Le Magenta est une frégate cuirassée de la Marine française lancée en 1861 à Brest et connue pour avoir fait naufrage avec sa cargaison en rade de Toulon, le .
Affecté comme navire amiral de la flotte française de la Méditerranée dès 1865, le Magenta passe par le Mexique en 1867 avant d'être mis à quai pour le changement de son artillerie. La nuit du , en rade de Toulon, le Magenta, de retour d'une croisière durant laquelle il a été chargé à La Goulette en Tunisie du produit de fouilles effectuées sur le site archéologique de Carthage par Évariste Pricot de Sainte-Marie, explose des suites d'un incendie incontrôlé. Après que des scaphandriers sont parvenus à réaliser quelques missions de récupération d'objets, en particulier d'artefacts archéologiques principalement puniques et romains qui rejoignent les collections du musée du Louvre et le cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France, l'épave est détruite afin de ne pas encombrer le port.
Le navire, retrouvé en 1994, fait l'objet de fouilles archéologiques à partir du milieu des années 1990 durant trois saisons, qui permettent de retrouver, outre le produit des fouilles de Pricot de Sainte-Marie, des objets témoignant de la vie quotidienne à bord, mais aussi autour de la rade de Toulon.
Description du navire
vignette|gauche|alt=Tableau représentant plusieurs navires à vapeur faisant route|Le Magenta, Henri Durand-Brager, huile sur toile, 1864, Musée Thomas-Henry, Cherbourg-en-Cotentin.
Le Magenta fait partie d’une série de navires conçus par Dupuy de Lôme, entre 1859 et 1872, qui sont décrits comme étant les . La série comporte dont un « sister-ship » au Magenta, baptisé le Solférino et lancé en 1861. Ces deux bateaux constituent la classe Magenta, qui correspond aux deux seuls cuirassés à deux ponts jamais construits dans le monde..
Le Magenta est connu par de nombreuses illustrations de presse, gravures, peintures et également photographies. Il mesure et dispose d'un équipage de ( sont à son bord au moment de la destruction du navire). La surface de la voilure passe de à puis à en 1864. Sa figure de proue, une aigle impériale, est retirée à la suite de la chute du second Empire.
Le navire possède une coque en bois, un blindage et un système de propulsion à vapeur. Ce dernier est réalisé par la société Mazeline au Havre. Le système de blindage du navire, constitué de plaques d’acier fondues à Saint-Chamond fixées sur du bois, pèse un total de , ce qui nécessite un renforcement de la coque. L'éperon de bronze recouvert de fer du Magenta conçu également aux aciéries de la Marine de Saint-Chamond pèse à lui seul et est alors .
Le navire est initialement équipé de de mais cet équipement est modifié en 1864, 1868 puis 1875. Les dix canons de présents sur le navire à partir de 1868 pèsent et tirent des obus de plus de . Quatre canons de lourds de plus de viennent compléter ce dispositif mais sont considérés comme devant être remplacés par le dernier commandant du navire.
Histoire
Histoire de la frégate avant l'accident
vignette|gauche|alt=Photographie en noir et blanc d'un cuirassé à l'ancre vu de bâbord|Photographie ancienne du navire.
La construction de la frégate débute à Brest le . Le navire est lancé le avant d'être armé le ou 1863.
Dès les premiers essais du navire, une avarie sur les pales d’hélice contraint l'amirauté à les remplacer par des pales en acier. Il participe alors à une grande campagne d'essais des cuirassés, en compagnie des , , et de Cherbourg jusqu’aux Canaries.
En 1864, le Magenta est en mouillage à Cherbourg en même temps que le après son combat du contre le CSS Alabama. Le navire connaît une nouvelle avarie mineure en puis en , en raison d'un ouragan à Cherbourg. Il participe à l’évacuation des troupes françaises à la fin de l’expédition du Mexique en 1867, après avoir été doté d’une galerie extérieure présente sur les autres navires de ce type. Le bâtiment quitte Cherbourg en 1868 pour Toulon via Alger et devient navire amiral en remplacement du , le .
