadi.
À l'issue de ses deux années de scolarité, Cadi, classé de sa promotion, décide comme 137 de ses camarades, de faire carrière dans l'artillerieJournal officiel, , (). Mais auparavant, il doit rejoindre, comme sous-lieutenant-élève d'artillerie, l'école d'application de l'artillerie et du génie de Fontainebleau.
Officier d'artillerie Avant la guerre de 1914-1918 Promu Lieutenant le , il est affecté au régiment d'artillerie en garnison à ToulJournal officiel, , () et se spécialise dans l'artillerie à longue portée à laquelle il consacrera la majeure partie de sa carrière. Il sollicite alors son détachement au corps d'armée, stationné en Algérie et qui constitue le noyau de l'Armée d'Afrique. Il rejoint le régiment d'artillerie à Alger, le Journal officiel, , ().
Chérif Cadi est ensuite détaché le à la batterie d'artillerie du régiment d'artillerie de Philippeville (aujourd'hui Skikda)Journal officiel, , (). Deux ans plus tard le , il est affecté, à Bougie, à la batterie du bataillon. Le , il reçoit l'ordre de rejoindre le régiment d'artillerie à Bizerte en Tunisie où il est promu capitaine. Lors d'un déplacement dans sa famille, son frère Tahar lui a présenté un couple de ses amis avec lequel Chérif a sympathisé ; il fait ainsi la connaissance de Jeanne Dupré qu'il épouse le à Tunis ; le couple s'installe à Bizerte.
Il est alors désigné pour accomplir en 1905 une mission secrète en Allemagne. Les allemands, piqués au vif de constater que les français ont résolu le problème du recul avec le canon de 75, reprennent immédiatement les études pour essayer de transformer leur tout récent canon de 77. Pour juger des progrès accomplis lors de cette reconversion, l'état-major français décide de mettre à profit l'expérience du capitaine Cadi et les services de renseignement français l'envoient en Allemagne.
Cela explique sans doute sa demande de mutation ultérieure à Bourges où se trouve l'école supérieure d'application du Matériel. Chérif Cadi y est muté le pour servir à la batterie du régiment d'artillerieJournal officiel, , (). Durant ce séjour en métropole, Cadi a de gros soucis familiaux qui expliquent qu'avec l'appui de son ami polytechnicien, Firmin JacquillatJacquillat, Jules Firmin Victor (X 1875 ; 1855-1940)., qui commande l'unité, il demande à revenir à Bizerte pour servir à compter du au bataillon à pied du régiment d'artillerieJournal officiel, , ().
Chérif Cadi est promu le chef d'escadron au groupe autonome d'artillerie à pied de Bizerte, puis au parc d'artillerie de cette ville. À la même époque, les états-majors de Berlin et de Vienne travaillent déjà leurs plans d'offensive sur l'Europe.
Pendant la guerre de 1914-1918 Au front en France métropolitaine La Première Guerre mondiale éclate le quand l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, et deux jours plus tard, à la France. Dans la rade de Bizerte, l'artillerie en état d'alerte surveille les mouvements de navire dans le canal de Sicile et le détroit de Messine. Il faut protéger les régiments du corps d'armée qui se préparent à embarquer vers la métropole.
Dès que lui parvient la nouvelle des hostilités ouvertes dans le Constantinois, le chef d'escadron Cadi n'hésite pas sur la conduite à tenir. Depuis le début de sa carrière militaire, il n'a participé à aucun combat mais sa décision est rapide, il demande à combattre.
Dans des délais très courts, l'état-major des Armées donne une suite favorable. Chérif Cadi quitte Bizerte et est dirigé le sur le commandement de l'artillerie de la place des forts de Paris. Le chef d'escadron Cadi est affecté le à une batterie d'artillerie lourde en formation à Champigny-sur-Marne avec pour mission d'y former en deux mois des artilleurs.
