Waverley ou l'Écosse il y a soixante ans (Waverley: or 'Tis Sixty Years Since en anglais), publié anonymement en 1814, est le premier roman de l'auteur écossais Walter Scott. Sa parution marque, selon Henri Suhamy, . Il est considéré par Louis Maigron comme le premier roman historique, et par Georg Lukács comme le premier roman historique .

Le récit se déroule en Angleterre et en Écosse. Il évoque la seconde rébellion jacobite, celle de 1745. Mêlé à ces événements, un jeune Anglais romanesque et indécis découvre qu'il n'est fait ni pour la dangereuse ivresse de la politique ni pour les cruautés de l'héroïsme. Il va connaître le bonheur domestique et transmettre l'héritage familial.

Genèse

Nourri dès l'enfance de récits d'anciens combattants, Scott est imprégné des événements de 1745Walter Scott, « Extrait de la Préface générale » [préface de l'édition Magnum Opus de 1829-1833], Waverley, Rob Roy, La Fiancée de Lammermoor, coll. « Bouquins », Laffont, 1981, 931.. Il dit avoir écrit en 1805 les sept premiers chapitres de Waverley (jusqu'au départ d'Édouard pour l'Écosse), et les avoir soumis à son ami William Erskine. Ayant recueilli un avis défavorable, il retourne à ses activités poétiques.

Vers 1807-1810, il est au comble de sa gloire en tant que poèteMichel Crouzet, « Sir Walter Scott baronet », dans Walter Scott, Waverley, Rob Roy, La Fiancée de Lammermoor, , 924.. En 1810, dans son poème narratif La Dame du Lac, il évoque déjà les paysages et les mœurs des Highlands : c'est un triomphe inouïHenri Suhamy, Sir Walter Scott, Fallois, 1993, p. 153.. En septembre de cette année-là, il soumet son projet de roman à son ami et associé, l'imprimeur . L'avis manque d'enthousiasme. Scott oublie le manuscrit dans un grenier.

En 1813, il est déçu par la (toute relative) mévente de son dernier poème narratif Rokeby — d'autant qu'il a engagé de coûteux travaux dans sa demeure d'Abbotsford et que son associé Ballantyne connaît de graves difficultés financières « Scott the Novelist », sur walterscott.lib.ed.ac.uk, 23 janvier 2007.. Le succès des romans de Maria Edgeworth (qui évoquent les mœurs de l'Irlande) et la vogue d'autres romans identitaires (ceux de Lady Morgan, de Jane Porter, d'Elizabeth Hamilton) le confortent sans doute dans l'idée de mener à bien une entreprise analogue : réhabiliter en prose les vieilles coutumes et les habitants de l'Écosse, . Il reprend la rédaction de WaverleyCertains commentateurs avancent qu'entre 1805 et 1813, il aurait travaillé sur Waverley (de 1808 à 1810). « Waverley », sur walterscott.lib.ed.ac.uk, 19 décembre 2011..

Scott a 42 ans lorsque son premier roman paraît de façon anonyme le chez Archibald Constable & Co à Édimbourg et chez Longman, Hurst, Rees, Orme & Brown à Londres « Waverley », sur walterscott.lib.ed.ac.uk, 19 décembre 2011..

Époque et lieux du récit thumb|alt=|left|upright=1|L'ancien comté du Perthshire, en Écosse.

Les premiers et les derniers chapitres se passent en Angleterre. Une bonne partie du récit a pour cadre le Perthshire, en Écosse : dans les Lowlands (basse terres) de l'est, avec une longue incursion dans le sud des Highlands (montagnes). Trois affrontements évoqués dans le récit permettent de le dater précisément : la bataille de Prestonpans (dans l'East Lothian, en Écosse) le ; l’escarmouche de Lord Lonsdale (à environ un mille de Clifton, dans le Cumberland, en Angleterre) le ; et la bataille de Culloden (près d'Inverness, en Écosse) le Le héros ne participe pas à la bataille de Culloden. Il en apprend simplement la nouvelle. Walter Scott, Waverley ou Il y a soixante ans, dans Waverley, Rob Roy, La Fiancée de Lammermoor, , 321..

