Le français valdôtain est la variété du français de la Vallée d'Aoste, région autonome et bilingue d'Italie. Il est marqué sur tous les niveaux (orthographe, phonétique, morphologie, syntaxe, lexique).
Histoire
Les procès-verbaux officiels de l'administration valdôtaine passent du latin au français dès 1536, soit trois ans avant qu'en France même, où l'ordonnance de Villers-Cotterêts impose d'écrire tous les actes publics en « langue maternelle française »..+..
La valeur accordée dans ce contexte à la langue française est en contraste avec l’usage oral, dominé par le patois francoprovençal. Les compétences actives en français sont, en général, attribuées aux couches aisées de la ville, ainsi qu'aux marchands, aux notaires, aux fonctionnaires et au clergé. Dès le début du , l’établissement d’une grande « Eschole » à Aoste permet aux instituteurs ruraux d’apprendre le français. Le collège Saint-Bénin, un institut classique d’études supérieures joue un rôle central pour la dissémination du français en Vallée d’Aoste. C’est enfin à partir de la deuxième moitié du que l’introduction d’un système capillaire d’écoles populaires dites « de hameau » contribue à la diffusion du français dans tous les villages valdôtains. Une conséquence de cette scolarisation précoce de larges couches de la population se reflète à travers les degrés d’analphabétisme au début du : tandis que l’Italie déplore une moyenne de 40% d’analphabètes, la Vallée d’Aoste peut se vanter d’un taux beaucoup plus bas (10% environ). Les écoles de hameau bénéficient de subventions privées, leur direction est en général confiée au clergéFrançois-Gabriel Frutaz (1913), Les origines de la langue française dans la Vallée d’Aoste, Aoste, imprimerie Marguerettaz..
Région historiquement francoprovençale (dans sa variante dialectale valdôtaine) au sein des États de Savoie puis du royaume de Piémont-Sardaigne, la Vallée d'Aoste ne suivit pas le sort de la Savoie et de Nice, qui furent soumises à plébiscite et annexées à la France en 1860, et resta au sein du nouvel État unitaire italien. Depuis lors, la Vallée d'Aoste n'a cessé de lutter contre les attaques faites à sa culture. La période fasciste fut particulièrement violente avec une politique d'italianisation systématique.
La Vallée d'Aoste a donc connu une longue mixité linguistique, surtout depuis que le français s'est peu à peu imposé comme norme linguistique au sein des États de la maison de Savoie dont la Vallée constituait un passage obligé. La majeure partie du territoire est inclus dans le domaine de locution du francoprovençal toutefois depuis l'« Édit de Rivoli » d'Emmanuel-Philibert du , le français en tant que langue officielle était exclusivement utilisé pour les actes écrits (lettres, écrits officiels, actes notariés…) et les sermons.
La Vallée d'Aoste, avec le développement du Risorgimento au perd, peu à peu, sa particularité francophone, mais 92 % des Valdôtains déclarent être de langue maternelle française en 1900 et 88% lors du recensement de 1921.
Sous la période fasciste de Benito Mussolini, particulièrement entre 1937 et 1945, la région subit une italianisation à outrance.
Situation actuelle Après la Seconde Guerre mondiale, la Vallée d’Aoste a obtenu le statut de bilinguisme officiel actuel, avec l'italien et le français comme langues officielles. À niveau d'enseignement scolaire, un nombre d'heures égal à celui qui est consacré à l'italien est réservé au françaisLa langue française en Italie. Pour accéder au marché du travail dans le secteur public il faut connaître le français. Pourtant, de facto, l'italien est au la langue la plus commune entre les valdôtains Fiorenzo Toso, Le minoranze linguitiche in Italia, Editrice Il Mulino, 2008.
Malgré un régime de large autonomie, la langue française a continué à reculer après la Seconde Guerre mondiale, principalement sous l'action des médias italophones. Les émissions francophones, aussi bien à la télévision qu'à la radio, sont assez rares, surtout après la mort de Radio Mont Blanc. Les émissions télévisées en français et en francoprovençal valdôtain sont concentrées le soir, après le JT régional.
