Le voyage du Commodore Anson est une circumnavigation autour du monde durant le . En 1740, pendant la guerre de l'oreille de Jenkins qui opposa la Grande-Bretagne et l’Espagne de 1739 à 1748, le Commodore George Anson reçut du roi Georges II le commandement d’une escadre, avec la mission d’aller harceler les colonies espagnoles de l’océan Pacifique, et si possible de capturer le galion de Manille. Anson passa dans le Pacifique par le cap Horn, remonta le long des côtes de l’Amérique du Sud, puis traversa le Pacifique jusqu’à Macao. Il captura le galion de Manille près des côtes des Philippines, et revint en Grande-Bretagne (en 1744) par le cap de Bonne-Espérance.

Son exploit maritime est assombri par les pertes humaines que ses équipages subirent (seulement 188 hommes revinrent sur les environ qui avaient pris la mer), mais il annonce la suprématie maritime du Royaume-Uni, dont Anson sera un promoteur actif.

Préambule

L’empire colonial de l’Espagne

Les richesses de l’empire colonial de l’Espagne en Amérique excitaient l’envie de toute l’Europe. Au Potosi (dans l’actuelle cordillère bolivienne), au Pérou (dans le Cerro de Pasco), au Mexique (à San Luis Potosí, à Zacatecas, à Guanajuato), d’énormes quantités de minerai d’or et surtout d’argent étaient extraites par les indiens astreints au travail forcé : la mita, la corvée inca avaient été aggravée par les nouveaux maîtres. Accidents du travail, effondrements des galeries, pathologies respiratoires, épuisement des organismes, consomption et désespoir entraînaient une effroyable mortalité des peones indigènes, véritable génocide avant la lettre.

La mortalité la plus effroyable sévissait dans les mines de Villarica de Oropesa (aujourd’hui Huancavelica) : on en extrayait le mercure, métal hautement toxique, qui servait à amalgamer les métaux précieux. Le métal était raffiné et fondu en lingots dans des ateliers rudimentaires par des esclaves noirs qui étaient réputés être les seuls à pouvoir à la fois survivre aux conditions de travail (émanations toxiques et chaleur des fourneaux), et exercer une activité d’un certain niveau technique, exigeant de plus application et docilité. Les lingots transitaient ensuite (à dos d’homme, de mules ou de lamas) par un réseau complexe de pistes (dont le Camino del Inca), descendaient jusqu’à la mer, étaient chargés dans les ports en particulier Veracruz (sur la côte du golfe de Campêche et Carthagène des Indes (en Nouvelle-Grenade), puis centralisés à La Havane avant d’être convoyés en Espagne par les galions.

Une autre route commerciale faisait passer les marchandises de luxe produites en Asie (soieries, toiles d’indiennes, ivoires ciselés, meubles laqués, porcelaines chinoises…) du Pacifique à la mer des Caraïbes : amenées par galion de Manille à Acapulco, elles étaient transportées à travers l’isthme de Tehuantepec, rejoignaient les convois d’argent mexicain, puis descendaient jusqu’au port de Vera-Cruz. En retour les commerçants de Manille étaient payé en or et argent provenant des colonies sud-américaines.

De plus, leurs colonies fournissaient à l’Espagne les denrées coloniales de luxe dont tout l’Ancien Monde était avide : sucre de canne, tabac, épices et teintures (bois de brazil, indigo, bois de campêche…Teintures (d’après Dictionnaire Larousse 6 vol.) : avant l’ère des synthèses chimiques, elles étaient obtenues à partir de végétaux. Ici, d’une espèce végétale, les légumineuses : Le bois de campêche : provenait d’un arbre, Haematoxylum campechianum, et fournissait des coloris du violet au noir… Le bois de brazil : provenait aussi d’un arbre superbe : le Cesalpina insignis, et donnait un colorant rouge. L’arbre, surexploité, est actuellement protégé, car en voie de disparition… Une légumineuse papilionacée, Indigofera tinctoria, cultivée à Java, en Chine et Amérique centrale donnait le bleu d’indigo…).

