L’ancien français (parfois appelé vieux français) est l'ensemble des langues d'oïl (romanes) parlées, du au environ, dans le nord du territoire actuel de la France, le sud de la Belgique actuelle et l'actuel canton suisse du JuraLa langue parlée alors en Suisse romande en dehors du Jura est l'ancien francoprovençal..

Origine et descendance

thumb|Distribution de la langue d'oïl. L'ancien français est l'état de la langue parlée et écrite dans la France du nord, de la fin du Haut Moyen Âge et jusqu'au . Il se forme à partir de trois apports principaux, le substrat de la ou des langues gauloises«..l'idée de dialectes différents en gaulois n'est pas irrationnelle mais elle ne s'appuie pas sur des preuves solides à l'heure actuelle. » in Pierre-Yves Lambert, La langue gauloise, Errance, 1994, p. 19., le fond formé par le latin vulgaire et le superstrat francique. Il est constitué de plusieurs dialectes dont les anciens textes portent les traces et qui forment ce qu'on appelle la langue d’oïl.

Il est suivi, historiquement, par un autre stade : le moyen français. Ces distinctions temporelles de l'état de la langue ont cependant été définies de façon relativement arbitraire et récente par les linguistes. Du point de vue des locuteurs, l'évolution était peu ou pas ressentie, car le latin a évolué en roman puis français de façon continue et progressive, sans qu'une coupure soit perçue entre les différents stades de cette évolution. ()..

L'ancien français est l'ancêtre du français parlé aujourd'hui, mais également, et plus généralement de l’ensemble des langues d’oïl (gallo, lorrain, normand, picard, wallon, etc.). La généralisation du français en France est cependant très tardive. Par exemple, on estime qu'à la veille de la Révolution française, les trois quarts de la population française avaient un parler dialectal ou parlaient une autre langue.

Importance de l'ancien français dans l'histoire linguistique Langue de culture et de littérature, l'ancien français est très bien attesté et l'on peut constituer son histoire avec une grande précision (tant lexicalement, morphologiquement, phonétiquement que syntaxiquement). La série d'évolutions phonétiques ayant conduit de cette langue ancienne à la langue contemporaine est connue avec suffisamment de détails pour qu'une chaîne phonétique partant du latin et arrivant au français puisse être fournie siècle par siècle. L'étude du français et de son histoire ne peut se passer de la connaissance de l'ancien français. Du reste, cette matière (ainsi que son aspect phonétique historique) est obligatoire au Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré (CAPES) et aux agrégations de lettres modernes, de lettres classiques et de grammaire, concours que l’on passe en France pour enseigner la langue et la littérature française.

Évolutions et état de la langue

Phonologie

Les caractéristiques phonologiques des mots sont représentées suivant le système de Bourciez, ou alphabet des romanistes, couramment utilisé dans les descriptions phonologiques de l'évolution du français.

Système vocalique

Le latin classique utilisait dix phonèmes vocaliques différents, distribués en cinq voyelles brèves (notées ă, ĕ, ĭ, ŏ et ŭ) et leurs cinq équivalents longs (ā, ē, ī, ō et ū [aː eː iː oː uː]). En effet, en latin, la longueur du son est phonologique, c'est-à-dire pertinente : deux mots peuvent ainsi avoir comme seule différence la longueur d'une de leurs voyelles, vĕnit [ˡwenit] « il vient » est différent de vēnit [ˡweːnit] « il vint » ; pŏpulum [ˡpopulum] « peuple » est différent de pōpulum [ˡpoːpulum] « peuplier ».

L'un des changements majeurs intervenus dans l'évolution du latin vers le français est la disparition progressive des oppositions de longueur au profit de distinctions de timbre. L'accent de hauteur a progressivement laissé place à un accent tonique, qui a eu pour effet de modifier légèrement l'apertureÉcartement des organes au point d'articulation d'un phonème pendant la tenue. (F. de Saussure, Cours de ling. gén., 1916, ). des voyelles. La prononciation des voyelles brèves est légèrement plus ouverte que celle des voyelles longues. En conséquence, le timbre des voyelles est modifié et l'opposition de timbre entre deux voyelles devient le critère de différenciationon distingue ẹ fermé dans pied de ę ouvert dans cèpe, ọ dans maux de ǫ dans mort.. Ce bouleversement vocalique est survenu au cours des , , dans la phase primitive de l'évolution du français, encore très proche du latin vulgaire. La plupart des évolutions sont dès lors communes à plusieurs langues romanes.