Le navire est à Tunis, le , au moment de la chute de l’Empire lors de la Guerre franco-allemande de 1870. En , le Magenta participe aux répressions à Nice lors des troubles des 8, 9 et puis en mai à la suite d'une émeute en Kabylie. Le navire est mis en réserve en puis réarmé avec effet en . Charles-Eugène Galiber en prend le commandement le . Une avarie de la coque est constatée à la fin du mois. Le Magenta part pour le Levant en et recueille les marins du Forfait naufragés à cause d'une manœuvre manquée.
En , une dépêche annonce au navire sa mise en réserve à la fin de la campagne. Il fait escale à Alger puis dans la Régence, à La Goulette. L'amiral Pierre-Gustave Roze autorise le l'embarquement de de vestiges archéologiques dégagés par Pricot de Sainte-Marie, à destination de la France. Le navire passe à Tripoli puis La Goulette. Il est inspecté comme tous les navires de l’escadre du au . Il arrive tard le soir du dans le port de Toulon.
Expédition archéologique de Pricot de Sainte-Marie vignette|gauche|alt=Plan d'une ville en noir et blanc|Plan de Carthage en 1833 par Christian Tuxen Falbe.
Au moment de l'accident, le Magenta détient à son bord, dans les soutes avant, une cargaison d'antiquités puniques et romaines chargées à La Goulette, et exhumées par Évariste Pricot de Sainte-Marie, né à Tunis en 1843 et drogman (interprète) au consulat général de France en 1864 puis à nouveau à partir de 1873. Curieux dans tous les postes qu’il est amené à occuper, il est un archéologue amateur très actif en Tunisie jusqu’à son départ en pour d’autres affectations.
Le site de Carthage est alors quasiment vide de constructions sauf quelques rares villas. Pricot de Sainte-Marie choisit de travailler l’épigraphie punique et néo-punique. Son travail est également bibliographique et il s’intéresse aussi à la Tunisie chrétienne. Après une demande auprès du ministère, Pricot est missionné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
vignette|alt=Photo en noir et blanc représentant une petite chapelle|La chapelle Saint-Louis en 1888 sur une carte postale ancienne.
Pricot de Sainte-Marie envoie des estampes d’une trentaine de stèles en 1873-1874 à la commission du Corpus Inscriptionum Semiticarum et il est missionné en pour effectuer sur le site archéologique de Carthage des fouilles pour lesquelles il reçoit une aide financière. Ernest Renan (auteur en 1855 d'une Histoire générale et systèmes comparés des langues sémitiques) lui demande de bien localiser ses découvertes et d'envoyer des stèles à Paris ou de les faire photographier. Pricot de Sainte-Marie est aidé dans sa tâche par des agents du consulat.
Il s’installe à la chapelle Saint-Louis où le logis inutilisé du desservant sert de premier musée archéologique.. Les fouilles, effectuées dans onze points pris au hasard, respectent le calendrier des moissons, les contraintes climatiques et s’adaptent au calendrier des fêtes religieuses musulmanes.
vignette|gauche|alt=Photochrome d'une cour intérieur d'un bâtiment à l'architecture orientale |Photochrome de l'intérieur du musée d'Alger au début du , qui accueille une partie des artefacts trouvés par Pricot de Sainte-Marie.
