vignette|Mémorial aux enfants de la Creuse à l'aéroport de La Réunion-Roland-Garros.

L'affaire des enfants de la Creuse ou des Réunionnais de la Creuse désigne le déportement de plus de deux mille jeunes mineurs de leur île de La Réunion vers la France métropolitaine dans les années 1960 et 1970, transfert auquel ont participé Michel Debré alors député de La Réunion, de nombreuses DDASS (dont celle de La Réunion), la préfecture de La Réunion et le ministère de la Santé. Il s'agit d'un épisode très connu à La Réunion, département et région d'Outre-mer de la France.

De 1962 à 1984, au moins réunionnais relevant de l'Aide sociale à l'enfance ont été déportés dans les départements métropolitains sujets à l'exode rural comme notamment la Creuse, le Tarn, la Lozère, les Pyrénées-Orientales, le Gers., dans le cadre de la politique de migration mise en place par le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d'outre-mer (BUMIDOM).

Pour certains actes d'abandon parental ou d'autorisation de sortie du territoire pour les mineurs, la forme de leurs signatures laisse planer un doute sur la réelle volonté des signataires.

Les victimes de ces transferts les ressentent comme une déportation, leur histoire a fait l'objet d'une résolution parlementaire, et d'une commission d'information pour établir les faits, les responsabilités, et ainsi permettre la reconnaissance des préjudices par l'État.

L'affaire En 1954, la population de la Réunion est en augmentation extrêmement rapide due à une natalité très élevée et une mortalité en chute libre. Une situation vue comme une menace par les autorités qui craignent une aggravation de la situation sociale et un terreau fertile pour les revendications autonomistes portées par le Parti communiste réunionnais..

Dès les années 1960, la migration vers la métropole est organisée et est justifiée par la pression démographique des jeunes en âge de travailler. La Réunion connait alors un taux de natalité qui dépasse les 50 ‰, contre à peine 20 ‰ en métropole.. Elle va intégrer des enfants sous tutelle de l’État.

Le programme, mis en place par Michel Debré, alors député de La RéunionÉcoles différentes., pour contribuer au repeuplement de certains départements français (dont la Creuse) par la déportation d'enfants réunionnais, a été porté par le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (BUMIDOM) et le Comité national d'accueil et d'actions pour les Réunionnais en mobilité (CNARM)Gilles Gauvin Michel Debré et La Réunion : la force des convictions jacobines Revue française d'histoire d'outremer, tome 86, , 1999 . Au moins réunionnais., « abandonnés ou non » et immatriculés de force par les autorités françaises à la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS), sont déplacés par les autorités dans le but de repeupler les départements métropolitains victimes de l’exode rural, comme la Creuse, le Tarn, le Gers, la Lozère, les Pyrénées-Orientales.

Cette affaire. est connue sous le nom des « enfants de la Creuse » car le département creusois a accueilli au moins . Ce département était très peu peuplé et les autorités locales étaient favorables à l'accueil d'enfants en difficulté. Cela a permis aussi de créer un centre d'accueil dédié. Le transfert a commencé en 1962, mais le tournant survient en 1966 avec le « débarquement dans la Creuse », lorsque 200 enfants, soit 12 % de l’effectif total, partent, dont 140 enfants envoyés d’un seul coup dans la Creuse (dont 126 entre août et septembre).

Historique Le sort des enfants en métropole À La Réunion, avant de s'envoler vers la métropole, les enfants et adolescents qui ont été séparés de leurs parents sont hébergés pour une durée variable dans divers foyers d'Aide Sociale à l'Enfance ou des congrégations religieuses. Ils sont déjà isolés de leurs parents et familles, puis « triés » sur la base de leur âge et de leurs comportements. Dans le quartier de Salazie de l'APEP de Hell-Bourg, quelques-uns se rappellent avoir enduré des maltraitances et des sévices.