Le bouleversement vocalique se présente comme suit : ē devient ẹ ([e] comme en nez, dé) au ; ĕ devient ę ([ɛ] comme en mer, cèpe) quand il est accentué (voyelle tonique), sinon (voyelle atone) il devient ẹ () ; ĭ devient ẹ au ; ī reste i, sans distinction de longueur ; ă et ā perdent leur opposition de longueur, de sorte que, d'un point de vue phonologique, l'ancien français ne connaît que a ; ō devient ọ ([o] comme en eau) au ; ŏ devient ǫ ([ɔ] comme en corps) quand il est accentué, sinon il devient ọ () ; ū perd sa caractéristique de longueur, reste u (fou, sourd) et passe à [y] en toute la Gaule et le Nord de l'Italie; ŭ devient ọ au .

Les trois diphtongues latines présentes dans le latin vulgaire (ae, au et oe) évolueront respectivement vers ę (), ǫ (fin du ) et ę ().

Vers une langue oxytonique En latin, la plupart des mots ont un accent tonique, seuls certains mots grammaticaux n'en ont pas. Cet accent se place généralement sur l'avant-dernière syllabe du mot, un mot accentué ainsi est dit paroxyton. S'il s'agit d'un monosyllabe, l'accent est sur la seule syllabe du mot, c'est un oxyton. Enfin, s'il s'agit d'un mot polysyllabique dont l'avant-dernière syllabe est brèveC'est-à-dire une syllabe dont la voyelle est brève et non entravée par une consonne qui la suivrait à l'intérieur de la syllabe. l'accent est placé sur l'antépénultième syllabe, c'est un proparoxyton.

Syncope latine À partir du , donc déjà en latin vulgaire, on remarque un amuïssement progressif des voyelles post-toniques des proparoxytons (syncopes) : cálĭdus devient cáldus, ámbŭlat devient ámblat, génĭta devient génte. Selon Gaston Zink :

Amuïssement des prétoniques internes Les voyelles prétoniques internesC'est-à-dire atones, placées avant la tonique mais pas en position initiale., à l'exception de a, disparaissent avant le quand elles ne sont pas entravées : bonĭtátem deviendra bonté, computáre deviendra compter. Si elle est entravée par une consonne, la voyelle évoluera vers /e̥/Un schwa, c'est-à-dire un « e caduc » non labialisé, différent du nôtre dans le ou dans petit., comme dans appelláre, qui donnera l'ancien français apeler.

Quand la prétonique interne est un a, soit, si elle est entravée, elle persisteĭntaminatáre donnera entamer., soit, si elle est libre, elle devient /e̥/ vers le firmaménte donnera fermement..

Écriture des voyelles finales En ancien français les terminaisons peuvent parfois varier, en l'absence de norme. Par exemple, dans les poésies, en français moderne, il n’est pas possible de changer la syllabe finale pour faire rimer la phrase, alors que c'est le cas en ancien français. Les règles d'orthographe ont été précisément fixées par les grammairiens au .

Morphologie

Sur le plan morphologique, l'ancien français est encore une langue flexionnelleLe français moderne est nettement plus analytique., mais il présente déjà une grande réduction des flexions par rapport au latin. Le système du nom connaît déjà les deux genres (masculin / féminin) et les deux nombres (singulier / pluriel) du français moderne, mais conserve également une déclinaison à deux cas : le cas sujet, hérité du nominatif latin, marque les fonctions syntaxiques de sujet, d'apostrophe et d'attribut du sujet ; le cas régime, hérité de l'accusatif latin, marque toutes les autres fonctions.

