Ibn Battûta (en ; en ), de son nom complet ʾAbu ʿAbd Allah Muḥammad Ibn ʿAbd Allah al-Lawātī aṭ-Ṭanjī Ibn Baṭṭūṭa (), né le à Tanger et mort en 1368 (ou peut-être 1377) à Fès ou Marrakech, est un explorateur et voyageur d'origine berbère qui aurait parcouru plus de entre 1325 et 1349, de l'ancien territoire du khanat bulgare de la Volga au nord, jusqu'à Tombouctou au sud, et de Tanger à l’ouest jusqu'à Quanzhou en Extrême-Orient.
Les mémoires d'Ibn Battûta sont compilés par le lettré Ibn Juzayy al-Kalbi en un livre intitulé , (« Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages »Traduction d'André Miquel, sur Universalis.fr. Paule Charles-Dominique propose : « Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles du voyage » (Charles-Dominique, 1995, ).), communément appelé « Voyages » (, Rihla). Toutefois, il faut rester prudent sur la fiabilité de quelques parties de ces écrits, certains historiens doutant qu'Ibn Battuta ait réellement effectué la totalité des pèlerinages et voyages relatés.
Biographie
Ibn Battûta est né le dans la ville de Tanger au sein d'une famille de lettrés musulmans de la tribu berbère des Laguatan (Luwata).
Dans sa jeunesse, Ibn Battuta étudie le fiqh de l'école malikite, puis, à l'âge de , il décide d'accomplir le pèlerinage à La Mecque. Le , il commence son voyage, dont il revient seulement le , après un périple de quelque , et pour se remettre aussitôt en route : Andalousie, le Maghreb et finalement le royaume du Mali. Au cours de son voyage, il accomplit six pèlerinages à la MecqueLe premier en 1326, trois entre 1327 et 1330, un cinquième en 1332 et le dernier en 1347 (Charles-Dominique, 1995, ).. Dans ce dernier cas, les historiens doutent qu'Ibn Battûta ait effectivement effectué le voyage au sein de l'empire du Mali.
L'année qui suit son retour définitif, il reçoit du souverain mérénide Abu 'Inan l'ordre de dicter ses souvenirs à son secrétaire, Ibn Juzzay. Le travail de recension s'étend entre le et le mois de février.
On sait peu de choses sur sa vie après son retour : il ne quitte plus Fès et y meurt en 1368 ou 1377.
Les voyages À l'origine simple pèlerin, musulman coutumier, Ibn Battûta voit ses déplacements grandement facilités par le fait qu'il se déplace en terres d'islam et, très souvent, de langue arabe. Il profite également du développement du commerce puisqu'il se joint souvent à des caravanes, ou embarque sur des vaisseaux marchands musulmans. Il rencontre de nombreuses personnalités et devient souvent leur conseiller lors de ses longs périples.
On peut distinguer quatre périodes dans ces voyages : 1325-1327 : premier pèlerinage (hajj) à La Mecque par le Maghreb, exploration de la vallée du Nil, de la Syrie, de l'Irak et des villes d'Iran ; 1328-1330 : pèlerinage à La Mecque en passant par les côtes du sud de la péninsule Arabique jusqu'à Kilwa Kisiwani et sur les côtes africaines de culture swahilie ; 1330-1346 : quatrième pèlerinage à La Mecque, exploration de l'Anatolie, la mer Noire, l'Asie centrale, l'Inde, Ceylan, Sumatra, la Malaisie et la Chine jusqu'à Pékin ; 1349-1354 : traversée du Sahara jusqu'au Mali.
Traversée du Maghreb oriental
Le , Ibn Battûta part de Tanger pour son pèlerinage à La Mecque. Il traverse rapidement le Maghreb central et arrive à Tunis sous le règne du sultan hafside Abû Yahyâ Abû Bakr al-Mutawakkil au moment de la fête de la fin du ramadan. Il se joint à une caravane partant pour l'Arabie. De passage à Tripoli, il se marie une première fois et repart avec son épouse. En cours de chemin, un différend avec son beau-père le fait divorcer. Il se remarie avec une autre femme de la caravane, fille d'un lettré originaire de Fès.
Remontée de la vallée du Nil
En , il arrive à Alexandrie. Ibn Battûta et signale qu'à son retour en 1349 il ne trouva sur ces lieux qu'un tas de ruines.