Après leur arrivée à Orly, des nourrissons sont cédés à des familles adoptives, les plus grands, souvent noirs ou métis, sont envoyés dans des centres d’accueil, à Guéret (Creuse), à Quézac (Cantal), à Albi (Tarn) ou à Lespignan (Hérault), etc. Les mineurs de La Réunion ont été répartis dans 83 départements, principalement des régions rurales touchées par la décroissance démographique, comme la Creuse qui a reçu uniquement 10% des mineurs transférés. Puis les enfants sont dispersés dans des familles, payées par la Ddass de La Réunion..

Les enfants réunionnais déplacés en Creuse sont accueillis, lors de leur arrivée, dans un foyer de GuéretAujourd'hui, c'est l'Espace Créole qui se trouve dans les bâtiments du foyer, Bruno Arbesu, « Réunionnais de la Creuse », sur le site picturetank.com. « Certains ont été adoptés, d'autres sont restés en foyer ou ont servi de main-d'œuvre gratuite dans les fermesD. Perrin, « Les enfants volés de la Réunion », M Le Magazine du Monde, 27 août 2016, . », les paysans à travers la Creuse les utilisant alors comme « bonne à tout faire » ou « travailleur sans salaires ». L'historien Ivan Jablonka parle de cas de « mise en esclavage. ». La plupart de ces enfants « ont été marqués à vie ». Le Monde rapporte, outre les cas d'exploitation économique, des situations de maltraitance dans les familles adoptives. Quelques-uns ont reçu un bon accueil. Or, certains ont subi des maltraitances, été humiliés, discriminés, séparés de leurs proches et déplacés de domicile vers des foyers peu respectueux qui ont tiré parti de leur désespoir. Chacun a perdu toute relation avec ses origines et sa famille qui est restée à La Réunion notamment par le changement de nom. Des enfants n'ont pas réussi à supporter cet isolement. Ils ont pris la fuite et ils se sont suicidés.

Les enfants déplacés ont été déclarés pupilles de l'État, « c'est-à-dire que leurs parents n'avaient plus aucun droit sur euxD. Perrin, « Les enfants volés de la Réunion », M Le Magazine du Monde, 27 août 2016, . », une minorité de ces enfants était orpheline.

« En , dans leur journal Témoignages, les communistes réunionnais ont dénoncé un "trafic d'enfants" » ; cependant, ce scandale d'État n'a été médiatisé que dans les années 2000D. Perrin, « Les enfants volés de la Réunion », M Le Magazine du Monde, 27 août 2016, .. Ainsi, le Journal de 20 heures de TF1 du évoque pour la première fois l'affaire sur le plan national, après le dépôt de plainte de Jean-Jacques Martial le devant le tribunal administratif de Montpellier.

Marlène Ouledy, 53 ans, fait aussi partie de ces enfants qui ont été maltraités par leur famille d'accueil. Enlevée en 1971 à l'âge de 9 mois des bras de ses parents, elle estime qu'on « ne peut pas transplanter un enfant comme ça. On le fait avec une plante ou une fleur mais pas avec un être humain ». Elle dénonce les violences infligées par ses parents adoptifs : « J'étais élevée à coups de poing. Il me faisait manger la "tay" (excrément en créole réunionnais) et il n'y avait aucune surveillance de la part des assistantes sociales ».

Les fonctionnaires de la DDASS laissaient croire aux parents réunionnais auxquels ils retiraient les enfants que ces derniers connaîtraient un sort enviable en métropole comme de « grandes études ». Déracinés, déculturés, les enfants se retrouvent le plus souvent en échec scolaire. Quelques-uns obtiennent le certificat d’études primaires, entrent en apprentissage, deviennent cuisiniers, boulangers, ouvriers, menuisiers. D'autres finissent garçon de ferme ou femme de ménage. Enfin, certains perçoivent le RMI ou le RSA, d'autres ont été internés dans des institutions psychiatriques.