Quelques exemples :

Type I (féminin) Type II (masculin) Type III (mixte)normalhybride (Ia)normalhybride (IIa)IIIa (masc. en -eor)IIIb (masc. en -on)IIIc (fém. en -ain) IIId (irréguliers masc. et fém.) sg.sujet la dame la citez li murs li pere li chantere li lerre la none li cuens la suerrégime la dame la cité le mur le pere le chanteor le larron la nonain le conte la seror pl.sujet les dames les citez li mur li pere li chanteor li larron les nones li conte les serorsrégime les dames les citez les murs les peres les chanteors les larrons les nonains les contes les serorsNote : Les noms de type I et II étaient de beaucoup les plus nombreux.

En distinguant formellement sujet et complément, la déclinaison bicasuelle permettait d'employer sans ambiguïté des ordres de mots devenus impossibles plus tard : la beste fiert li cuens, si fiert li cuens la beste et li cuens fiert la beste signifient tous sans équivoque « le comte frappe la bête », li cuens étant marqué explicitement comme sujet. Le cas sujet remplit ici la fonction de sujet, mais il peut aussi remplir celle d'apostrophe ou d'apposition au sujet.

Même si cette déclinaison bicasuelle est vivante dans la littérature, on relève de temps à autre des « fautes » dans les textes. La désagrégation du système est probablement due à la forme phonétique des désinences qui prêtaient à confusionLe -s indiquait le cas sujet singulier ainsi que le cas régime pluriel., à son caractère incompletDès l'ancien français, les féminins en -e issus de la du latin, opposent simplement singulier et pluriel. ainsi qu'à l'amuïssement progressif des consonnes finales en françaisLe -s final ne se prononce plus aujourd'hui.. Cette désagrégation n'a cependant pas été uniforme. Dans un large mouvement de l'ouest vers l'est, ce système a été aboli d'abord dans les dialectes de l'Ouest, ensuite dans le Centre avec la région parisienne pour rester vivant dans les dialectes de l'Est jusqu'au .

Le lexique français actuel hérité de l'ancien français provient généralement du cas régime, le plus fréquent dans le discours. Dans quelques cas cependant, c'est le cas sujet qui s'est conservéIl s'agit surtout de noms de personnes, du fait de leur emploi fréquent au cas sujet comme appellatifs.. Tel est le cas de fils, sœur, prêtre, ancêtre, et de nombreux prénoms. Quelquefois, le cas sujet et le cas régime se sont tous deux maintenus dans la langue moderne, parfois avec des sens différents. C'est le cas pour gars / garçon, copain / compagnon, sire / seigneur, pâtre / pasteur, chantre / chanteur, nonne/ nonnain et pute / putain.

Syntaxe

La syntaxe de l'ancien français, présentée notamment par Philippe Ménard dans son ouvrage toujours d'actualité, se distingue par une plus grande souplesse que la syntaxe du français moderne. La présence d'une déclinaison à deux cas, les habitudes héritées du latin et l'absence de tradition écrite pouvant servir de modèle contraignant, font de l'ancien français une langue encore marquée par l'oralité et sa liberté propre, ainsi que par un choix plus large que pour le français moderne relativement à l'ordre des mots. Pour autant, les règles en sont suffisamment claires, naturellement, pour la compréhension mutuelle des locuteurs, les usages en sont suffisamment récurrents. Aussi des principes syntaxiques ont-ils pu être dégagés a posteriori. Leur étude, particulièrement intéressante, manifeste la souplesse et la vitalité d'une langue essentiellement utilisée pour les récits et la poésie jusqu'au . On peut en tracer les grandes lignes selon la catégorie grammaticale.

Le substantif s'utilise soit au cas sujet, soit au cas dit régime.

Le cas sujet remplit les fonctions de sujet, d'apostrophe, d'apposition au sujet ou d'attribut du sujet : Li mortiers sent les aulz (« Le mortier sent l'ail » : Proverbes, 1099) ; Biax fix, as prodomes parlez (« Cher fils, parlez aux gens de bien », Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal, v. 563) ; Uns chevaliers sui (« Je suis un chevalier », Lancelot en prose, III, 195).