thumb|Le drapeau de la république du Turkestan oriental, hissé la fois à Kachgar en 1933. thumb|Drapeaux de la Turquie et du Turkestan oriental au Doğu Türkistan Vakfı-Kültür Merkezi (Centre culturel de la fondation du Turkestan oriental) dans le district de Fatih à Istanbul. thumb|Drapeau de la seconde république du Turkestan oriental. thumb|Emblème du Gouvernement en exil du Turkestan oriental.

Le mouvement d'indépendance du Turkestan oriental est une expression qui se réfère de façon générale aux organisations combattant ou militant pour un Xinjiang, ou Turkestan oriental indépendant, aussi appelé Ouïghourstan ou Turkestan chinois. Le mouvement indépendantiste s'est développé dans la première moitié du par une prise de conscience nationale des groupes ethniques du Xinjiang. D'inspiration panturque, le mouvement a également intégré des éléments communistes de type soviétique avant d'effectuer un virage nationaliste vers la fin des années 1980. Depuis la fin des années 1990, un nombre croissant d'organisations indépendantistes ouïghoures a vu le jour à l'extérieur de la Chine. Elles militent pour un Turkestan oriental indépendant en faisant prévaloir la démocratie et les droits de l'homme.

L’ethno-nationalisme au sein d’une partie de la population ouïghoure s'est notamment renforcé par la politique interne de la république populaire de Chine, caractérisée par l’afflux de population Han, l'omniprésence de la langue chinoise et la perception chez les Ouïghours d’une disparité économique et d’une exploitation des ressources du Xinjiang au profit des seuls Hans. Selon une partie des chercheurs contemporains, les franges les plus jeunes de la population ouïghoure seraient travaillées par le sentiment indépendantiste, bien qu'il soit difficile d’évaluer l’importance quantitative du mouvement.

Origines

Initialement, le terme Turkestan se référait aux vallées d'Asie centrale situées entre les fleuves Syr-Daria et Amou-Daria où les anciens Turcs s'étaient établis. Aujourd'hui, c'est un terme géopolitique désignant les terres d'Asie centrale habitées par les peuples de langues turques. La partie occidentale du Turkestan fut conquise par l'Empire russe au et devint le Turkestan occidental ou Turkestan russe. Avant le , les sources chinoises utilisaient le terme "Xiyu " (Contrée d’Occident) pour qualifier la zone qui allait devenir le Xinjiang, ou Sinkiang. Le nom Turkestan oriental est utilisé en Occident, ainsi que par les indépendantistes ouïghours et les panturcs, pour désigner cette zone géographique.

Avant le , les villes du Turkestan oriental n'avaient guère d'identité nationale unifiée, accueillant les ethnies turcophones ouïghoure, kirghize, ouzbèke et kazakhe, mais aussi les Tadjiks persanophones. L'identité de cette région était fragmentée (ou locale), chaque ville ou village ayant ses propres racines, selon une cartographie composée d’« oasis » culturelles. Les contacts transfrontaliers avec la Russie, le Tibet, l'Inde et la Chine ont joué un rôle significatif dans le moulage de l'identité et les pratiques culturelles de chaque « oasisJustin Jon Rudelson, Oasis Identities (1997), , ».

Au début du , le panturquisme émergea avec pour but d'unifier les peuples turcophones par la création d'un État panturc s'étendant de l'Asie centrale à la Turquie. Le panislamisme se développa à la fin du en appelant tous les pays et les peuples islamiques à créer un État islamique universel placé sous la direction du sultan turc. Au début du , Ahmet Kamel, natif de Turquie, vint au Xinjiang propager le panturquisme parmi la population locale, et certains Ouïghours éduqués en Turquie commencèrent à mener des missions panislamiques dans la région. Les idées induites par le panturquisme et le panislamisme devinrent rapidement les forces motrices du mouvement d'indépendance du Turkestan oriental. Sous l'influence de ces idées, les nationalistes se donnèrent pour objectif de séparer le Xinjiang de la Chine et créer un État islamique indépendant appelé Turkestan orientalDavid D. Wang, East Turkestan Movement in Xinjiang, Journal of Chinese Political Science, Springer Netherlands, juin 1998.. L'ethnonyme moderne "Ouïghour" s’est popularisé dans les années 1930 et a servi d’élément fondateur à l’identité ouïghoure moderneThierry Kellner, Chine : le Xinjiang et les Ouïgours, janvier 2002..