Les Espagnols avaient un besoin constant d’importer de grandes quantités d’esclaves d’origine africaine, car le travail forcé dans les plantations et surtout dans les mines tuait les indiens par milliers. Or les Espagnols ne pratiquaient pas eux-mêmes la traite des noirs : ils se fournissaient en esclaves auprès d’autres nations européennes (France, Portugal, Grande-Bretagne), qui se disputaient cette activité très lucrative. En 1713, lors de la signature du traité d’Utrecht, c’est la South Seas Company (Compagnie des mers du Sud) britannique qui avait obtenu de l’Espagne l’asientoGuerre Hispano-britannique : voir aussi l’introduction de l’article Guerre de l’oreille de Jenkins, le privilège du monopole d’importation des esclaves pour les colonies espagnoles.

L’exportation des denrées coloniales, et l’importation dans les colonies espagnoles de marchandises manufacturées d’origine étrangère avait été aussi très sévèrement contingentées par la mère patrie qui s’en réservait les droits. C’était aussi le cas du commerce entre les différentes colonies espagnoles comme les Philippines et Les colonies d’Amérique du SudLes règles de ce commerce sont précisément décrites dans le voyage de George Anson au chapitre X du livre II.. Cependant la Grande-Bretagne avait obtenu aussi le droit d’envoyer un seul navire (le navio de permiso), une fois par an, commercer avec les colonies espagnoles. Bien entendu, la contrebande se développa, attribuée soit aux bateaux négriers qui tentaient de décharger des marchandises britanniques en sus des esclaves, soit au tout venant des bateaux de marchandises britanniques. Les incidents entre les garde-côtes espagnols et les bateaux britanniques se multiplièrent, jusqu’à ce que, saisissant un prétexte dérisoire, la fameuse « Oreille de Jenkins », la Grande-Bretagne déclare en 1739 la guerre à l’Espagne : tous les efforts des premiers ministres José Patiño Rosales (mort en 1736) et Robert Walpole pour préserver leurs peuples de la guerre étaient ruinés.

La guerre de l’oreille de Jenkins commença par une mise en pratique de la politique de la canonnière : une escadre britannique, six bateaux de guerre sous l’amiral Edward Vernon, alla s’embosser devant le petit port de Porto Bello (sur l’actuelle côte du Panamá) et bombarda à loisir la bourgade mal défendue et prise au dépourvu. Puis les Marines britanniques débarquèrent, et la mirent à sac. La destruction de Porto Bello déclencha une étonnante euphorie générale en Grande-Bretagne, et il fut décidé en haut-lieu de continuer à frapper les Espagnols, non seulement dans les Caraïbes (en envahissant la Floride et le grand port de Carthagène des Indes) mais aussi dans le Pacifique, en passant par le cap Horn.

Désignation du capitaine George Anson

George Anson, esquire, né en 1697 au manoir de Shugborough (Staffordshire), était un marin habile et un homme de guerre reconnu : ayant servi en Méditerranée, puis en mer du Nord, il avait de 1724 à 1735, mené trois expéditions en Caroline du Sud (où il avait fondé une ville qui portait son nom, et affronté les Espagnols de la Floride voisine), et il croisait pour lors dans l’Atlantique, face à l’Afrique, à bord de son HMS Centurion. Doté d’une belle prestance et d’un grand ascendant naturel, ayant la réputation d’avoir toujours the luck on his side (d’être « un veinard »), il était adoré de ses hommes dont il savait exiger le maximum. De plus il était bien en cour. Lord Charles Wager le convoqua à Londres, dans son bureau de l’Amirauté, et lui exposa le plan destiné à porter encore un coup aux intérêts espagnols : Anson emmènerait en grand secret une escadre dans l’océan Indien, par le cap de Bonne-Espérance ; ensuite il ferait sa jonction au large de Manille avec une autre escadre partie par le Horn, et à eux deux captureraient Manille, et en feraient un port britannique.