Cadre historique vignette|La bataille de Culloden. Le récit met à nu les ressorts de la crise aboutissant à la rébellion jacobite de 1745. Le conflit oppose l'armée du roi en place, le protestant de Hanovre, aux jacobites commandés par le prince catholique Charles Édouard Stuart, petit-fils de d'Écosse ( d'Angleterre) et fils du prétendant Jacques François Stuart.

Résumé

Édouard Waverley, jeune noble anglais rêveur et indolent, est élevé en partie par son père et en partie par son oncle, l’un whig et travaillant pour le gouvernement hanovrien, l’autre tory et perpétuant la tradition jacobite de la famille.

Par son père, Édouard obtient une compagnie de dragons dans l’armée de la maison régnante, la maison de Hanovre. Il est en garnison à Dundee, en Écosse, où il a vite fait de s’ennuyer. Il profite d’une permission pour rendre visite au baron Bradwardine, ami jacobite de son oncle, qui vit au pied des montagnes du Perthshire. Bradwardine a une fille, Rose, qui s’éprend d’Édouard.

La spectaculaire irruption d’un Highlander armé de pied en cap enflamme la curiosité et l’imagination romanesque d’Édouard. Il aimerait se donner le frisson d’observer ces créatures étranges dans leur élément naturel. Ignorant complètement que la situation politique est explosive, le jeune officier se laisse entraîner en touriste candide dans les sombres montagnes. Il y rencontre le bandit Donald Bean Lean, puis le chef de clan Fergus MacIvor. Il tombe amoureux de Flora, la sœur de Fergus. Et il participe, lui, officier hanovrien, à une chasse au cerf qui n’a d’autre objet que de recruter des combattants en vue de la deuxième rébellion jacobite.

Édouard, accoutumé dès l’enfance à disposer de son temps comme bon lui semble, ne se doute pas que les permissions ont une fin et que les déserteurs risquent gros. Préfigurant le Meursault de CamusSans faire le rapprochement, Michel Crouzet note : Michel Crouzet, « Walter Scott et la réinvention du roman », , 27., il a la surprise, au beau milieu du livre, de voir ses flâneries anodines, ses rencontres de hasard, son attitude détachée lui revenir soudain au visage comme autant d’éléments à charge. Accusé d’avoir prêté son nom à la propagande rebelle et d’avoir fomenté une mutinerie jacobite au sein de sa compagnie, arrêté, destitué, Édouard doit être conduit au château de Stirling.

thumb|alt=vue ancienne du palais|right|upright=2|Le palais de Holyrood.

En cours de transfert, il est délivré par il ne sait qui, transporté il ne sait où, et finit par arriver à Édimbourg, au palais de Holyrood. Il y retrouve Fergus MacIvor, qui le présente au prince Charles Édouard, fils du prétendant. Ulcéré de l’injustice que lui fait subir sa hiérarchie, Édouard accepte de combattre dans les rangs jacobites. Au palais, il retrouve aussi le baron Bradwardine, sa fille Rose et surtout Flora, la dame de ses pensées. Mais Flora, du premier regard, lui signifie qu’elle n’aura jamais pour lui que des sentiments d’amitié.

Lors de la bataille de Prestonpans (), Édouard vêtu en Highlander combat contre son ancien régiment de dragons hanovriens, contre la compagnie qu’il commandait, contre les hommes qu’il y avait amenés de son domaine, et il doit affronter le dernier regard de son ancien colonel, frappé à mort. Après la bataille, il doit essuyer les reproches d’un prisonnier, un autre colonel « habit rouge » à qui il vient de sauver la vie, le colonel Talbot, un ami de son oncle. Édouard est chargé de le garder. Ensemble ils découvrent une machination : le bandit Donald Bean Lean avait dérobé le cachet d’Édouard, pouvant ainsi entretenir une fausse correspondance et faire se mutiner la compagnie de l’étourdi. Quant à Fergus, il semblerait bien qu’il ait utilisé le charme de sa sœur à des fins de compromission, de propagande et de recrutement. Édouard est plus coupable de naïveté que de haute trahison.

Renonçant à séduire Flora, Édouard se rabat sur Rose. C’est le moment que choisit Fergus pour lui annoncer son intention d’épouser celle-ci, par pur intérêt. Fergus ne manque pas de s’emporter violemment parce qu’Édouard ne veut plus de sa sœur. L’intervention du baron Bradwardine et du prince empêche un duel. Lors de la retraite de décembre, Flora ayant éclairé son frère, les deux hommes se réconcilient. Mais Fergus est capturé lors de l’escarmouche de Lord Londasle, sur la lande de Clifton ().