Cadi n’ignore rien du trouble qui gagne en 1915 le commandement des armées, comme du ressentiment de certains de ses compatriotes engagés sur le front. Mais il préfère ceux qui font choix de l’honneur et de la fidélité dans l’âpreté des combats de la Somme. Il est promu le , officier de la Légion d'honneur en même temps qu’il est décoré de la Croix de guerre avec palme. Le , Cadi est affecté au régiment d’artillerie lourde hippomobile (R.A.L.H).
Déployé dans la région de Lassigny, à l’ouest de Noyon, le régiment de Chérif Cadi participe à la guerre d’usure contre un ennemi enterré dans des forteresses bétonnées à l’évidence infranchissables. Alors que les offensives se préparent, son unité reçoit le l’ordre de faire mouvement sur Verdun où le chef d’escadron Cadi est cité à l’ordre de la armée le .
Bien qu’épuisé par ces combats, le RALH est renvoyé vers la Somme où la bataille commence le . La préparation d’artillerie s’étend sur tout le front où Français et Britanniques tentent depuis le début du conflit de repousser l’ennemi. À ce rythme, Chérif Cadi sent ses forces l’abandonner ; depuis le début des hostilités, il n’a pas connu les détentes d’une permission loin du front et sa femme, morte en 1913, n'est plus là pour lui soutenir le moral.
Le , âgé de , le chef d’escadron Cadi est évacué sur l’hôpital temporaire à Villers-Cotterêts dans l’Aisne où les médecins diagnostiquent . Bénéficiant d’un congé de convalescence de deux mois, il quitte cet hôpital trois jours plus tard pour Limoges. Mais sa permission est de courte durée ; il est désigné en pour une mission militaire en Égypte.
En mission militaire française au Hedjaz Le gouvernement français vient en effet de décider le d'organiser un pèlerinage à La Mecque d'environ d'Algérie, Tunisie, et Maroc, susceptibles à leur retour des Lieux Saints, de manifester à la France des témoignages de soutien. il décide également d'envoyer une délégation militaire pour les accompagner. Le colonel Hamelin, chef de la section Afrique, choisit les deux officiers qui conduiront l'expédition : le lieutenant-colonel Brémond et le chef d'escadron Chérif CadiMission du Lieutenant-Colonel Brémond au Hedjaz (1916).
Sous couvert de pèlerinage, la France entend pousser à se révolter l'émir Hussein ben Ali, chef de la dynastie des Hachémites et grand Chérif de La Mecque, et lui permettre d'afficher ainsi ses prétentions sur la Syrie. Hussein, qui ne veut pas se trouver en tête-à-tête avec la Grande-Bretagne, accorde publiquement ses faveurs aux Français. qui débarquent à Djeddah le . Il confie l'insigne honneur de nettoyer le sol de la Kaaba à Si Kaddour Benghabrit, chef de la députation, et à Chérif Cadi, et les place tous deux à côté de lui à l'heure de la prière solennelle, saluant Cadi de ces mots : .
Le , deux jours avant le retour des pèlerins en Afrique du Nord, Chérif Cadi, qui s'est installé dès le 12 à La Mecque pour poursuivre la mission militaire, est élevé au grade de lieutenant-colonel. Il lui incombe de remplir à la fois le rôle d'émissaire français et de conseiller militaire, sous les ordres d'un chef de mission lequel, chrétien, ne peut accéder aux Lieux Saints !
Le séjour de Chérif Cadi au Hedjaz se prolonge jusqu'à la fin de l'année 1917. Marqué par les rivalités existantes entre l'Angleterre et la France, mais davantage encore entre le colonel Brémond et Thomas Edward Lawrence, il se déroule dans un contexte pénible et compliqué. Isolé durant une mission qui ne cesse d'évoluer au cours des mois, cet officier tente de surmonter avec autant de dignité que de résignation, les multiples difficultés surgies de l'imbroglio créé par la situation politique et militaire.
Nul n'a encore compris que les dés sont pipés dès le début de l'affaire (accords Sykes-Picot), et à la lumière des événements qu'ils vécurent et des responsabilités qui leur furent confiées, le choix de Brémond et de Cadi ne se révèle pas aujourd'hui des plus judicieux.