Ce plan ambitieux fut modifié par la suite : une seule escadre partirait vers le Pacifique, et par le Horn, sous la direction de Anson, qui serait nommé Commodore.

Le projet fut abondamment discuté en haut lieu. Ceux qui étaient partisans d’envoyer une expédition dans le Pacifique rappelaient que l’attaque de Porto Bello avait poussé les Espagnols à utiliser plus souvent la route sud, par le cap Horn, pour leurs transferts de métaux précieux. C’est dans le Pacifique aussi qu’on pouvait rencontrer le fameux galion de Manille. Et à tous ces profits espérés, ne pourrait-on pas, en emportant une cargaison de marchandises, ajouter encore ceux du commerce ?

Par ailleurs le harcèlement des colonies espagnoles du Pacifique avait déjà été réalisé avec succès au temps de la reine Élisabeth , on se remémorait avec fierté les précurseurs.

Les précurseurs

Avant cela, deux corsaires anglais circumnavigateurs avaient franchi le cap Horn, écumé les comptoirs espagnols d’Amérique latine le long du Pacifique, traversé ensuite l’océan Pacifique d’est en ouest, et passé le cap de Bonne-Espérance pour revenir en Angleterre : Francis Drake, parti en 1577 revint en 1580 sur sa Golden Hind (Biche d’or) chargée à couler de richesses, et fut accablé d’honneurs par Élisabeth . Il avait découvert une mer vide de terres (sinon d’icebergs) dans les Soixantièmes hurlants, entre la Terre de Feu et l’Antarctique (la mer de Drake), pillé à satiété les colonies espagnoles, remonté probablement jusqu’à Vancouver, capturé deux galions espagnols dans le Pacifique, mais manqué cependant le galion de Manille. Il se rattrapa en prenant Carthagène des Indes (en 1586), et par un coup d’audace alors que l’Espagne armait son Invincible Armada : en 1587 il osa débarquer à Cadix, mit la ville à sacPrise de Cadix par Drake (1587) : au Museo de Bellas Artes de Cadix, on pouvait voir il y a quelques années un grand tableau d’époque, sans signature, dépeignant les horreurs perpétrées par les Anglais (grands et blonds) lors du sac de Cadix : ils pillaient, molestaient les habitants, troussaient les femmes, dévastaient les églises, buvaient dans les ciboires le vin des barriques défoncées, et se travestissaient de chasubles brodées…, et prit un énorme butin en métaux précieux qui venait juste d’être déchargé des galions espagnols. Puis il contribua en 1588 à démanteler l’Invincible Armada. Reparti une fois de plus contre les Espagnols, il mourut en 1596 de dysenterie au large de Porto Bello qu’il voulait envahir. Thomas Cavendish suivit le sillage de Drake une dizaine d’années plus tard, mais il rencontra quant à lui le galion de Manille en 1587 au Cabo San Lucas, en vue du port d’Acapulco. Le butin de la Santa Anna fut, entre autres, de près d’un million deux cent mille pièces d’or. Cavendish passa lui aussi par le cap de Bonne-Espérance et revint en Angleterre (en 1588), sur le Désir entièrement gréé de soie de Chine. Lui aussi mourut dans les mers du Sud, mais face aux côtes du Brésil, en 1592.

Après Drake et Cavendish, au temps du roi Jacques I, successeur d’Élisabeth, un flibustier fit aussi le tour du monde, William Dampier (1652-1715). Il pilla les villes côtières du Pacifique et revint en Angleterre en 1691, avant de repartir dans les mers du Sud. Il ne fut pas seulement un pirate, mais aussi un explorateur, un géographe, et un écrivain.

Par ailleurs Drake et Cavendish eurent un émule en Hollande, Olivier van Noort, qui suivit exactement leur route et leur façon de faire, et paracheva le quatrième tour du monde en 1601Sur les circumnavigateurs de la Renaissance : voir Histoire universelle des explorations, éd. Nouvelle librairie de France, à 396..