Le pays Jbala (, ou ⵜⵎⵓⵔⵜ ⵏ ⵉⵖⵎⴰⵔⵏ|Tamurt n Ighmaren) est une région historique et naturelle du Nord du Maroc qui s'étend du détroit de Gibraltar au couloir de Taza, sur un territoire réparti entre les régions administratives de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et Fès-Meknès. Si la population rurale est essentiellement représentée par les Jbala, un groupe ethnique d'origine berbère à qui la région doit son nom.

Toponymie

Le pays Jbala doit son nom au groupe ethnique des Jbala. Jbāla est un mot arabe, pluriel de jebli (), mais le terme est plus souvent utilisé en tant qu'ethnonyme spécifique des Jbala. Avant l'arabisation du nom de la région, celle-ci portait le nom de Pays Ghomara (en arabe : blad Ghmara), qui est de nos jours utilisé pour une région plus restreinte.

Géographie Situation et limites

Le pays Jbala, qui correspond à la partie occidentale du Rif, est bordé au nord par la mer Méditerranée, à l'ouest par la plaine du Habt, au nord-est par le pays Ghomara, au sud-ouest par la plaine du Gharb, à l'est par le Rif central, au sud par la plaine du Saïss et au sud-est par le couloir de Taza. Il s'étend ainsi de la campagne tangéroise à la campagne de Taza, traçant un arc longeant le Rif occidental.

Le pays Jbala est l'une des régions les plus urbanisées du Maroc, et l'influence urbaine se confond avec l'influence rurale, Grigori Lazarev parlant ainsi d' pour décrire le phénomène. La zone montagneuse est parsemée de villes formant une . Cette urbanisation intense est historique et non récente, connaissant un pic pendant l'étroite relation avec al-Andalus.

Les villes de Tétouan, Chefchaouen et Ouezzane, bien que se trouvant enclavées en pays Jbala, en sont historiquement distinctes et ont maintenu tout au long de l'histoire des rapports conflictuels avec les tribus Jbala voisinesLahcen Taiqui & Carlos Martín Cantarino, Eléments historiques d'analyse écologique des paysages montagneux du Rif Occidental (Maroc), dans: Mediterranea - Serie de estudios biológicos (1997), p.26, citant: Sidi Ahmad R'honi, Historia de Tetuán, Instituto General Franco de Estudios e Investigación Hispano-Árabe : Editora Marroqui (1953) ; Abdelaziz Touri, André Bazzana & Patrice Cressier, La Qasba de Shafshawan, dans: Castrum, vol.3, "Guerre, fortification et habitat dans le monde méditerranéen au Moyen Âge" (1988), pp.153-162 ; M. Amrani, Les Chorfa ouazzanais et les tribus voisines à la ville de Ouezzane vers la fin du , dans: Collection "Les rapports villes-campagnes sur la bordure méridionale du pays Jbala", Ed. Groupe Pluridisciplinaire d'Étude sur Les Jbala (1995), pp.35-44..

Géologie, relief et hydrographie L'orogenèse du Rif, qui fait partie de l'orogenèse alpine, résulte de la collision entre les plaques tectoniques africaine et eurasiatique. Cette collision est récente, datant du Cénozoïque, ce qui explique l'instabilité sismique et la grande complexité du Rif, qui se manifeste par l'intensité des plissements et des failles et par le charriage des différentes strates géologiques. Il se prolonge par delà le détroit de Gibraltar par les cordillères Bétiques, avec qui il forme l'arc de Gibraltar.

Le relief du pays Jbala est assez peu élevé en comparaison avec les sommets du Rif central. Quelques crêtes gréseuses, parfois quartzitiques, atteignent les . Ces reliefs sont façonnés dans des couches marneuses grises et recouverts d'une épaisse couche de débris qui peuvent atteindre des tailles imposantes et être transportés sur plusieurs kilomètres, donnant un aspect chaotique au paysage.

Climat

Le climat humide du pays Jbala est caractérisé par une pluviométrie élevée, atteignant les de précipitations aux hautes altitudes de plus de . Cette humidité est essentiellement due à l'influence atlantique. Cette influence diminue vers l'est, donnant un Rif plus aride. L'abondance des précipitations, associée à des pentes accentuées, fait que les versants du Rif occidental et du Prérif sont soumis à une érosion intense.

Flore et faune

Du fait de la forte humidité et de l'abondance des eaux, la végétation du pays Jbala est riche. Les crêtes gréseuses sont couvertes de forêts de chênes-lièges et de cèdres de l'Atlas. Le sous-bois est couvert de fougères. L'influence de l'agriculture et le remaniement des bois proches des villages donnent au paysage un aspect de bocage. À des altitudes plus basses, les collines sont plantées d'oliviers et de figuiers.

Histoire

Préhistoire et Protohistoire

vignette|gauche|alt=Carte montrant l'extension des cultures ibéromaurusienne et capsienne en Afrique du Nord|Extension des cultures ibéromaurusienne et capsienne.

La présence humaine dans ce qu'on appelle aujourd'hui le pays Jbala remonte à la Préhistoire, durant le Paléolithique inférieur. La découverte d'outils de type acheuléen près de Tétouan témoigne de la présence d'Homo erectus dans la région. L'Homme moderne (Homo sapiens) arrive au Nord du Maroc au Paléolithique moyen, vers avant le présent, apportant les cultures moustérienne puis atérienne. Il y a , avec le passage au Paléolithique supérieur, apparaît la culture ibéromaurusienne, commune au nord du Maghreb et au sud-est de la péninsule Ibérique, ce qui témoigne du franchissement du détroit de Gibraltar par les Ibéromaurusiens. Au Néolithique, à partir du , les échanges entre les deux rives de la Méditerranée s'intensifient. Les Proto-Berbères arrivent de l'est pendant cette période, apportant la culture capsienne. Des traces d'occupation néolithique sédentaire sont signalées à djebel Musa et à l'embouchure d'oued Laou. Vers -5600 apparaît la céramique cardiale, très présente dans la péninsule tingitane. Des indices de culture de céréales et de domestication du chien, du cochon, du mouton et de la chèvre dans la région de Tétouan, remontant à environ -5300, constituent la plus ancienne trace connue d'agriculture en Afrique du Nord.

