Fortunée Hamelin, dite Madame Hamelin, née Fortunée Lormier-Lagrave le Registre paroissial de Notre-Dame de l'Assomption d'Ouanaminthe, Maribaroux, juridiction de Fort Dauphin dépendant du Cap Français. Texte rédigé par Sr Onésime d'Errouville, capucin curé, le vingt-sept septembre mil sept cent soixante dix-huit. dans la colonie française de Saint-Domingue et morte à Paris le , est une salonnière et femme d'influence française connue comme une des « Merveilleuses » du Directoire.

Si elle n'a pas bénéficié de la célébrité d'une Madame Tallien ou d'une Madame Récamier, cette amie de Joséphine de Beauharnais, créole comme elle, fut une femme hors du commun. Par son intelligence encore plus que par sa beauté, elle a séduit et influencé plus d'un éminent personnage, de Bonaparte à Louis-Napoléon, de Talleyrand au duc de Choiseul, ou de Chateaubriand à Victor Hugo. Elle a côtoyé — depuis la Révolution jusqu'au Second Empire naissant — tout ce que la France a compté de personnalités politiques, militaires, littéraires et artistiques. Malgré son mariage avec Romain Hamelin, et son apparence candide, sa liberté sexuelle la fit surnommer « le plus grand polisson de France ».

Son corps, d’abord inhumé à Paris au cimetière Montmartre, sera rapidement transféré au cimetière du Père-Lachaise dans le caveau créé pour sa fille, situé encore aujourd'hui chemin Talma, dans la Dictionnaire historique du cimetière du Père-Lachaise , par Domenico Gabrielli, éd. de l'Amateur, 2002..

Le portrait de Fortunée représentée par Appiani est aujourd'hui le seul tableau conservé de Madame Hamelin.

Biographie

Enfance à Saint-Domingue : la « mole vie » thumb|Le Môle-Saint-Nicolas dans l'île de Saint-Domingue en 1780.|gaucheJeanne Geneviève Fortunée Lormier-Lagrave naît le dans la colonie française de Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti), dans une famille de notables et riches planteurs esclavagistes de canne à sucre. Son père, Jean Lormier Lagrave, procureur du roi est affilié au Club Massiac, véritable lobby luttant contre l'émancipation des esclaves voulue par la Société des amis des Noirs. Ils résident à Maribaroux, paroisse de Notre-Dame de L'Assomption d'Ouanaminthe, juridiction de Fort Dauphin dépendant du Cap Français.

Sur cette naissance plane un certain mystère. Si le père de Fortunée eut bien une petite Jeanne-Geneviève née en 1778 avec son épouse légitime Geneviève Prévost, une autre petite Jeanne-Geneviève née en 1776 fut baptisée des mêmes prénoms le même jour que la précédente dans la même église par le frère Onésime, curé de paroisse. Il s'agirait de la fille illégitime que Jean Lormier Lagrave aurait eue de Marie-Madeleine, dite Chambée, mulâtresse libre.

Peut-on faire l'hypothèse que la petite fille légitime morte en bas âge ait été remplacée par son aînée ? Certaines descriptions physiques plus tardives de Madame Hamelin iraient dans ce sens.

Un second enfant naîtra de cette union. Il s'agit d'un petit garçon baptisé Jean Baptiste. Il mourra à l'âge de deux ans, le , laissant la petite Fortunée fille unique.

La famille de son père tenait ses racines à Nérac en Lot-et-Garonne, quant à sa famille maternelle, les Prévost, ils étaient issus d’une famille de magistrats au Parlement de Paris qui après quelques revers financiers tentèrent leur chance à Saint-Domingue.thumb|Esclaves dans une plantation sucrière de Saint-Domingue à la fin du La jeune Fortunée sera élevée sur la plantation de Maribaroux jusqu’à l’âge de onze ans. De son enfance passée à Saint-Domingue, elle acquiert cette « douce langueur et vivacité piquante » typiquement créole qui marquera profondément son caractère. Elle s'y référera souvent jusqu'à sa mort : « J'ai toujours rêvé à mon pauvre Saint-Domingue ».

