La révolution éthiopienne commence en avec les manifestations contre la gestion de la famine cachée du Wello et les réformes du système éducatif, qui finissent par prendre la forme d’une grève générale d'ampleur nationale, et s'achève avec la déchéance de l’empereur , negus, le . Cette destitution met ainsi fin à la monarchie et à l'Empire éthiopien et au règne millénaire de la dynastie salomonide sur l'Éthiopie.

Tout au long de cette contestation et jusqu’au renversement du régime, les ambitions de l’armée à prendre le pouvoir se font sentir ; on parle alors d’un « coup d’État latent », qui bloque le pays pendant plusieurs mois.

L’élan populaire porté initialement par une contestation du système féodal, un élan démocratique et des idées marxistes, se transforme rapidement en étant récupéré par l’armée qui prend le pouvoir après la destitution de l’empereur. Pour Mohammed Abdelmajid, « il faut se souvenir de cet événement, il faut garder en mémoire qu’il y a vingt-cinq ans, les damnés de la terre, les forçats de la faim, se sont levés, qu’êtres de chair et de sang, ils ont un jour pensé réaliser un monde meilleur et… l’ont effleuré ».

Initialement composé d’un conseil de généraux militaires, PMAC, la junte militaire devient alors le terrain de purges internes violentes qui transformeront finalement celle-ci en une véritable dictature militaire menée par Mengistu Haile Mariam. En pleine guerre froide, les puissances internationales se livrent à une lutte de récupération du régime. Soutenu par l'URSS, le régime de la junte du Derg prend le nom de gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie socialiste. Perçu dans la population comme une trahison de la révolution qui l’a porté au pouvoir, le règne de terreur de Mengistu qui s’ensuit n’hésite pas à considérer les étudiants et tous ses opposants comme des traîtres, menant à une véritable guerre civile responsable de plusieurs milliers de morts. Celui-ci conservera le pouvoir jusqu’en 1991, date de son renversement par les troupes du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien et de la mise en place de la première démocratie.

La situation de l'Éthiopie pré-révolutionnaire Le système féodal

La tentative de coup d'État de 1960

La révolution éthiopienne La révolution de février - Yekakit 66 À l'automne 1972, le ministère de l'agriculture et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) préparent un rapport avertissant de l'imminence d'une famine dans les provinces du Tigré et du Wollo. Celle-ci résulte de plusieurs raisons : d'une part une succession de saisons excessivement sèches depuis 1970, d'autre part une distribution des terres héritière d'un système féodal très défavorable aux paysans de ces provinces (un quart des possessions du Wollo, région très fertile, appartiennent à des propriétaires absentéistes"Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.96.), aggravée par l'exploitation à orientation capitaliste du pays (la plupart des pâturages des plaines du Danakil sont converties en plantations de coton ).

De larges réserves de grain sont retenues par le gouvernement, et une partie est même exportée en 1973. Le rapport est donc finalement censuré par le gouvernement éthiopien avec la complicité de l'"The Politics of Starvation" John Sherperd, New York, Carnegie Endowment for International Peace, 1973.. Lors de la célébration de son , s'adressant au parlement ne fait aucune allusion à la famine en cours dans le Wollo.

À la mi-avril, un groupe d'universitaires éthiopiens se rend dans le Wollo et constate l'ampleur de la situation : 80 % des récoltes et 90 % du bétail sont perdus"Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.97., des paysans meurent par centaines quotidiennement en tentant de rejoindre les villes. Le , les étudiants manifestent et ouvrent les yeux du pays sur l'ampleur de la situation, une répartition des terres plus juste fait partie des premières revendications. Des heurts violents les opposent à la police. Le , l'empereur décide de lever la censure imposée jusque-là aux médias sur ce sujet : un nouveau gouverneur est nommé dans le Wollo, des ravitaillements sont envisagés. Néanmoins, le gouvernement continue à minimiser l'ampleur de la situation"Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.98. Le , le reportage Unknown famine du journaliste britannique Jonathan Dimbleby est projeté en Grande-Bretagne et choque le monde entier, les Éthiopiens ne le verront qu'un an plus tard, la veille de la destitution d'Hailé Selassié. L'empereur admet finalement son incapacité à gérer la situation et fait appel à l'aide internationale, les pertes humaines sont estimées à 200 000 personnes.

Le , la armée au sud de Neghele se mutine. Les soldats entendent protester contre leurs conditions de vie et arrêtent tous leurs officiers.

Mais ce sont surtout les professeurs, universitaires et intellectuels qui sont au premier rang de la contestation qui se prépare : ils entendent s'opposer à une réforme du secteur de l'éducation fondée sur un rapport du gouvernement (Report of the Education Sector Review) qui préconise notamment de limiter l'éducation aux stricts besoins économiques du pays, de développer quasi exclusivement le cursus primaire au niveau pratique, et de conserver la part infime d'étudiants accédant au cursus secondaire, les éducations post-primaires devant être financées par les étudiants, les salaires des professeurs nivelés par le bas en employant de jeunes diplômés à leur poste : pour beaucoup ce rapport condamne la jeunesse à l'illettrisme et au statut de prolétaire, par ailleurs, les enfants des classes dirigeantes ne sont pas concernés par ces réformes.

Les étudiants sont les premiers à manifester le , et font face à une riposte armée de la police. Le , les professeurs, accompagnés des conducteurs de taxis qui entendent protester contre une hausse de 50 % du prix du carburant, bloquent la capitale. De nombreuses attaques contre les propriétés de la classe dirigeante ont lieu"Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.102..

