La formule « Bloc des gauches » désigne, en France, l'alliance formée par les républicains modérés, les radicaux et les socialistes en vue des élections législatives de 1902, afin de lutter contre la droite conservatrice et nationaliste renforcée politiquement par la crise de l'affaire Dreyfus entre 1898 et 1899.

Commencée en 1894 par la première condamnation pour espionnage du capitaine Alfred Dreyfus, cette affaire divise violemment le pays à partir de 1898, lors de la publication de la lettre ouverte J'accuse… ! d'Émile Zola. Les dreyfusards, partisans de la révision du jugement de 1894, s'opposent aux antidreyfusards, pour qui la révision est inadmissible, notamment en raison de la judéité de Dreyfus. L'agitation des nationalistes, majoritairement antisémites, menace gravement les institutions républicaines. En 1899, les républicains modérés décident de rompre avec la politique conservatrice de Jules Méline et des républicains progressistes, ce qui permet la formation d'un gouvernement de Défense républicaine présidé par Pierre Waldeck-Rousseau. Ce gouvernement lance une politique anticléricale, beaucoup de catholiques étant à la fois antisémites et antirépublicains, doublée d'une lutte active contre les milieux nationalistes, en même temps que sous la direction du socialiste Alexandre Millerand, il entreprend des réformes sociales.

Le Bloc des gauches remporte les élections législatives de 1902 au terme d'un scrutin qui enregistre un record de participation dans de nombreuses circonscriptions. L'action des partis de la majorité à la Chambre est coordonnée par un organisme créé à la suite de cette victoire, la « délégation des gauches », dans laquelle le socialiste Jean Jaurès tient un rôle essentiel. Le sénateur radical Émile Combes prend la tête du gouvernement. Ce dernier accentue la politique anticléricale du cabinet Waldeck-Rousseau et se montre intransigeant envers les congrégations religieuses dont la plupart sont expulsées tandis que les autres sont interdites d'enseignement, ce qui aboutit à la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican en 1904.

L'affaire des fiches, qui consiste en un recensement occulte des opinions et pratiques religieuses des officiers militaires, entraîne la chute du gouvernement Combes en , mais sa politique est poursuivie sur le plan institutionnel par le gouvernement Rouvier, à l'origine du vote de la loi de séparation des Églises et de l'État le qui couronne la politique anticléricale du Bloc des gauches en mettant fin au Concordat de 1801.

L'unification des différents partis socialistes français au sein de la Section française de l'Internationale ouvrière () en 1905 entraîne leur éloignement progressif vis-à-vis des républicains et la fissuration du Bloc des gauches. La position de rassemblement est cependant maintenue sur la question de la laïcité, ce qui permet aux partis de gauche de remporter une large victoire aux élections législatives de 1906. Par la suite, l'éventuelle résurgence du Bloc des gauches, souvent évoquée jusqu'à la Première Guerre mondiale, ne se concrétise pas, de sorte que le reclassement au centre du deuxième gouvernement Rouvier apparaît comme , selon l'expression de l'historien Dominique Lejeune.

De nombreux historiens s'accordent sur le fait que l'action du gouvernement de Défense républicaine et du Bloc des gauches, période marquée par une stabilité gouvernementale peu courante sous la Troisième République, a permis de définir le caractère laïque de la République française et contribué à son enracinement dans le pays. Mais selon d'autres historiens, l'anticléricalisme militant du gouvernement Combes ne suffit pas à dissimuler la faiblesse du programme social du Bloc des gauches.

Aux origines du Bloc des gauches : l'affaire Dreyfus et la Défense républicaine Affaire Dreyfus et péril nationaliste

vignette|alt=Caricature en deux images disposées verticalement, la première montrant une famille dînant à table, la deuxième montrant les mêmes personnages se battant.|Un dîner en famille, caricature de Caran d'Ache traitant de l'affaire Dreyfus, parue dans Le Figaro le .

Le , le capitaine Alfred Dreyfus, officier d'état-major, issu d'une famille juive d'Alsace, est jugé coupable de trahison et d'intelligence avec l'Allemagne par le conseil de guerre, qui lui inflige la peine de la déportation à perpétuité au bagne en Guyane et la dégradation militaire.. Bien que la condamnation s'appuie sur un document que le conseil de guerre a refusé de communiquer, ce jugement est accueilli plutôt favorablement. Seuls quelques proches de Dreyfus rejettent sa culpabilité, notamment son frère Mathieu et l'écrivain juif Bernard Lazare, qui sont les premiers à mener le combat pour prouver son innocence. Ils reçoivent l'appui du lieutenant-colonel Picquart, officier du service de renseignement, qui découvre l'identité du coupable probable, le commandant Esterhazy. Le procès d'Esterhazy en 1897 aboutit cependant à son acquittement.

vignette|gauche|alt=Une de journal comprenant une grande illustration en pleine page.|Figure nationaliste, Paul Déroulède tente un coup d'État le . Supplément illustré du Petit Journal.

Plusieurs responsables politiques, notamment le vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner, le socialiste Jean Jaurès et la majeure partie des radicaux, dont Georges Clemenceau, rejoignent alors le camp dreyfusard. L'affaire d'espionnage militaire devient une affaire politique de premier plan le avec la publication de la lettre ouverte J'accuse…! à la une de L'Aurore, journal dirigé par Clemenceau, dans laquelle l'écrivain Émile Zola dénonce une justice militaire qui blanchit un coupable afin de maintenir un innocent en prison. Poursuivi pour diffamation, Zola est condamné et s'exile en Angleterre.

