La famille Scrive, originaire de Lille, est une famille subsistante d'ancienne bourgeoisie, dont beaucoup de membres bénéficièrent, à partir de 1532, du statut de bourgeois propre à l'Ancien Régime. A la suite de la création, par Joseph Scrive-Périez, d'une première manufacture en 1795, les Scrive jouèrent un rôle déterminant, dès le début du , dans l'industrialisation de la production textile. Ils développèrent d'abord la fabrication mécanique des rubans de cardage, puis firent revenir en France la machine à filer le lin inventée par Philippe de Girard. Associés à la recherche de houille dans le pays lensois vers 1850, ils contribuèrent ultérieurement à la fondation et à l'administration de la Compagnie des mines de Lens, participant également à l'évolution du secteur bancaire du Nord ainsi qu'à celui des assurances.
Historique Origines thumb|Buste d'Antoine Scrive-Labbe par Théophile Bra, 1847L'original, en marbre, fait partie des collections du Palais des Beaux-Arts de Lille..
Peut-être issue d'ItalieUne tradition fait en effet remonter l'origine de la famille à la Florence du , et rattache le nom de Scrive à celui de la rivière Scrivia , qui coule en Ligurie : à cette époque, un orfèvre aurait alors quitté la Toscane pour s'établir à Bruxelles. Aucun document connu ne permet toutefois, à ce jour, de donner à cette filiation une base historique. Il importe néanmoins de la rappeler dans la mesure où elle s'est transmise de génération en génération, constituant par là-même, et quelle que soit sa véracité, un véritable mythe familial au sens de la psychologie transgénérationnelle, dont la fonction est de participer à la construction symbolique de l'identité de la famille. On se reportera par exemple à André Delavenne, Recueil généalogique de la bourgeoisie ancienne, volume 1, Paris, 1954, p.391 ; ou au Bulletin de la Commission historique du Nord, tome LIX, 2008-2009, p.313., la famille Scrive se serait installée à la fin du Moyen Âge à Bruxelles, où on la trouve sous le patronyme flamand ScrieckPaul Denis du Péage, Recueils de généalogies lilloises, tome 3, p. 1083. ..
Vers la fin du , Pierre Scrieck (1465-1535), orfèvre, se serait déplacé à Lille, alors capitale économique des Etats de Bourgogne. Il est le premier ancêtre connu des Scrive lilloisPierre Pouchain, Les Maîtres du Nord du à nos jours, Paris, 1898, p.26-27.. Son fils Pierre (né à Bruxelles, mort à Lille en 1565), notaire, est le premier membre de la famille à être inscrit, par achatOn distingue la bourgeoisie par achat, comme son nom l'indique achetée par son titulaire, de la bourgeoisie par relief, relevée par le fils dont le père a le statut de bourgeois., au registre des Bourgeois de Lille en 1532.
L'une des figures notables est celle de Jean-François Scrieck, seigneur du Thilleul, du Châtelet, du Jardin, baptisé le , grand connétable souverain des arbalétriers, qui meurt sans postérité en 1729 et est inhumé dans une chapelle de l'église Saint-Étienne ; il avait épousé en 1692 Agnès de Flandres. C'est à lui que Charles René d'Hozier attribue les premières armes de la famille Paul Denis du Péage, ibid., ..
Au , après le rattachement définitif au royaume de France, le nom de famille se francise en Scrève puis en Scrive. Les Scrive font alors partie de la bourgeoisie de Lille, donnant des marchands, des notaires, des procureursPhilippe Scherpereel, « Gaspard Scrive, un pionnier de l'anesthésie et de la chirurgie de guerre », sur le site www.philippe-scherpereel.fr, 2011-2023 (lire en ligne).... Mais il se peut que leur situation se soit un peu dégradée en ce siècle, même s'ils conservent les privilèges d'une vieille famille urbaine et peuvent s'allier à des familles lilloises de vieille bourgeoisie comme les LabbeLa prononciation et l'orthographe de ce nom semble varier de Labbé à Labbe avec e muet : les membres de la famille nés avant la Deuxième Guerre mondiale privilégiaient le e muet, mais les deux prononciations et les deux orthographes sont recevables. ou les Crespel.