Le francoprovençal est considéré comme « langue du cœur ». Comme tendance générale, il est pratiqué principalement dans les domaines informels, c’est-à-dire en famille, avec les amis ou avec les collègues de travail, alors que le français est utilisé plutôt dans le domaine administratif, ou en tant que revendication identitaire et idéologique.
Selon un sondage réalisé par la fondation Émile Chanoux, avec questionnaires recueillis en 2001, l'italien est la langue dominante dans la plupart des contextes, avec l'usage du français limité sur les plans culturel-intellectuel et institutionnel, et la stabilité de l'usage familial du francoprovençal, largement répandu dans certains domaines étroitement liées à la culture alpine, tels que l'élevageAosta spazio varietetico e sistema di valori sociolinguistici: configurazioni a confronto, de Daniela Puolato, Université de Naples dans: Une Vallée d'Aoste bilingue dans une Europe plurilingue / Una Valle d'Aosta bilingue in un'Europa plurilingue, Aoste, Fondation Émile Chanoux, 2003, page 79 et suiv..
Langue maternelleFiorenzo Toso, Le minoranze linguistiche in Italia, Editrice Il Mulino, 2008 pourcentageitalien 71,50 %francoprovençal valdôtain 16,20 %français 0,99 %
Toutefois, en ce qui concerne les compétences linguistiques, les données reflètent une réalité plus équilibrée en faveur du français et du francoprovençal.
Compétence linguistiqueAssessorat de l'éducation et la culture - Département de la surintendance des écoles, Profil de la politique linguistique éducative, Le Château éd., 2009, p. 20. pourcentageitalien 96,01 %français 75,41 %francoprovençal valdôtain 55,77 %Les trois langues 50,53 %
Les chaînes francophones France 2, France 24, TV5 Monde et celles de la RTS sont disponibles gratuitement en Vallée d'Aoste.
Phonétique Voyelles Concernant la variation régionale du français sur substrat francoprovençal, on observe la vélarisation du 'a' tonique (par ex. avocat prononcé avocât) et la fermeture du 'eu' ouvert (jeune prononcé comme jeûne).
Sur les plans phonétique et prosodique, l’accent valdôtain se caractériserait en outre par la faible nasalisation et par l’intonation, traits retenus comme typiques, par les locuteurs eux-mêmes, des accents du Sud de la France. La réalisation orale de voyelles nasales peut, le cas échéant, donner lieu à des problèmes sémantiques ([gʁamɛʁə] ‘grammaire’ et ‘grand-mère’), ou neutraliser la distinction entre formes masculines et féminines ([ʃjɛn] ‘chiennes’ et ‘chiens’)..
Consonnes Pour ce qui est des mots oxytoniques, la désonorisation des consonnes finales peut également compliquer l’identification du genre ([nøf] ‘neuf’ et ‘neuve’), ou provoquer des homonymies ([bɑs] ‘basse’ et ‘base’, [bɑk] ‘bac’ et ‘bague’, etc.).
Le français valdôtain est également caractérisé par la présence occasionnelle d’occlusives intervocaliques sonorisées ([ɛde] ‘aidé’ et ‘été’), par la simplification de certains nexus consonantiques comme par ex. [-ps-], [-ks-] > [-s-] (*interrusion, *eseption) ou [-kt-] > [-t-] (*doteur, *dialete), ou [-mm-], [-dm-] > [-m-] (*aministration)Frank Jablonka (1997), Frankophonie als Mythos. Variationslinguistische Untersuchungen zum Französischen und Italienischen im Aosta-Tal, Wilhelmsfeld, Egert. 260–271. L’intonation paroxytonique du francoprovençal, qui inclut une opposition phonologique inconnue en français (róuza ‘rose’ vs. rouzá ‘rosée’), peut, elle aussi, exercer une influence sur le français valdôtain. Ainsi, on observe un changement de l’accentuation dû à la prononciation d’une voyelle (finale) centrale neutre (schwa) ou à la paragogie d’un 'e' ouvert, ce qui donne des variantes phonétiques comme « lunë, tablë, écolë, montagnë, campagnë ».
Un yod est souvent présent après les consonnes occlusives vélaires sourdes, comme par ex. que [kjə].
