La renaissance du est intimement liée à la recherche de nouveaux savoirs par les lettrés européens, aux franges grecques et arabes de l'Occident chrétien, en particulier dans l’Espagne musulmane et en Sicile où l'on note une intense activité de traduction. Des figures importantes comme Gérard de Crémone, Jacques de Venise ou Henri Aristippe mènent ainsi dans ces régions des entreprises de traduction abondantes. Ces textes sont d'abord des écrits de l'Antiquité classique (Hippocrate, Euclide, Aristote) et plus rarement des textes chrétiens (pères de l'Église grecs), mais aussi des contributions scientifiques et philosophiques de penseurs du monde islamique, comme Avicenne, Rhazès, Al-Khwarizmi, Al-Kindi et Al-Farabi.

Cet apport intellectuel est pour beaucoup dans la grande activité des écoles du nord de l'Europe tout au long du , même si les traducteurs ne participent que de façon marginale à l'assimilation de ces nouveaux contenus par la pensée chrétienne occidentale.

Les traductions d'Italie Constantin l'Africain (fin ) Au , avant l'explosion des traductions, Constantin l'Africain (1020-1087), chrétien de Carthage qui a étudié la médecine en Égypte, devenu moine au monastère du Mont-Cassin en Italie, traduit de l'arabe des livres de médecine. Parmi ses nombreuses traductions on compte l'encyclopédie médicale (Liber pantegni) d’Ali ibn Abbas al-MajusiJerome B. Bieber, « Medieval Translation Table 2: Arabic Sources », Santa Fe Community College. et des œuvres de l'ancienne médecine d’Hippocrate et de Galien, telle qu'elle a été adaptée par les médecins arabesM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », pp. 422-426., ainsi que l’Isagoge ad Tegni Galeni d’Hunayn ibn Ishaq (Johannitius) et de son neveu Hubaysh ibn al-HasanD. Campbell, Arabian Medicine and Its Influence on the Middle Ages, p. 4-5..

Parmi les autres œuvres médicales traduites par Constantin, on peut citer le Liber febribus (sur les fièvres), le Liber de dietis universalibus et particularibus (sur l'alimentation) et le Liber de urinis (sur les urines) d’Isaac ben Salomon HaIsraeli, les ouvrages de psychologie islamique d’Ishaq Ibn Imran al-Maqala fi al-Malikhukiya (De melancolia) et les œuvres d’Ibn Al Jazzar (De Gradibus, Viaticum, Liber de stomacho, De elephantiasi, De coitu et De oblivione) in ..

Les traductions au et au début du La Sicile, qui fait partie de l'Empire byzantin jusqu'en 878, passe sous domination musulmane à partir de 878-1060 et tombe sous le contrôle des Normands entre 1060 et 1090. Par la suite, le royaume normand de Sicile conserve une bureaucratie trilingue. Ceci fait de l’île un lieu idéal pour les travaux de traduction. La Sicile entretient par ailleurs des relations régulières avec la Grèce orientale, ce qui permet l'échange d'idées et de manuscritsC. H. Haskins, Studies in Mediaeval Science, .

Une copie de l’Almageste de Ptolémée est rapportée en Sicile par Henri Aristippe, comme don de l'Empereur à Guillaume . Aristippe a déjà traduit lui-même le Ménon et le Phédon de Platon en latin, mais c’est un étudiant anonyme de Salerne qui rejoint la Sicile pour traduire l’Almageste, ainsi que plusieurs œuvres d’Euclide, du grec au latinM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », pp. 433-434. Bien que les Siciliens traduisent généralement directement du grec, lorsque les textes ne sont pas disponibles en grec, ils les traduisent de l'arabe. L’amiral Eugène de Sicile traduit l’Optique de Ptolémée en latin en s'appuyant sur sa connaissance des trois languesM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », p. 435. Les traductions dues à Accursius de Pistoja comprennent les travaux de Galien et d’Hunayn ibn IshaqD. Campbell, Arabian Medicine and Its Influence on the Middle Ages, p. 3.. Gérard de Sabbioneta traduit le Canon de la médecine d’Avicenne et l’Almansor de Rhazès. Fibonacci quant à lui rédige le premier ouvrage européen traitant de l'écriture décimale positionnelle, c’est-à-dire du système de numération indo-arabe dans son Liber abaci (1202). Les Aphorismi de Masawaiyh (Mesue) sont traduits en Italie par un anonyme à la fin du ou au début du in .