Arrivée en France métropolitaine et mariage de raison En 1788, le père de Fortunée décida de l'envoyer en France en compagnie de sa mère dans l’idée de marier rapidement sa fille à un homme riche et bien né, projet difficilement réalisable sur l’île de Saint-Domingue où les prétendants n’étaient pas légion. Après une première étape à Bordeaux, la plus importante base métropolitaine de commerce du colon sucrier d'alors, puis une cure de « balnéation » dans la station thermale pyrénéenne de Cauterets, elles arrivent finalement toutes deux à Paris en 1790.

La jeune Fortunée fut très rapidement placée dans une pension religieuse afin de soigner son éducation. On lui apprit les rudiments de vie essentiels aux jeunes aristocrates de l’époque : la lecture, la broderie, mais Fortunée se révéla dans l’amour de la lecture et son sens de la conversation. Très vite, Fortunée détesta cette vie confinée : fille des îles, elle regrettait Saint-Domingue où elle avait pu vivre son goût prononcé pour la nature et donner libre cours à son envie de liberté.

À Paris, l'adolescente étouffait et se sentait prisonnière. Sa mère Geneviève Prévost ayant eu pour instruction de son époux de marier la jeune fille vite et bien, la seule échappatoire possible s'imposa peu à peu à Fortunée : accepter au plus vite le premier prétendant que sa mère allait lui présenter.

Le choix de la mère se porta rapidement sur un cousin de la famille, fils de fermier général, le très riche Antoine-Romain Hamelin ( - )« Souvenirs de Hamelin », in: La Revue de Paris, novembre 1926 - sur Gallica.. Il avait sept ans de plus que Fortunée, mais possédait une fortune solide. De plus, la Révolution française qui venait d’éclater ne le menaçait en rien. Il devint fournisseur général aux Armées de la République avec un bel avenir devant lui. Il était aussi receveur général de Tours et du Berry.

C’est ainsi que Fortunée Lormier Lagrave épousa, à l’âge de quatorze ans, Romain Hamelin, alors âgé de vingt-deux ans. Le mariage eut lieu à Paris le 10 juillet 1792 : ce n’est pas un mariage d’amour pour Fortunée, mais il lui permet de se libérer de la tutelle de sa mère.

Son jeune époux la décrit alors ainsi : « La jeune Fortunée était une petite créature toute particulière, avec une grosse tête et une taille carrée, elle était pétrie de grâces. Brune, jusqu'au point de faire douter de la pureté de son sang, les plus beaux cheveux du monde, une grande bouche mais bien fraîche et toujours en train de rire. Avec tout cela, brise-raison, ignorante, spirituelle, douée de dispositions singulières pour la danse et la musique. »

Quant à son père, il meurt dans un naufrage en 1794 alors qu’il voyageait sur un navire faisant route vers l’Amérique. La mort de son père lui permet d’hériter d’un hôtel particulier rue d'Hauteville à Paris, le futur hôtel Bourrienne, qui sera le lieu de son premier salon fréquenté dès la chute de Robespierre par Barras et Fouché.

Le Directoire et le Consulat : la « jolie laide » devient « le plus grand polisson de France »

thumb|Incroyables et Merveilleuses en 1797.Le 27 juillet 1794, la chute de Robespierre marqua le début de la réaction thermidorienne. Dès le lendemain de sa mort sur l’échafaud, on vit reparaître les carrosses ; il y eut de nouveau des maîtres et des domestiques. Quand la loi du maximum fut abolie, et surtout, quand le Directoire eut succédé à la Convention, les magasins se signalèrent par leurs étalages. La jeune Fortunée Hamelin se retrouva rapidement mêlée à une foule de Parisiens, sortis des prisons, revenus d’exil ou tout simplement soulagés de voir la fin de la Terreur, se jetant avec frénésie dans tous les plaisirs qui leur ont été refusés pendant des années, afin de se libérer de la peur qu’ils ont vécue en craignant les arrestations et la mort par la guillotine.