Les parents qui étaient restés à La Réunion ne recevaient pas davantage d'informations sur leurs enfants transférés à une distance de de leur propre île. Au fil du temps, les contacts familiaux, les racines, ont disparu. C'est l'un des effets les plus tragiques de la déportation forcée des Réunionnais : tout comme tous les réfugiés du monde, les « Réunionnais de la Creuse » ne se sentent pas d'origine, mais ils n'y sont plus. En l'absence de racines et d'orientations, il est compliqué de bâtir son existence.

Selon Marion Feldman, professeure en psychopathologie à l'Université de Paris Nanterre et experte dans les traumatismes infantiles, il est possible que les ex-mineurs réunionnais transférés en Métropole subissent des séquelles traumatiques et fréquentes. À la suite d'un travail intense sur les enfants touchés par la Shoah, Marion Feldman considère que les traumatismes subis par les enfants de La Réunion provoquent de nombreux problèmes qui entravent le développement serein d'une personnalité adulte. D'après elle, ces troubles perdurent et se reproduisent à chaque étape cruciale de leur vie. Plus sévère encore : ces traumatismes se propagent désormais auprès de leurs proches et de leurs enfants, comme un virus qui traverse discrètement les générations.

Rôle de Michel Debré D'après l'historien Ivan Jablonka,

D'importants pédo-psychiatres ont régulièrement prévenu Michel Debré et les dirigeants de l'Aide Sociale à l'Enfance des « dégâts » (suicides, dépressions, fugues) que ce déplacement forcé commençait à engendrer chez de nombreux jeunes transférés en Métropole. En 1975, à un médecin qui s'inquiétait de la santé mentale des pupilles (les cas de dépression et de suicide ayant été nombreux), il justifiait sa politique qui a , s'indignait de ce qu'on puisse critiquer l'opération, et ajoutait ironiquement : .. En 2021, un groupe d'auteurs remet en cause le rôle déterminant de l'ancien Premier ministre en considérant qu'il n'a fait qu'appliquer une politique migratoire qu’il n’avait pas décidée lui-mêmeWilfrid Bertille, Prosper Ève, Gilles Gauvin, Philippe Vitale. Les Enfants de la Creuse : idées reçues sur la transplantation de mineurs de La Réunion en France. Éd. Le Cavalier bleu, Paris, 2021. .Michelle Bertil. Un livre pour défaire les idées reçues sur les Enfants de la Creuse. Réunion La , 16 avril 2021. Lire en ligne.

Jugements historiques : un cas de déportation ? Des victimes de ce déplacement considèrent qu'elles ont été victimes d'une déportation. Ainsi en 2005, l'association des Réunionnais de la Creuse décide d'assigner l'État français devant le tribunal administratif de la ville de Limoges, afin que la « déportation » dont ont été victimes les soit reconnue juridiquementGeorges Châtain, « Les Réunionnais de la Creuse veulent faire reconnaître leur « déportation » en métropole », Le Monde, 18 août 2005..

Pour Ivan Jablonka, la migration réunionnaise a été accomplie par et pour l'État français ; la migration des pupilles . Selon I. Jablonka, toujours,

Le sociologue Philippe Vitale de l'université d'Aix-Marseille déclare :

Résolution de l'Assemblée nationale du 18 février 2014 Le , l'Assemblée nationale adopte la résolution proposée par Ericka Bareigts (députée socialiste de La Réunion), qui reconnaît la de l'État français.. :

Deux semaines après ce vote, Claude Bartolone, président de l'Assemblée nationale, s'est déplacé à La Réunion pour rencontrer des enfants de la Creuse et remettre aux deux députées de la région le texte de la déclarationClaude Bartolone rencontre les enfants de la Creuse à La Réunion. France 3 Limousin, 2 mars 2014..

Deux ans plus tard, en , une commission d'experts est mise en place par le ministère des Outre-mer.

La question des réparations financières En , les députés français reconnaissent la Une commission nationale de recherche historique des Enfants de la Creuse est créée par George Pau-Langevin, ministre des Outre-mer ; elle est présidée par Philippe Vitale. Cependant, cette commission exclut la possibilité de réparations financières au titre de la responsabilité de l'État français.