Histoire du mouvement vignette|Cette image représente des officiers de la République Islamique du Turkestan Est entre les années 1933 à 1934.

Avant 1949

Dans les années 1920, les cadres du mouvement d'indépendance furent contraints à l'exil par Yang Zengxin, le dixième gouverneur du Xinjiang, mais ils revinrent dans la province au début des années 1930. Une révolte paysanne ouïghoure éclata à Hami, à l'est du Xinjiang, donnant l'occasion aux cadres du mouvement de mettre en pratique leurs aspirations indépendantistes. À Kachgar, dans le sud du Xinjiang, avec l'aide de la Grande-Bretagne, la Première République du Turkestan oriental fut établie mais elle ne dura que trois mois, étant la figure la plus influente de l'éphémère république.

Le Xinjiang, en tant que pivot de l'Eurasie, a été la cible de rivalités, comme part du Grand Jeu, entre les Empires russe et britannique pendant près d'un siècle. Durant les années 1930 et 1940, l'URSS, la Grande-Bretagne et le Japon intensifièrent leur influence dans la région en encourageant le panislamisme et le panturquisme local. Dans les années 1930, afin de maintenir l'influence soviétique hors d'Inde, la Grande-Bretagne appuya les Ouïghours à Kachgar dans la création de la première république, qui servit de zone tampon entre les deux puissances. Le Japon créa le Mandchoukouo en Mandchourie et tenta d'établir un État islamique au Xinjiang en appuyant Ma Zhongying, un seigneur de guerre musulman de Gansu. Cependant, bénéficiant d'un terrain géographique favorable, l'URSS appuya avec succès Sheng Shicai, un seigneur de guerre chinois du Xinjiang, qui écrasa Ma Zhongying avant de mettre un terme à la Première république.

À la fin de l'année 1944, l'autorité au Xinjiang était dans un état de transition, passant des mains de Sheng Shicai au Kuomintang. Profitant de l'absence d'autorité et avec l'assistance de l'URSS, les Ouïghours d'Ili, Tarbaghatai et Altay (les trois districts du nord-ouest du Xinjiang), déclenchèrent une révolte contre le Kuomintang. Ces événements amenèrent la création de la seconde république du Turkestan oriental qui exista jusqu'en 1949.

Au début des années 1940, faisant face à l'influence grandissante des États-Unis dans la région, et à l'affaiblissement de leur propre sphère d'influence, les Soviétiques encouragèrent le panislamisme local et aidèrent au succès de la révolte d'Ili de 1944. Elihan Tore, une figure influente musulmane, fut choisi pour diriger la seconde république. L'URSS utilisa sa position de force au Xinjiang comme un atout lors des négociations avec la Chine, qui débouchèrent sur le traité sino-soviétique de 1945. Le traité signé, l'anti-communiste Elihan Tore fut déposé et remplacé par un jeune chef musulman pro-soviétique à la tête de la RPO, ce qui permit à Staline de contrôler la jeune république. Lorsque l'Armée populaire de libération marcha sur le Xinjiang, la seconde république du Turkestan oriental fusionna avec le régime communiste chinois, les dirigeants restants de la RPO acceptant des postes importants dans l'administration communiste chinoise. Dans l'historiographie du Parti communiste chinois, la révolte musulmane d'Ili est interprétée comme la Révolution des Trois Districts anti-Kuomintang.