Les jeunes hommes et les jeunes femmes se lancèrent dans une mode insensée caractérisée par sa dissipation et ses extravagances, qui donnera naissance aux sobriquets des « merveilleuses » et des « Incroyables ». Les élégantes décrétèrent que seule la mode à la grecque et à l'Antiquité païenne était supportable. Il y eut des tuniques « à la Cérès » et « à la Minerve », des redingotes « à la Galathée », des robes « à la Flore », « à la Diane », « à l’Omphale ». Adieu le bonnet rouge et la carmagnole des années-révolution, et bonjour aux mousselines transparentes que les dames portaient sur un maillot de chair très suggestif. Elles prétendirent s’habiller ou plutôt se déshabiller à la grecque ou à la romaine.

Les plus jolies femmes de Paris participèrent avec frénésie à cette mode. Les plus acharnées étaient un trio de jolies femmes : la martiniquaise Joséphine de Beauharnais, l'espagnole Madame Tallien et la coquette Juliette Récamier, auxquelles se joignit l'exotique créole Madame Hamelin, laquelle poussa le plus loin l’audace dans la nouveauté.

thumb|Merveilleuses en costume d’hiver pour 1799. Caricature anglaise de Isaac Cruikshank.

Elle côtoiera ses trois femmes qui furent ses rivales, ou ses amies : l’amie ce sera la veuve Beauharnais (qui lui prendra Bonaparte pour l’épouser), l'ennemie ce sera Madame Tallien (« Notre-Dame de Thermidor ») à qui Fortunée succédera dans le lit de l’amant de celle-ci, le baron Ouvrard, et la rivale ce sera Madame Récamier (qui lui soufflera Chateaubriand, l’un de ses derniers amants). Le beau Directeur Barras, lui, passait de l'une à l'autre avec une désinvolture consommée.

C'est ainsi que Fortunée Hamelin créera la sensation un soir de messidor an V (), en se promenant sur les Champs-Élysées en compagnie d'une autre vedette du moment (Madame Tallien ?) « vêtue d’un simple chiffon de gaze de couleur chair », une robe transparente fendue jusqu'aux hanches retenue par une simple ceinture et ne dissimulant plus rien de ses seins pommelés.

La presse rendit compte de l'incident :

« Deux jeunes femmes descendent d’un joli cabriolet, l’une mise décemment, l’autre les bras et la gorge nus, avec une seule jupe de gaze sur un pantalon couleur de chair. Elles n’ont pas fait deux pas qu’elles sont entourées et pressées. La femme à demi nue est insultée, l’un tire sa jupe, l’autre la regarde sous le nez ; un troisième lui fait un mauvais compliment. Enfin, comme nous sommes très pudibonds, personne ne put voir sans indignation l’indécente tournure de cette dame de la « Nouvelle-France ». Un honnête homme lui offrit son bras pour la tirer de la foule et la reconduire à sa voiture où l’on ne voulait pas la laisser monter. Il fallut invoquer la force publique ; et le cabriolet partit au bruit des huées des spectateurs. ».

vignette|redresse|Laure Regnaud de Saint-Jean d'Angély par François Gérard en 1798 (amie fidèle de Fortunée).Pour fuir le scandale de cette déambulation en « nudité gazée », son mari l’emmènera avec lui en Italie où arrivée à Milan, elle mettra au monde son premier enfant, un fils, prénommé Édouard, le . C'est lors de ce séjour qu'elle fit la connaissance de Joséphine de Beauharnais et Laure Regnaud de Saint-Jean d'Angély qui devint sa plus fidèle amie.

Un an plus tard, en 1798, elle donnera naissance à sa fille Léontine. Puis, estimant qu’elle avait bien rempli son devoir de femme mariée, elle commencera à vivre pour elle-même et, encouragée par son amie Joséphine de Beauharnais (créole comme elle), elle commencera à collectionner les amants.