Après la déroute jacobite (bataille de Culloden, le ), Fergus est exécuté, tandis qu’Édouard est gracié. Édouard l’Anglais épouse Rose, l’Écossaise, scellant l’unité retrouvéeMichel Crouzet, « Walter Scott et la réinvention du roman », op. cit., 30. Comme l’historien fidèle à sa fonction, dit Michel Crouzet, le héros scottien se doit .. À force d’indécision, le héros bourgeois a réussi la synthèse des inconciliables. Au terme d’une quête d’identité personnelle, il s’est découvert une identité collectiveMichel Crouzet, « Walter Scott et la réinvention du roman », op. cit., 24.. Édouard peut se dire

Personnages Capitaine Édouard Waverley

Anglais. N’ayant vécu que dans les livres, il est complètement coupé des réalités. Sa vie est . Scott cependant nous prévient que son mal est moins grave que celui de don Quichotte : son intelligence ne dénature pas les objets qu’il perçoit ; il les voit dans leur réalité, mais en leur prêtant des couleurs romanesques. Édouard est donc innocent, chimérique, réservé, apathique, ingénu, indécis, inconstant, effacé, distraitÉpithètes décernées dans le roman à ce « héros » d’un type inédit. Un jugement particulièrement sévère est porté par Flora, l’objet de ses rêves. Walter Scott, Waverley ou Il y a soixante ans, éd. cit., 278 et 279., ou bien encore insipide, ennuyeux, platMichel Crouzet, « Walter Scott et la réinvention du roman », op. cit., 28 et 29. Michel Crouzet rappelle que Waverley fait penser à waver, qui veut dire osciller, hésiter., .

Il ne passe pas pour très habile à démêler ses véritables sentiments. Il n’est bâti ni pour l’action politique, ni pour l’héroïsme. Les intrigues et les querelles l’ennuient. Il a des talents, mais ne cherche pas à prendre dans la société la place que ces talents pourraient lui assurer. Il ne cherche pas non plus à les développer pour servir quelque cause, pour se lancer dans quelque entreprise grande et périlleuse.

Capable de se battre (ou, plus exactement, de se porter au secours des blessés ou de protéger un ennemi de son bouclier), il préfère . Véritable comme dit Fergus, il se laisse mener au gré des rencontres, . Il a tendance à se lever tard : c’est pour s’apercevoir que quelqu’un s’est battu en duel à sa place, ou que son armée est déjà en route pour la bataille. Édouard est résumé dans la scène où des inconnus énergiques, parlant une langue dont il ne comprend pas un mot, armés d’intentions dont il ignore si elles sont amicales ou hostiles, le traînent puis le transportent en ballot dans un plaid, courant vers une destination dont il ne sait rien.

Ce médiocreMichel Crouzet, « Walter Scott et la réinvention du roman », op. cit., 29. personnage, qui perçoit l’inanité de l’engagement et la cruauté de l’héroïsme, donne une leçon profondément bourgeoise : il survit aux héros, il connaît le bonheur domestique pour lequel il est fait, il va pouvoir transmettre l’héritage familial. C’est la morale de Scott, : dans l’être humain, le sage instinct de transmission précède les dangereuses griseries de la politique, le privé est plus important que le public, la nature de l’individu est plus importante que l’HistoireMichel Crouzet, « Walter Scott et la réinvention du roman », op. cit., p. 30..

Autres personnages Sir Éverard Waverley de Waverley-Honour, Anglais, oncle d’Édouard, tory, perpétuant la tradition jacobite de la famille. Édouard vit chez lui huit mois de l’année. Richard Waverley, Anglais, frère cadet de sir Éverard et père d’Édouard. Par intérêt professionnel, il s’est déclaré whig et partisan des Hanovres. Il travaille à Londres pour le gouvernement hanovrien. Pembroke, prêtre anglais non assermenté, précepteur d’Édouard. Auteur de deux formidables recueils d’élucubrations insipides, d’un style , prêchant la révolte jacobite, ouvrages dont le public est privé .