Ibn Battûta passe au Caire, dont il explique le système fiscal local basé sur la hauteur de la crue annuelle du Nil, cette crue étant le signe de récoltes plus ou moins abondantes. Il passe près des pyramides de Gizeh, alors encore couvertes d'un parement de calcaire qui les rend luisantes au soleil. Ibn Battûta raconte qu'un souverain voulut pénétrer dans une pyramide en attaquant le parement calcaire avec du vinaigre chaud jusqu'à ouvrir une brèche.
Toutefois, entre autres erreurs certaines d'ibn Battuta en la matière, figure notamment sa description des pyramides sous une forme de cône : il se peut qu'il se soit référé à des récits antérieurs, ou qu'il les ait confondues avec le Medracen de l'ex-Numidie ou avec le mausolée royal de Maurétanie césarienne, les deux pyramides coniques antiques du Maghreb central qu'il a pu voir sur son parcours entre le Maghreb occidental et l'Égypte.
Partant du Caire, il remonte le Nil. Au passage, on apprend qu'un homme s'est enrichi en se servant des pierres des temples antiques pour construire une école coranique. Arrivé au bord de la mer Rouge, à Aydhab, le conflit entre les Égyptiens du sultanat du Caire et les Bedjas, l'empêche de traverser et il doit faire demi-tour vers Le Caire. Au long de ce chemin de retour d'Assouan au Caire, il semble s'attarder un peu plus à chaque étape.
Traversée de la Syrie et de la Palestine vignette|La grande mosquée des Omeyyades de Damas.
Dans cette partie du récit, Ibn Battûta semble faire une synthèse de plusieurs séjours dans la région. D'Égypte, il va vers Gaza et de là vers Hébron, puis Jérusalem. La crainte de voir les croisés revenir prendre Jérusalem et s'y installer, avait fait prendre la décision paradoxale de raser toutes les fortifications. Ibn Battûta s'émerveille devant le dôme du Rocher.
Ibn Battûta longe ensuite la côte méditerranéenne en passant par Tyr, Saïda, Beyrouth, et fait un crochet par Damas puis revient à Tripoli sur la côte. Il fait un nouveau crochet par le krak des Chevaliers et Homs (Emèse) et descend le cours de l'Oronte vers Hama, « ville charmante et exquise entourée de vergers où tournent des roues hydrauliques ». Se dirigeant toujours vers le nord il atteint Alep. Il s'attarde sur la description de la citadelle, citant un poète : « l'âpre citadelle se dresse contre ceux qui veulent la prendre avec sa haute vigie et ses flancs abrupts ». De là, il retourne encore une fois vers la côte à Antioche. Il redescend vers le sud jusqu'à Lattaquié, passe au pied de la forteresse du Marquuab qu'il dit semblable au krak des Chevaliers, puis vers Baalbek et revient à Damas pour s'y attarder car « si le paradis est sur la terre, c'est à Damas et nulle part ailleurs ».
Dans la grande mosquée des Omeyyades de Damas, il dit voir le tombeau de Zacharie, le père de Jean le Baptiste, alors que Ibn Jubair (1145-1217) un siècle avant lui parlait du « mausolée de la tête de Jean, fils de Zacharie », comme le veut la tradition actuelle.
Il reçoit à Damas la licence d'enseigner en 1326 et part vers La Mecque avec une caravane.
Vers La Mecque La caravane fait halte à Bosra pour quelques jours. Plus loin, il passe près « de la demeure des Thamûd creusée dans des montagnes de grès rouge avec des seuils sculptés et qu'on croirait construite récemment. Les ossements cariés sont à l'intérieur des demeures. » Il s'agit certainement du site de Al-Hijr (Hijra ou Hegra, aujourd'hui plus connu sous le nom de Mada'in Saleh) en Arabie saoudite où la plupart des abris creusés dans la falaise n'étaient pas des maisons mais des tombeaux, mais l'interprétation d'Ibn Battûta va dans le sens du Coran : Quant aux habitants de Hijr qui avaient traité les prophètes de menteurs Et qui s'étaient détournés de Nos signes, quand Nous les leur avions fait parvenir, se contentant de creuser leurs demeures dans le roc des montagnes en toute sécurité, eux aussi furent saisis par le cri terrifiant au lever du jour, et tout ce qu'ils possédaient ne leur a en rien serviNouvelle traduction française du Coran par Mohammed Chiadmi (XV ; 80-84).