Quoi qu'il en soit, nous trouvons le fils de d'Hubert Scrive-Dury (1680-1755), Albert Scrive (1754-1803) avocat au parlement de Flandres, subdélégué de l'intendance à LilleAnnuaire statistique du département du Nord pour l'an XI de la République 1802-1803, p. 50, lire en ligne., qui est élu, le 25 germinal an V, député du Nord au Conseil des Cinq-Cents, et prend place parmi les modernes. Il rallie Bonaparte le 18 brumaire, puis est nommé, le 2 mars 1800 (8 floréal an VIII), sous-préfet de LilleGeorges Lepreux, Nos Représentants sous la révolution (1789-1799), Lille, 1898, p.231., Douai ayant été choisie en 1789 comme préfecture du département du Nord.
Son cousin, le négociant lillois Joseph Scrive (1757-1808), marchand-fripier à Lille, qui avait, sous l'Ancien Régime, exploité un négoce de gros, fonde en 1795, une fabrique de rubans de cardes, qui obtient une médaille d'argent, en 1806, à l'Exposition des produits de l'industrie française. Avec son épouse Marie Catherine Périez (1761-1833), il est à l'origine d'une lignée féconde, qui s'illustrera particulièrement dans l'industrie, le commerce et la finance. Ils ont quatre enfants : Désiré (1783-1826), Antoine (1789-1864), Aimée (1794-1889), et Catherine (1796-1879), qui épousera le filateur de coton lillois Jean-Louis Lambry (1798-1865).
thumb|Chromolithographie publicitaire de l'usine de cardes Henri-Scrive vers 1869 (imprimerie L. Danel).
Activités industrielles et financières thumb|upright|Gravure d'en-tête de la correspondance de la société La Lilloise en 1907.
En 1795, le négociant Joseph Scrive-Périez fonde une manufacture de cardes dans ses magasins, rue d'Amiens à Lille. Une carde est une sorte de brosse formée par un ruban en cuir ou en caoutchouc, garni de pointes d'acier recourbées, servant à démêler, aérer et paralléliser les fibres textiles (laine, coton, etc.). Elle est ce qui permet le cardage, étape préalable au filage.
À la mort de son mari, Marie Catherine Scrive-Périez continue l'affaire et s'associe à ses fils Désiré Scrive-Crespel et Antoine Scrive-Labbe sous la dénomination Veuve Scrive et Fils. Cette manufacture place les Scrive, dans la chaîne de la production textile, en amont du traitement de la matière textile. Ils ne sont pas encore filateurs, mais il s'agit d'une étape indispensable ; c'est à ce niveau qu'ils vont devoir très tôt orienter leurs efforts vers le perfectionnement technique : sinon le risque était grand de disparaître du fait de la concurrence anglaise. C'est pourquoi Antoine Scrive-Labbe, en songeant d'abord à sauver sa manufacture, permit par ricochet que Lille demeure le lieu de la production textile. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'usage, dans certains textes, de la formule selon laquelle Scrive aurait sauvé l'industrie textile lilloise.
thumb|Chromolithographie publicitaire pour la société Scrive Frères (SF).
Au début du , Antoine Scrive-Labbe modernise l'industrie textile lilloise, et désarme la concurrence anglaise devenue redoutable, par ce que l'on appellerait aujourd'hui un acte d'espionnage industriel. Il emprunte en effet à l'Angleterre le procédé de fabrication mécanique des cardes. Ayant effectué un voyage outre-Manche en 1815, il a eu l'occasion de mesurer les progrès techniques des manufactures britanniques. Elles fabriquent désormais de façon mécanique la garniture des cardes (card clothing). De retour sur le sol anglais en 1820, il se fait embaucher comme ouvrier et copie secrètement la machine, avant de retourner en France. thumb|M. et Mme Albert Scrive-Paulis.