Le , une diminution du prix du pétrole est décrétée et la réforme de l'éducation reportée indéfiniment. Les associations universitaires refusent néanmoins de mettre fin au mouvement.

Les étudiants trouvent alors une nouvelle forme de communication à travers le tract : de nombreuses publications clandestines fleurissent à cette époque à Addis Abeba, faisant appel à toutes les classes sociales (ouvriers, paysans, étudiants) mais aussi aux soldats, dont les universitaires sont conscients qu'ils menacent le mouvement révolutionnaire. Un tract dénonce par exemple les « ministres et généraux qui s'enrichissent sur le dos du soldat », un autre demande « d'écraser le gouvernement qui ne profite qu'à un petit nombre ». Simultanément, le gouvernement accorde des augmentations de salaire aux militaires et policiers.

Le , la seconde division armée en Érythrée se mutine et prend le contrôle de la capitale de la province, Asmara. La suit de peu ainsi que la base aérienne de Debre Zeit.

Le , le Premier ministre Aklilu Habte-Wold démissionne. La haute aristocratie en profite pour reprendre le contrôle et Endalkachew Mekonnen est nommé Premier ministre. Les chefs des quatre divisions sont remplacés.

La première mesure du nouveau cabinet consiste à accroître la solde des soldats et des officiers : en dépit de quelques agitations, la quasi-totalité des soldats prête allégeance au nouveau gouvernement et disperse une manifestation le .

Néanmoins la grève des professeurs ne faiblit pas. L'association des professeurs d'université éthiopiens se joint au mouvement et publie un document intégrant les demandes des différents groupes sociaux, visant à clarifier les raisons du soulèvement populaire et à les transformer en objectifs politiques, et qui sert de programme immédiat au mouvement : celui-ci ne se limite plus simplement à des revendications économiques mais demande des changements socio-économiques et politiques radicaux en dénonçant l'oligarchie et la répartition des terres comme les causes fondamentales des maux de la nation. La démocratie, une nouvelle constitution, une presse libre, une réforme de la répartition des terres, des libertés civiles font partie des revendications premières.

De son côté, l'union des syndicats éthiopiens CELU menace le Premier ministre de grève générale s'il ne donne pas satisfaction à une liste de 16 exigences qu'elle présente : un nouveau code du travail, un salaire minimum, la sécurité de l'emploi, des retraites, une augmentation des salaires, etc. Le CELU dénonce aussi la réforme de l'éducation qui viserait à séparer les enfants de riches de ceux des pauvres, se déclare solidaire des professeurs, demande l'éducation gratuite pour tous et dénonce la répartition inégale des terres comme l'un des principaux maux du pays. La première grève générale dans l'histoire de l'Éthiopie a lieu le .

Le , les employés de l'aviation civile se joignent au mouvement et les vols intérieurs sont suspendus. Plus inquiétant pour le régime, l'Église orthodoxe éthiopienne se joint au mouvement, les prêtres accusent la hiérarchie de s'approprier les revenus de l'Église et demandent la confiscation des biens des évêques. Les musulmans éthiopiens se joignent au mouvement en réclamant la fin de la discrimination de l'islam et la reconnaissance de leurs droits : une manifestation de soutien réunit à Addis-Abeba le "Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.114..

L'association des journalistes éthiopiens se joint au mouvement et demande la levée de la censure imposée à la presse le . Les premiers bilans de la famine dans le Wollo commencent à paraître et provoquent la consternation. .

Hailé Sélassié réalise quelques concessions ; mais le , le ministre de la Défense menace de réprimer toute manifestation et s'autorise à répondre « par tous les moyens nécessaires pour arriver à ses fins »"Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.122.. Le , le gouvernement accorde une protection à toute entreprise qui en fera la demande. Le , Hailé Sélassié utilise la commémoration de la seconde guerre italo-éthiopienne pour lancer un appel à l'unité « contre les agitateurs ».

La révolution de l'armée Face à un mouvement populaire d'ambition révolutionnaire touchant tous les secteurs de la société, le régime ne peut plus compter que sur ses forces armées. Pourtant les simples soldats partagent de nombreuses revendications avec la population éthiopienne, notamment sur la répartition des terres. Le régime compte sur un changement des têtes de l'armée, mais de nombreuses mutineries ont déjà lieu opposant soldats et officiers ( division en Érythrée, au Harar, à Balé). Fin avril, un comité de représentants élus comprenant tous les échelons de l'armée se met en place sous le nom de Comité de Coordination des Forces armées, plus connu sous le nom de Derg (Comité en Amharique). Les ambitions du Derg sont initialement confuses : il conserve initialement son allégeance à l'Empereur, effectue les arrestations ordonnées par le régime, et condamne les manifestations populaires progressistes"Class and Revolution in Ethiopia" John Markasis and Nega Ayele, p.129..

Le , des membres du parlement se présentent au quartier général de la pour demander la libération de ministres retenus prisonniers par des soldats à la suite d'une mutinerie. Au lieu de cela, commence une nouvelle vague d'arrestations : aristocrates, dignitaires du régime, officiers militaires, juges, bureaucrates et le guide religieux de l'Empereur. Dès lors les arrestations ne prendront pas fin avant que tous les dirigeants de l'ancien régime ne soient emprisonnés.