De 1949 à 1990

Selon l'historien chinois David D. Wang, durant la période 1950-1981, le Xinjiang a été le théâtre de 19 incidents, qualifiés par le gouvernement chinois de "révoltes armées contre-révolutionnaires", et de 194 "cas contre-révolutionnaires" relatifs à des actions séparatistes. Sur la période allant de 1949 à 1990, deux phases sont à distinguer dans l'évolution du mouvement d'indépendance du Turkestan oriental.

La première phase s'inscrit dans le processus d'intégration du Xinjiang à la république populaire de Chine. Au début des années 1950, plusieurs "émeutes contre-révolutionnaires" se produisirent dans le sud Xinjiang, la plus sérieuse étant celle d'Hotan en 1954, dirigée par Abdul Imet, qui élabora un "programme pour une république islamique". Selon des sources officielles chinoises, la rébellion fut préparée par Mohammed Amin Bughra, à Hotan en 1949, alors qu'il était en partance pour l'Inde. À ce stade, les nouveaux dirigeants communistes Hans du Xinjiang n'étaient pas familiarisés à l'idéologie panislamique et panturque, et considérèrent les troubles comme des "complots impérialistes menés par des forces contre-révolutionnaires contre le gouvernement du peuple du Xinjiang".

La deuxième phase émergea lors de la détérioration des relations sino-soviétiques au début des années 1960. Les trois années (1959-1961) de désastre économique provoquèrent un fort mécontentement au sein de la population du Xinjiang, et en , une partie de la population ouïghoure de Yili et Tacheng alla s'établir en URSS espérant un meilleur niveau de vie. Lorsque les autorités du Xinjiang tentèrent d'arrêter le flux, des Ouïghours se révoltèrent et détruisirent le siège du Parti communiste chinois à Yining. En 1968, des indépendantistes fondèrent le Parti révolutionnaire du peuple du Turkestan oriental qui appela à une deuxième Révolution des Trois Districts pour créer une république communiste indépendante. Selon la ligne officielle chinoise, la "main noire derrière les troubles du Xinjiang" était celle des Soviétiques. Jusqu'à la fin des années 1970, le Xinjiang était considéré par les autorités de Pékin comme la ligne de front de sa lutte contre le révisionnisme contemporain avec l'URSS comme cible. La deuxième phase se termina avec l'effusion de sang dans le village de Baren (combat de Baren), district d'Akto, au sud de Kachgar. Entre 1987 et 1990, le Xinjiang connut plus de 200 attentats à la bombe, dirigés surtout contre des bâtiments officiels et des bureaux du contrôle des naissancesArtoush Kumul, Le "Séparatisme" ouïgour au : Histoire et Actualité, Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, 2009..

De 1990 à aujourd'hui

En 1990, 2000 fermiers du village de Baren se révoltèrent sous la direction de Zeydin Yussuf, chef local d'un groupe armé appelant à l'indépendance du Turkestan oriental. Pour la première fois, les autorités accusaient publiquement un groupe islamiste - le Parti islamique du Turkestan oriental, jusque-là inconnu - d'être à l'origine de ce que le gouvernement chinois qualifia de révolte préméditée d'inspiration religieuse. Les dirigeants du parti communiste chinois du Xinjiang refusèrent de reconnaitre la réalité du mouvement indépendantiste du Turkestan oriental avant 1990 et l'incident de Baren. Dans le premier numéro du Bulletin d'Information du Turkestan oriental de , Isa Yusuf Alptekin écrivit ce message à ses partisans : . En 1990, la Ligue islamique mondiale pour l'Unification, une organisation panislamique d'Asie centrale, appela à soutenir le mouvement du Turkestan oriental afin qu'il réalise l'indépendance du Xinjiang dans les années 1990. Une stratégie violente fut adoptée en 1992 par certaines organisations séparatistes afin d'accélérer le mouvement. En 1993, il y eut plus de 17 explosions de bombes dans la seule ville de Kachgar et en 1994 trois grosses explosions à Aksu.