En l'absence d'archives susceptibles de documenter cette aventureuse entrepriseLa correspondance échangée entre Antoine et son frère Désiré se trouvait dans le château de la petite-fille de ce dernier, Louise Bossut-Scrive, à Pont-à-Chin, quand celui-ci fut détruit par un incendie lors de la Première Guerre mondiale., on en est réduit aux conjectures s'agissant du type de machine rapportée par Scrive-Labbe, ainsi que de la manufacture où il se fit embaucher. C'est probablement dans le Yorkshire de l'ouest qu'il se rendit, peut-être dans la Spen Valley ou dans la ville d'HalifaxLa firme Fleming, Birkby and Goodall y fabriquaient en effet des cardes depuis 1785. Cf. Gillian Cookson , The Age of Machinery. Engineering the Industrial Revolution, 2018, p.190.. La machine elle-même était possiblement celle qu'avait inventée l'Américain Amos Whittemore (1759-1828). vignette|Encart publicitaire de l'usine de cardes, reprise par Fernand Scrive-Vigin en 1912, complété d'un bref rappel historique. Rentré d'Angleterre, Antoine acheta avec son frère Désiré, en 1821, l'hôtel particulier situé au 1, rue du Lombard. Reconstruit en 1773, il appartenait alors aux descendants de Julien Louis Bidé de La Granville, qui avait été intendant de la Généralité de Lille de 1730 à 1743. Après de multiples transformations, les frères Scrive installèrent leur manufacture de cardes dans l'aile gauche du nouveau corps de bâtimentsCet hôtel particulier ne doit pas être confondu avec l'Hôtel Bidé de la Grandville, situé rue de Thionville. Une machine à vapeur fut installée qui actionna jusqu'à cent vingt machines, et reliée à une haute cheminée qui a été, du moins dans sa partie inférieure, conservée jusqu'à aujourd'hui.
Le lin avait été longtemps filé au rouet. Mais le faible rendement ne permettait pas de planifier l'organisation industrielle de sa production. Pour obvier à cette situation, Napoléon avait promis en 1810 un million de francs de récompense à qui résoudrait le problème. Philippe de Girard proposa une solution quelques mois plus tard. Après avoir monté une filature en France qui ne lui apporta que des déconvenues, il quitta la France pour l'Autriche. Puis, en 1824, l'Anglais John Marshall fit à son tour de l'espionnage industriel et ramena de France la machine de Girard, fondant à Leeds la première filature mécanique de lin. Les premiers filésUn filé est un fil destiné au tissage.commencèrent d'apparaître en France, menaçant les filatures françaises dont le nombre chuta de 37 à 15 en cinq ans, d'autant que la machine de Girard avait été perfectionnée outre-Manche.
C'est alors qu'Antoine Scrive-Labbe et Ernest Feray organisèrent la réintroduction en France des procédés de filature mécanique. Au cours de son second voyage, Scrive-Labbe se fit engager comme ouvrier et copia pièce par pièce la machine. À son retour, le bateau sur lequel il avait embarqué échappa de peu à la poursuite anglaise. Arrivé à Lille, il fit venir, non sans peine, les pièces de la machine. Mais les ouvriers qualifiés manquaient pour faire fonctionner les machines. Enfin cette machine n'était plus brevetée. En faire profiter tous les liniers français eût ete très généreux mais aurait privé Scrive de la jouissance de ses efforts, qui les garda secrets. C'est donc au constructeur belge Pierre Decoster, retourné au Royaume-Uni pendant dix-huit mois, que l'on doit, dès 1837 la généralisation de la production mécanique du lin.
Mais Scrive-Labbe, comme Ernest Feray, n'avait pas perdu son temps. La filature qu'il crée en 1836, utilisant le système anglais nouveau à la vapeur est, avec 5000 broches et 250 ouvriers la plus importante de Lille, avec celle de la famille Le Blan, qui faisait également tourner 5000 broches. Ernest Feray fait pour sa part construire des filatures à Essonnes.