Influence sur l'italien régional Le français valdôtain présente également une influence sur le plan phonétique sur l’italien régional de la Vallée d’Aoste, qui est, entre autres, caractérisé par la prononciation uvulaire (« à la française ») de la vibrante /r/ (par ex. allora [alˈloʀa, alˈloʁa]), qui peut être aspirée en [h] ([alˈloha]), voire syncopée en position intervocalique ([alˈloa]). Un yod est souvent présent après les consonnes occlusives vélaires sourdes, comme par ex. anche [kjə] (= aussi).
Lexique Le lexique du français valdôtain se caractérise par la présence de termes issus du patois francoprovençal valdôtain et parfois de l'italien, ayant été soit adaptés, soit francisés, et même parfois repris tout court dans leur forme originale. Dans ce sens, il ressemble à celui des régions limitrophes, notamment celui de la Savoie et de la Suisse romande voisines, qui fait également partie de l'aire linguistique francoprovençalePatoisvda.org : géographie du francoprovençal...
Liste de valdôtainismes Français valdôtain Français standardAdretGauche orographique de la Doire baltéeApe (s.f.)Tricyle à moteur avec benneAprès-dinée (s.m.)Après-midiArpianGardien de vaches à l'alpageArtson (s.m.)CoffreAssesseurAdjoint du maireBagueChoseBalosse (s.m.)LourdaudBauze (s.m.)Tonneau de vinBorneTrouBottes (désuet)ChaussuresBrique (s.m.)Lieu escarpéBriquerCasserCadoterOffrir un cadeauCayonPorcChiquetPetit verre d'alcoolChoppe (s.m.)GrèveCrotteCaveChose (s.m. et f.)FiancéCouisse (s.m.)Tourmente de neigeDérochéTombé en ruinesContre-nuit (s.f.)CrépusculeEnversUbacFianceFoi, confianceFlouOdeurFoehnSèche-cheveuxFruitierFromagerGant de ParisPréservatifGarde-villeAgent de policeGelinePouleGorgerParler à voix hauteHivernieuxLogement de montagneJaserParlerJouer (se)S'amuser Français valdôtain Français standardJube (s.f.)VesteJunteExécutif du Conseil de la Vallée d'Aosteou d'un conseil municipalLèze (s.f.)CheminéeMaison communaleMairieMayenSeconde maison en haute montagne (1200-2000 mètres)Mécouley (s.m.)GâteauModonBâtonPaquetBallot de foinPatatePomme de terrePistardCelui qui dame une piste de skiPlanin, pianinHabitant de la plainePoëlle (s.m.)CuisinePointronRocher pointuQuartanéeMesure valant cent toises (350 m²)QuitterLaisserRabadanPersonne de peu de valeurRabeilleurRebouteux, guérisseur traditionnelRégent (désuet)EnseignantRondIvreSavaterDonner des coupsSolanPlancherSongeonSommetSouperRepas du soirSyndicMaireTabaquerieBureau de tabacTabeillon (désuet)NotaireTombinPlaque d'égoutTopiéTreilleTrolietteTourteau, pain de noixTsapoterTailler le boisTsavonTête de bétailVagnerSemerVerneAulneVin brûléVin chaud
thumb|right|Bilinguisme franco-italien sur les cartes d’identité des Valdôtains.
Nombres Parallèlement au français de Suisse, le français valdôtain recourt aux formes synthétiques, qui existaient déjà en ancien français à côté des formes analytiques héritées du français hexagonal, pour dénommer les adjectifs numéraux cardinaux 70, 80 et 90.
Même si les variantes de France font l'objet d'enseignement scolaire, dans l'usage courant les Valdôtains utilisent respectivement les termes septante, huitante (ou quatre-vingts) et nonante, comme c'est le cas du suisse romand.
Septante et nonante se retrouvent également en Belgique, en Savoie et en République démocratique du Congo.
J La lettre J se prononce « ij » en Vallée d'Aoste, alors que l'usage français courant est « ji ».
Les repas Les termes utilisés sont les mêmes que l'on retrouve en Belgique, au Burundi, au Canada, en République démocratique du Congo, au Rwanda et en Suisse :
Déjeuner = premier repas de la journée Dîner ou dinée (s.m.) = repas de midi Souper = repas du soir
Influence sur l'italien régional