Au à Padoue, Bonacosa traduit le traité de médecine d’Averroès, Kitab al-Kulliyyat, sous le titre de Colliget, et Jean de Capoue traduit le Kitab al-Taysir d’Ibn Zuhr (Avenzoar) sous le titre de Theisir. En Sicile, Faraj Ben Salem traduit le al-Hawi de Rhazès sous le titre de Continens ainsi que le Tacuinum sanitatis d’Ibn Butlan. Toujours en Italie au , Simon de Gênes et Abraham Tortuensis traduisent le Al-Tasrif d’Aboulcassis sous le titre de Liber servitoris, ainsi que le Congregatio sive liber de oculis d’Alcoati, et le Liber de simplicibus medicinis que l'on doit à Serapion le jeune.

Les traductions de la frontière espagnole Dès la fin du , des savants européens se rendent en Espagne pour étudier. Gerbert d'Aurillac notamment vient dans la marche d'Espagne, auprès du comte de Barcelone Borrell II, peut-être pour étudier les mathématiques. Toutefois, les traductions ne débutent pas avant le siècle suivantC. H. Haskins, Studies in Mediaeval Science, pp. 8-10. Les premiers traducteurs d’Espagne se montrent particulièrement intéressés par les ouvrages scientifiques, notamment les mathématiques et l’astronomie, et de façon secondaire par le Coran et les autres textes islamiquesM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », pp. 429-430, 451-452. Les bibliothèques espagnoles comprennent de nombreux ouvrages universitaires écrits en arabe, aussi les traducteurs, souvent assistés par un collaborateur parlant la langue arabe, travaillent-ils presque exclusivement à partir de l'arabe, plutôt que depuis des textes grecsC. H. Haskins, Renaissance of the Twelfth Century, p. 288. L'Espagne, plus que l'Italie, est la principale zone de contact entre les traducteurs occidentaux et la culture arabo-musulmaneLemay 1963Juan Vernet, La Cultura hispano-árabe en Oriente y Occidente, Barcelone, Ariel, 1978.

L'une des principales entreprises de traduction est parrainée par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny. En 1142 il demande à Robert de Chester, Herman le Dalmate, Pierre de Poitiers et un musulman connu seulement sous le nom de « Mohammed » d’entreprendre la première traduction en latin du Coran (la Lex Mahumet pseudoprophete)M.-T. d'Alverny, « Translations and Translators » p. 429.

Les traductions sont réalisées en Espagne et en Provence. Platon de Tivoli travaille en Catalogne, Herman de Carinthie dans le nord de l'Espagne et de l’autre côté des Pyrénées au Languedoc, Hugues de Santalla en Aragon, Robert de Chesteren Navarre et Robert de Chester à SégovieM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », pp. 444-448. Tolède est souvent considéré comme le principal centre de traduction, même si cette analyse est sujette à diverses réévaluationsVoir infra.