Arrivé à Médine, Ibn Battûta va se recueillir sur la tombe de Mahomet. Il raconte les diverses étapes de l'agrandissement de la mosquée et des querelles que cela amena entre les divers clans de la famille. Après avoir fait le tour des sites que Muhammad avait fréquentés, il repart pour La Mecque. Ibn Battûta fait une assez longue et précise description des lieux et des rites du pèlerinage. Dix jours après la fin du pèlerinage, il part avec une caravane en direction de l'Irak ().
Il y décrit également la célébration du Mawlid en disant : .
L'Irak Au sein de la caravane qui ramène les pèlerins, Ibn Battûta traverse le plateau de Nejd jusqu'à Nadjaf après un voyage d'une quarantaine de jours, où il visite notamment le tombeau de Ali, quatrième calife de l'islam. Il fait le récit de miracles ayant eu lieu sur ce tombeau mais il précise ne pas y avoir assisté lui-même. Alors que la caravane repart vers Bagdad, Ibn Battûta décide de se rendre à Wasit puis descendre le cours du Tigre et d'aller à al-Basra (Bassorah). Là, en assistant à la prière, il s'étonne de voir l'imam commettre des fautes de langage.
La Perse Arrivé en Perse, il se rend à Ispahan en longeant les monts Zagros, puis à Chiraz, une des rares villes épargnées par l'invasion mongole, où il se recueille sur la tombe de Rûzbehân et sur celle de Saadi.
Ibn Battuta retourne en Irak où il visite Bagdad, en grande partie en ruine après le passage de l'armée de Houlagou Khan. Puis il remonte vers le nord jusqu'à Tabriz, une des premières villes à avoir ouvert ses portes aux Mongols, ce qui lui évita d'être pillée, et devenue une des villes les plus prospères de la région.
Après être revenu à Bagdad, il remonte le Tigre, visite Mossoul, Cizre et enfin Mardin, située dans l'actuelle Turquie. Il fait ensuite demi-tour et revient à la Mecque pour son deuxième hadj.
L'Afrique orientale, le Yémen et Oman vignette|Vue des ruines de la grande mosquée de Kilwa Kisiwani. Ibn Battuta séjourne ensuite quelque temps à La Mecque. Il raconte dans la Rihla être resté dans la ville pendant trois ans : de jusqu'à l'.
En quittant La Mecque, après le hadj en 1330, il se dirigea vers le port de Djeddah sur la côte de la mer Rouge et de là, prit plusieurs bateaux sur la côte. Arrivant au Yémen, il visita Zabid, puis la ville des hautes terres de Ta'izz où il rencontra le Malik rassoulide Mujahid Nur al-Din Ali. Ibn Battûta mentionne également la ville de Sanaa, même s'il est peu probable qu'il y soit réellement allé. Il est plus probable qu'il soit allé directement à partir de Ta'izz au port d'Aden, en y arrivant à peu près au début de l'année 1331.
À Aden, il s'embarque sur un navire, passe devant Zeilah et est impressionné par cette ville dont il écrit qu'elle était « la plus sale au monde, la plus laide et la plus puante. L'odeur nauséabonde qui s'en dégage vient du grand nombre de poissons qu'on y consomme et du sang des chameaux qu'on égorge dans les ruesVoyageurs arabes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, .. » Ne restant pas plus d'une semaine dans chaque port visité, il s'est rendu, entre autres à Mogadiscio, Mombasa, Zanzibar et Kilwa où il constate que des maisons dynastiques semblent diriger ces différentes cités-États. Au moment de la mousson, il retourne par bateau vers l'Arabie, visite Oman et traverse le détroit d'Ormuz avant de retourner vers la Mecque pour le hadj de 1332.
L'Anatolie En 1333, il visite Ayasoluk (Éphèse), alors capitale de l'émir Hızir d'Aydın. Il est particulièrement impressionné par la mosquée principale de la ville, l'ancienne église chrétienne de Saint-Jean, qu'il considère comme une des plus belles du monde.
Asie centrale