thumb|La Grande Chaloupe vue depuis le Chemin des Anglais en .On distingue :- Le lazaret - La Route du Littoral- Les travaux de la Nouvelle route du Littoral. Le site de La Grande Chaloupe est situé entre les communes de Saint-Denis (La Réunion), le chef-lieu de l'île et La Possession. Le village est séparé en deux par la ravine de la Grande Chaloupe qui matérialise la limite communale. Le site de la Grande Chaloupe permet un voyage du au réunionnais. Il rend compte d’un héritage propre aux différentes phases de ces périodes : L’occupation anglaise du début du donne son nom à un chemin du , construit par des esclaves. L’engagisme se matérialise dans les lazarets construits entre 1860 et 1865. Le chemin de fer de La Réunion construit fin est présent à travers les bâtiments de la gare, les locomotives et le tunnel. Le tan lontanTerme créole, littéralement « temps longtemps », référentiel chronologique renvoyant au passé. et la sont présents à travers le village.
Ensemble, ces éléments font de la Grande Chaloupe un territoire de lecture et de compréhension de la construction de l'identité créole et de sa diversité culturelle.
Historique de l'occupation de la ravine
La Grande Chaloupe abrite schématiquement trois groupes d’habitations caractéristiques de l’habitat traditionnel réunionnais réparti sur les communes de Saint-Denis et de La Possession. L’installation des habitants dans le quartier (1950-1960) s’insère dans le contexte de la départementalisation et du passage à la modernité (rupture progressive de l’île avec le mode de vie du ). De très fortes mutations bouleversent alors La Réunion : aménagement des routes, construction de nouveaux types d’habitats (le quartier du Chaudron au début des années 1960), d’écoles, premiers travaux de la route en Corniche (1950-1964).
La ravine avant 1848
Pour comprendre le schéma d'occupation de la ravine il faut remonter au . La ravine est divisée en plusieurs parcelles qui recoupent une réalité géographique à La Réunion que l'on nomme : îlet (ou îlette). Il existe en effet des îlets formés par l'accumulation des pierres de la ravine et l'érosion des flancs de la falaise (qui forment alors un plateau) que l'homme valorisera sous forme de parcelles agricoles. Sur ces îlets, on note la présence de sources d'eau douce dont certaines sont rachetées à partir de 1873 par la colonie. Ces ventes, réalisées au bénéfice d'Oscar de Jouvancourt de Channes Archives Départementales de La Réunion, 15 avril 1873 : Vente Oscar de Jouvancourt de Channes à la colonie de deux sources alimentaires situées à la ravine à Jacques et sur la pente de la rive droite de la Grande-Chaloupe. concernent d'ailleurs des sources de la Grande Chaloupe mais aussi de la Ravine à Jacques. L'objectif est de permettre l'alimentation en eau des lazarets.
La revalorisation par le colonat
Cet espace du village est subdivisé en plusieurs propriétés dont certaines seront acquises par la colonie (dans le cadre de la construction des lazarets)Archives Départementales de La Réunion, 2Q51, "Expropriation pour cause d'utilité publique des terrains situés à la Grande-Chaloupe destinés à l'établissement d'un Lazaret". et d'autres resteront dans le domaine privéActe notarié de vente de la propriété Miralikan à Mr Payet en 1962.. L'installation de la population trouve son origine dans une première occupation de valorisation sur la base du colonat. Le colonat est un mode de faire-valoir en vigueur à La Réunion, fondé sur une entente orale entre propriétaire et colon (terme local désignant le petit exploitant agricole) sur la base de deux tiers de la production pour le second et un tiers pour le premierDéfinition basée sur le Dictionnaire Kréol / Français d'Alain Armand, page 165..