Pricot de Sainte-Marie effectue des fouilles d' à dans le quartier de Dermech, dans le lieu-dit Feddan el Behim, . Il utilise les techniques de son temps, avec tranchées, puits et galeries, et tient un journal de ses explorations. Il ouvre des tranchées qui sont remblayées une fois vidées. Le lieu est connu car précédemment fouillé par Nathan Davis et par le fils de Mustapha Khaznadar dans les années 1850-1860 ; il est fouillé plus tard par Salomon Reinach, Ernest Babelon et Alfred Louis Delattre dans les années 1880. Parmi ces antiquités, se trouvent notamment , une statue de marbre de l'impératrice Sabine et deux inscriptions (grecque et romaine) chargées dans . Les stèles découvertes proviennent en immense majorité d’un seul point de fouille « A » situé à proximité de l’agora punique et du temple d’Apollon. Pricot de Sainte-Marie découvre dans un autre point, celui du temple de Sérapis, de nombreux vestiges romains. Les stèles découvertes alors sont datées de la première moitié du .
vignette|alt=couverture d'un livre|Mission à Carthage, première de couverture de l'ouvrage publié en 1884.
Selon le découvreur, les stèles sont découvertes en réemploi dans des fondations romaines, ce qui a été contredit ensuite par Salomon Reinach et Auguste Audollent ; Stéphane Gsell évoque pour sa part une possible proximité avec un sanctuaire punique. Le tophet de Carthage est découvert en à une courte distance d' : un rattachement des stèles à ce site est envisagé. Cette hypothèse est prudemment démentie par Eusèbe Vassel puis par Madeleine Hours-Miédan. Colette Picard opte pour sa part pour une provenance du site du tophet, tout comme Anna Maria Bisi à la fin des années 1960. Hélène Bénichou-Safar reprend le dossier à la fin des années 1980. Friedrich Rakob découvre en 1990 non loin du site Feddan el Behim (à seulement) un temple daté pour sa période initiale du et pour sa dernière phase du et semble trancher le débat de localisation des stèles présentes sur le Magenta. Le site du temple a livré une statuette de « temple boy » (représentation apotropaïque d'un jeune garçon), identifiée par Jean Ferron à , et présente aussi sur des stèles de Feddan el Behim. Ce temple serait celui cité par Appien et dédié à Apollon, hypothèse déjà proposée par Vassel et Gsell.
Le Louvre et la Bibliothèque nationale refusent de rembourser à Pricot de Sainte-Marie les frais d’envoi des antiquités ; le Louvre a pourtant accepté la statue de Sabine et un certain nombre d’inscriptions. Pricot de Sainte-Marie obtient une subvention du gouverneur général d’Algérie pour des fouilles et l’envoi d’œuvres destinées au musée des antiquités d’Alger. Après une campagne de presse, les stèles sont acceptées mais sans budget destiné à leur transport. La flotte de Méditerranée, présente en Tunisie, prend en charge les contenant les œuvres le pour les amener à Toulon. En le fouilleur envoie au Musée national des antiquités et des arts islamiques d'Alger des antiquités romaines et quitte Tunis en juin la même année. Son ouvrage sur les fouilles, Mission à Carthage, n’est publié qu’en 1884.
Accident de Toulon vignette|alt=Gravure représentant un navire échoué au fond de l'eau|Le Magenta échoué en rade de Toulon, gravure par Fortuné Méaulle dans Le Monde illustré du .
Le naufrage du Magenta n'est qu'une des catastrophes ayant eu Toulon comme cadre. Le , entre minuit trente et du matin, alors que le Magenta est en rade de Toulon, un incendie se déclare à son bord, à l'arrière du coqueron des officiers. Le capitaine de vaisseau Galiber est alors prévenu. Les soutes avant sont noyées avec succès. L'impossibilité de noyer les soutes arrière et la progression du feu contraignent toutefois l'amiral à évacuer le navire, trente minutes après le début du sinistre. Les fouilles archéologiques de la fin du ont permis de retrouver un élément de lance d’incendie. Les navires de l'escadre du Magenta envoient leurs chaloupes secourir l'équipage.
À (ou , ou ), la frégate explose par l'arrière en raison des de poudre noire présentes à bord. Les soutes à poudre n’avaient pas été noyées, six victimes sont à déplorer. La déflagration brise de nombreuses vitres dans la ville, projette des plaques de blindage du navire et des morceaux de bois enflammés tombent sur plusieurs navires dont la .