La majeure partie de l'opinion restant convaincue de la culpabilité de Dreyfus, les élections législatives de mai 1898 ne sont pas affectées par l'affaire. Les gouvernements modérés de Jules Méline, Henri Brisson et Charles Dupuy demeurent antidreyfusards dans la mesure où, parmi les républicains comme parmi les monarchistes, nombreux sont ceux qui restent attachés à l'honneur de l'armée et au maintien de l'ordre, dans un contexte d'antisémitisme exacerbé. L'antidreyfusisme fédère les forces de droite et la montée du nationalisme culmine avec la tentative de coup d'État menée par Paul Déroulède en , lors des obsèques du président de la République Félix Faure.

En réaction, de nombreux intellectuels rejoignent les dreyfusards, la presse jouant alors son rôle de quatrième pouvoir. L'affaire divise le pays. C'est dans ce contexte que naît la Ligue des droits de l'homme en 1898.

Inquiets de l'agitation provoquée par les mouvements nationalistes, qui pourrait mettre en péril les institutions républicaines, les républicains modérés décident de rompre avec la politique conservatrice de Jules Méline pour s'allier à gauche avec les radicaux et les socialistes. Pierre Waldeck-Rousseau est nommé le à la tête d'un gouvernement de Défense républicaine.

Pierre Waldeck-Rousseau et la Défense républicaine (1899-1902) vignette|alt=Portraits des membres du gouvernement assemblés en une de journal.|Le gouvernement Pierre Waldeck-Rousseau.Le Monde illustré, . La constitution du gouvernement Waldeck-Rousseau intervient dans un contexte de crise dominé par les nationalistes, avec l'agression du président de la République Émile Loubet par le baron Christiani à l'hippodrome d'Auteuil le , l'acquittement triomphal de Paul Déroulède en cour d'assises après sa tentative de coup d'État et l'hommage rendu au commandant Marchand, héros de Fachoda. Unies contre la droite par les conséquences de l'affaire Dreyfus., les forces de gauche renforcent alors leur cohésion au sein d'un gouvernement de Défense républicaine, formé le par Pierre Waldeck-Rousseau, ancien ministre de l'Intérieur de Léon Gambetta et de Jules Ferry. Ce gouvernement, qui n'obtient que de majorité, rassemble trois ministres radicaux, le socialiste Alexandre Millerand, plusieurs républicains dreyfusards et un rallié sincère, le général Galliffet, dont l'autorité sur l'armée est essentielle bien qu'il soit haï par une partie de la gauche pour son implication dans la répression de la Commune en 1871.

Un républicain voit désormais le jour dans le sillage de cette majorité gouvernementale nouvelle et élargie : il s'étend des socialistes aux progressistes dissidents et s'oppose au bloc de la , incarné par la droite qu'il rejette en dehors du champ de la République. Sous l'autorité de Pierre Waldeck-Rousseau, qui se dit lui-même , la politique de la Défense républicaine est menée dans deux directions principales : la liquidation de l'affaire Dreyfus et l'action anticléricale.

Le , le Conseil de guerre de Rennes rend un verdict absurde : Alfred Dreyfus est reconnu coupable avec circonstances atténuantes et sa peine est réduite à dix ans de réclusion. Furieux, Pierre Waldeck-Rousseau obtient du président de la République Émile Loubet, le suivant, la grâce du condamné, ce qui ne peut satisfaire les dreyfusards les plus engagés, même si cela met un terme aux souffrances physiques injustement endurées par le capitaine depuis cinq ans. Dans le même temps, le gouvernement engage une lutte active contre les menées factieuses : les chefs de certaines ligues antidreyfusardes sont jugées par le Sénat siégeant en Haute Cour, comme Paul Déroulède, condamné à six ans de bannissement, ou Jules Guérin, condamné à dix ans de détention. Le gouvernement prononce également la dissolution de la congrégation des Assomptionnistes, qui avait mené une campagne violente contre la révision du procès, les juifs, les protestants et les laïcs. Il procède également à une série de mutations de hauts magistrats et de généraux. Galliffet et son successeur, le général André, entreprennent de démocratiser l'armée et les nominations aux différents grades relèvent désormais de l'autorité du ministre et non plus d'une commission formée d'officiers supérieurs.

La politique anticléricale du gouvernement Pierre Waldeck-Rousseau se concentre dans le vote de la loi sur les associations du , qui prévoit la liberté pour la création des associations laïques non professionnelles et ne s'applique pas aux congrégations, exclues du droit commun. De fait, les congrégations doivent solliciter, dans un délai de trois mois, une autorisation qui ne peut leur être accordée que par une loi, donc par un vote du Parlement. Leur contrôle est également renforcé : pouvant être dissoutes par décret, elles doivent également demander un décret pour fonder un nouvel établissement. Conformément à la loi de 1901, environ sur près de 800 demandent leur autorisation, tandis que d'autres, comme les Jésuites ou les Bénédictins, font le choix de l'exil, de la dissolution ou de la dispersion.

vignette|redresse|gauche|alt=Photo en noir et blanc longueur trois-quarts d'un homme se tenant debout, avec les cheveux grisonnants, des sourcils et une moustache foncés, portant des lorgnons, un foulard, une chemise blanche, un veston et une redingote noirs, un pantalon clair.|Alexandre Millerand, vers 1900. Le gouvernement de Défense républicaine mène aussi une politique sociale, sous l'impulsion d'Alexandre Millerand, qui se traduit notamment par le vote de la loi du qui limite la journée de travail à onze heures pour les ouvriers de tout âge et de tout sexe, tout en prévoyant une nouvelle réduction à dix heures dans un délai de quatre ans. Millerand procède également au contingentement de la main-d'œuvre étrangère afin de protéger le travail des Français, fixe la journée de travail des mineurs à neuf heures, et crée une Direction du travail, confiée à Arthur Fontaine et .

Dressant le bilan de son action, Pierre Waldeck-Rousseau déclare :

Création du Parti radical (1901)