Ces parcelles seront valorisées entre les années trente et cinquante et vendues à partir des années soixante à certains colons. La parcelle évolue alors vers un îlot d'habitation rassemblant sur la même parcelle la famille installée et les enfants fondant un foyer. Les zones d'agricultures de subsistance se développent alors sur les pentes et en périphérie de la parcelle d'origine. Les actes notariés signalent encore dans les années soixante la présence de sources permettant d'avoir de l'eau d'irrigation pour les cultures mais qui sont aussi utilisées comme sources alimentaires.
Aujourd'hui : un village entre tradition et modernité
L'évolution sociologique actuelle est marquée par un référentiel chronologique fort, conséquences de la départementalisation. Ce référentiel est désigné localement sous le terme de "Tan lontan" et désigne la période qui va des années 1940 à 1970 qui marque la rupture progressive de La Réunion avec le mode de vie du , et l'entrée dans ce que les sociologues appellent la "Modernité".
Le village, installé dans un écosystème riche, à proximité de l’océan permet de conserver un mode de vie «traditionnel» où le quotidien est complété par une agriculture de subsistance, par la chasse ou la pêche tout en permettant de bénéficier de la plus grande partie des avantages de La Réunion du : voiture, téléphone portable, etc. L’aménagement de la zone d’habitat est intimement lié à ce mode de vie, combinant tradition et modernité.
On retrouve dans le village des éléments du patrimoine religieux de l’espace réunionnais : Plusieurs «ti bondié» (oratoire), très nombreux sur le site, on en retrouve aussi dans les "kours" des maisons (espace ouvert devant et autour de la maison, abritant un jardin ou une surface cultivéeVoir aussi Dictionnaire Kréol Rénioné / Français d'Alain Armand page 178.). Deux "Tamp" ou "zapel" (temple ou chapelle, sous entendu de culte Hindou), l'un est localisé près du Chemin des Anglais, côté Possession, l'autre se situe directement dans le village, côté Saint-Denis. Un "rond de servis malgas" ou "boucan", termes qui désigne un espace cultuel dédié à la mémoire de l'ancêtre africain ou malgache. La pratique du "servis" est intimement lié à l'espace de la maison. Il est amené à La Réunion par les migrations tamoules et malgaches de l’engagisme et rencontre localement les pratiques issues de l’Afrique. Il présente plusieurs formes (servis malbar, servis malgas, servis zesclav, etc) selon les sphères religieuses auxquelles il est rattaché. Dans ces différentes variations, bon nombre ont en commun le culte des ancêtres. La pratique du servis est intimement liée à un cadre familial, à un sol ou un lieu de mémoire et donne une dimension à très forte valeur sacrée à l’espace où il se pratique.
Un lieu de mémoire
L'engagisme
Tout le peuplement de La Réunion s’articule autour de trois périodes : la colonisation, associée à la Compagnie des Indes qui couvre la fin du et une partie du , la période esclavagiste qui couvre le jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848 ; l’engagisme à La Réunion prend le relais de l’esclavage et fonctionnera jusqu'à la fin des années 1930. Il est mis en place par la colonie pour recruter des travailleurs (étrangers à la colonie dans un premier temps), qui viennent dans l’île pour une durée de 5 ans. Ces populations appelées localement , viennent d'abord d’Inde (alors anglaise) avec deux groupes religieux : des Tamouls et des Indo-musulmans. Ces engagés ont un salaire et le droit de pratiquer leur religion. En 1882, l’Angleterre dénonce les conditions de séjour faites à ses ressortissants et rompt sa politique de migration. La France se tournera alors vers d’autres pays : Madagascar, les Comores, l’Afrique (principalement le Mozambique), l’Australie, la Chine, Java. Bien que leur nombre ait considérablement diminué au début du , des engagés arriveront encore jusqu’au milieu des années 1930.
Un lieu de quarantaine sanitaire
Cette approche de l'histoire du site est à situer dans la perspective de la politique sanitaire de l'île. Ainsi, le site voisin de la Ravine à Jacques sert, jusqu'à la construction du lazaret 1 de la Grande Chaloupe, de lieu de quarantaine sanitaire et "accueille" notamment les esclaves débarquant dans l'île.