Les traductions en latin de Platon de Tivoli comprennent le traité d’astronomie et de trigonométrie de Muhammad ibn Jābir al-Harrānī al-Battānī intitulé De motu stellarum, le Liber embadorum d’Abraham bar Hiyya Hanassi, les Spherica de Théodose de Tripoli, et le De la mesure du cercle d’Archimède. Les traductions en latin de Robert de Chester concernent le livre d’algèbre d’al-Khwarizmi, Al-jabr wa’l-muqâbalah (Abrégé du calcul par la restauration et la comparaison) et ses tables astronomiques (contenant aussi des tables trigonométriques. Les traductions d’Abraham de Tortosa comprennent le De Simplicibus d’Ibn Sarabi (Sérapion Junior) et le Al-Tasrif d’Abulcasis intitulé Liber Servitoris. En 1126 enfin, le Grand Sindhind de Muhammad al-Fazari (traduit d'œuvres en sanskrit, le Surya Siddhanta, et le Brahmasphutasiddhanta de Brahmagupta) est aussi traduit en latinG. G. Joseph, The Crest of the Peacock, p. 306..

Par ailleurs, outre ce corpus philosophique et littéraire, le lettré juif Petrus Alphonsi traduit un ensemble de trente-trois contes de la littérature arabe vers le latin. Certains d'entre eux proviennent du Panchatantra ou des Nuits, comme le conte de Sinbad le marinRobert Irwin, The Arabian Nights: A Companion, Tauris Parke Paperbacks, 2003, p. 93

L'« école de Tolède » L'archevêque Raymond de Tolède (1125-1152) est lui-même un traducteur et, en hommage, Jean de Séville lui dédie une traduction. À partir de cette preuve fragmentaire, les historiens du ont suggéré que Raymond avait créé une école officielle de traduction, mais aucun élément concret confirmant la fondation d’une telle école n’a été mis au jour, et son existence est maintenant mise en doute. La plupart des traducteurs ont en effet travaillé à l'extérieur de Tolède, et ceux qui ont travaillé à Tolède ont en réalité œuvré auprès de l'archevêque sans organisation particulière et d'ailleurs plutôt au temps de l'archevêque Jean (1152-1166) que de RaymondM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », pp. 444-447Danielle Jacquart, « L'École des traducteurs », in Louis Cardaillac éd., Tolède -. Musulmans, chrétiens et juifs : le savoir et la tolérance, Paris, Autrement, 1991 (Mémoires, 5), p. 177-191.

Tolède est cependant un centre de culture multilingue, comportant un grand nombre de chrétiens de langue arabe (mozarabes) et ayant une importance primordiale comme centre de formation. Cette tradition d'érudition, ainsi que les livres qui l’ont incarnée, ont survécu à la conquête de la ville par le roi Alphonse VI en 1085. Un autre facteur est que les premiers évêques de Tolède ainsi que le clergé viennent de France, où l'arabe est peu connu. En conséquence, la cathédrale devient un centre de traductions réalisées à une échelle dont l'importance

Parmi les premiers traducteurs de Tolède, on a répertorié un certain Avendauth (que certains ont identifié comme étant Abraham ibn Dawd Halevi), traducteur de l'encyclopédie d’Avicenne, le Kitāb al-Shifa (Le Livre de la guérison), en coopération avec Dominique Gundissalvi, archidiacre de CuellarM.-T. d'Alverny, « Translations and Translators », pp. 444-6, 451. Les traductions en latin d'Alphonse de Tolède comprennent le De separatione primi principii d’Averroès. Les traductions de Jean de Séville comprennent les ouvrages d’Al-Battani, Thābit ibn Qurra, Maslamah Ibn Ahmad al-Majriti, Al-Farabi, Jafar ibn Muhammad Abu Ma'shar al-Balkhi, Al-Ghazali, Al-FarghaniSalah Zaimeche, Aspects of the Islamic Influence on Science and Learning in the Christian West, Foundation for Science Technology and Civilisation, 2003, p. 10 et le De differentia spiritus et anime de Qusta ibn Luqa.

Le médecin d'Alphonse X, Abraham Alfaquín, fut également le traducteur en castillan de plusieurs œuvres, dont le Traité de la azafea d'Al-Zarqali ou le qui sera traduit en latin par Bonaventure de Sienne..