La Protohistoire, qui débute vers -2900, marque le début du travail des métaux, d'abord le cuivre, ensuite le bronze et enfin le fer. Cette période est marquée par l'accroissement du trafic commercial avec la péninsule Ibérique voisine et la constitution de structures sociales complexes. On voit apparaître dans la péninsule Tingitane des nécropoles mégalithiques de culture campaniforme, dont l'exemple le plus frappant est le cromlech de M'zora, au sud-est d'Assilah.

Antiquité

L'Antiquité commence au Nord du Maroc vers le , avec la période maurétanienne. C'est à cette époque qu'ont lieu les premiers contacts avec les Phéniciens. Pontion, dans la région de Tanger, et une ville dont le nom demeure inconnu, près du mont Abyla (jbel Musa), sont indiquées à cette époque. Les Phéniciens s'installent dans les vallées d'oued Laou (site de Kach Kouch) et oued Martil et commercent aussi bien avec la population autochtone qu'avec le reste de la Méditerranée. Ils laissent également des traces archéologiques à Ceuta. Vers le commencent à apparaître de nouvelles entités socioéconomiques, notamment à Dhar d'Aseqfane, Sidi Abdeslam del Bhar et Emsa, abritant des communautés sédentaires et agricoles partageant la même culture, très liée au monde méditerranéen. Les Maures, habitants de la région, s'unissent vers le et forment le Royaume de Maurétanie. Le premier roi historiquement attesté est Baga, qui fonde la ville de Tamuda à la même époque, près de l'actuelle Tétouan. Au , certaines villes maurétaniennes (dont Tamuda) jouissent d'une autonomie politique et d'une économie forte, due essentiellement à l'essor de l'agriculture et du commerce extérieur, notamment avec Rome, dont l'influence se fait de plus en plus grande, ce qui leur permet de disposer de leurs propres ateliers monétaires. En l'an 40 est assassiné le roi de Maurétanie Ptolémée par l'empereur romain Caligula, ce qui provoque la révolte de plusieurs villes maurétaniennes, dont Tamuda, qui subit des destructions importantes. Ces évènements se terminent par l'annexion de la Maurétanie par l'Empire romain en l'an 42.

vignette|alt=Photographie montrant une amphore et une mosaïque romaines de Tamuda|Amphore et mosaïque romaines de Tamuda, musée archéologique de Tétouan.

L'actuel pays Jbala fait partie, pendant la période romaine, de la province de Maurétanie tingitane. Du , Tamuda est reconstruite et d'autres camps militaires comme Ad Novas apparaissent, formant un véritable réseau de surveillance. Des usines de salaison sont installées à l'embouchure des grands fleuves, tel oued Martil, ainsi que des huileries. La province s'intègre rapidement dans le commerce méditerranéen de l'Empire. Vers la fin du , l'autorité romaine commence à s'effriter et les tribus maures se rebellent de plus en plus souvent, forçant Rome à reculer ses frontières et concentrer ses effectifs près du détroit de Gibraltar. Des sites comme Tamuda et Ad Novas restent occupés par les Romains. Le , les Vandales traversent le détroit de Gibraltar et ravagent, durant leur passage, un nombre important de villes. Rome évacue définitivement la Maurétanie tingitane à partir du second quart du . L'Empire byzantin s'empare de Septem (actuelle Ceuta) en 534, mais l'intérieur des terres de l'ancienne Maurétanie tingitane reste indépendant. Les sources sur la période entre la fin de la domination romaine et l'arrivée des musulmans restent rares et ne permettent pas de tracer une histoire événementielle satisfaisante, mais il semblerait que des royaumes indépendants apparaissent à cette époque, dont le plus connu serait le , qui voit l'arrivée des armées omeyyades.

Islamisation

À l'arrivée des musulmans, l'actuel pays Jbala est peuplé de Berbères Ghomara sédentaires, une branche des Masmouda dont les actuels Ghomara, au territoire bien plus réduit, sont les descendants, tout comme les Jbala. À cette époque, le christianisme est répandu parmi quelques tribus Ghomara, mais la plupart sont polythéistes. Le gouverneur omeyyade Oqba Ibn Nafi al-Fihri atteint le pays Ghomara vers 681. Contrairement à beaucoup de tribus berbères, les Ghomara, sous l'égide du comte Julien, gouverneur byzantin de Septem et lui-même des Ghomara, n'opposent pas de résistance. Julien négocie alors avec ʿUqbah, aboutissant à une intégration pacifique du pays Ghomara au Califat omeyyade. À partir de 704 et la nomination du nouveau gouverneur Ṭāriq ibn Ziyād, l'islamisation des Ghomara s'accélère. En 710, les Omeyyades s'entendent avec les héritiers légitimes du roi wisigoth Wittiza, dont le trône est usurpé par Rodéric, afin de traverser le détroit de Gibraltar. C'est ainsi que Julien, désireux de se venger de Rodéric, qui aurait attenté à l'honneur de sa fille, facilite la traversée aux troupes omeyyades en vue de conquérir la péninsule Ibérique.