En 1860, la colonie décide de l'aménagement d'un espace de quarantaine sanitaire plus vaste, pour faire face à la montée en charge des arrivées d'engagés. Le choix est alors fait de construire un ensemble de bâtiments dans la ravine de la Grande Chaloupe. Le plan du site est composé dans sa structure première de deux dortoirs, une longère, un bateau-lavoir, un cimetière, des latrines et de murs d’enceinte.
À partir de 1863, un second lazaret (dit lazaret 2) est aménagé pour compléter la capacité d'accueil du site. Le lazaret 1 est agrandi fin (entre 1898 et 1900) par une infirmerie et une étuve.
Le bâtiment des latrines a aujourd'hui disparu. Un des dortoirs est affecté à la D.D.E. et constitue une base opérationnelle pour les travaux de la route du littoral. Le bateau-lavoir actuel est une reconstruction imitant l’ancienne structure (une structure similaire existe au lazaret 2).
À partir du milieu du le site de la ravine à Jacques sert de léproserie et accueille les lépreux de l'îleArchives Départementales de La Réunion, X 116, dossier léproserie : "Établissement d'une léproserie en 1852 à la Ravine à Jacques dans l'ancien Lazaret".. Les deux ravines fonctionneront comme "sas" sanitaire jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale.
À l'île Maurice, on retrouve un site ayant les mêmes fonctions : L'Aapravasi Ghat. Ce site a été classé patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO en 2006.
Un espace de commémoration
Le (fête de l’indépendance de l’Inde) et le (la fin des accords franco-britannique sur l’engagisme) sont fêtés sur le site. Si le est une date avérée historiquement parlant, le (1882) est présenté comme la date de la fin de l’engagisme indien, et rassemble une partie de la communauté tamoule. Outre la dimension de mémoire, cette date témoigne de la volonté d’inscrire dans le calendrier officiel à côté du ou du une date à la symbolique forte faisant référence à l’engagisme. La date choisie marque la fin des accords franco-britanniques sur l’engagisme indien mais ne constitue pas une rupture de la migration indienne vers La Réunion. Loin de s’arrêter en 1882, elle continue jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Des recherches récentes
L'engagisme a été exploré dans des études relativement récentes. L’une des caractéristiques de ces dernières est qu’elles ont été, pour la plupart, réalisées par les descendants même des populations issues de l’engagisme. :
Michèle Marimoutou publie en 1989 Les Engagés du sucre. C’est l’ouvrage qui réalise le mieux l’étude descriptive du phénomène. Chaque étape du périple des engagés est décrite : départ et voyage, attente en rade et débarquement, internement et vie quotidienne dans les lazarets (lieu de quarantaine sanitaire) puis finalement distribution des engagés. Chronologiquement, l’étude couvre une période de 20 ans à partir des décrets d’application des conventions franco-anglaises de 1860-1861 et s’intéresse essentiellement à l’Inde. L’étude de Sudel Fuma, Histoire d’un peuple, La Réunion, 1848-1902 est plus globale et plus étendue chronologiquement que celle de Michèle Marimoutou. En effet, si la population indienne est la plus importante quantitativement, dans sa migration vers La Réunion, beaucoup plus largement ont transité par ce lieu tous les engagés, quelle que soit leur origine ethnique. L’étude reste floue pour la fin du mais entame l’après-engagisme indien. En 1995, l’étude de Koulsoum Moussa nous montre l’immigration des Indo-musulmans du Sud-est du Gujerat, et leur installation dans l’île dans le dernier quart du . En 1996, Edith Wong-Hee-Kam traite de l’immigration chinoise. L’implantation chinoise ne prend corps que dans la seconde moitié du . La première vague de Chinois était composée d’engagés agricoles. La deuxième vague est constituée par des passagers libres. Cette immigration libre a permis l’installation de la majorité des populations chinoises actuelles.