thumb|right|upright=1.5|Gravure de 1612 représentant le théâtre anatomique de Leyde avec des squelettes humains et animaux dans les gradins prévus pour le public.|alt=Gravure représentant le théâtre anatomique de Leyde.
Dans l'histoire de l'anatomie, un théâtre anatomique est un édifice spécialisé où l'on procédait à des dissections anatomiques en public durant les temps modernes et au début de l'époque contemporaine en Occident.
Apparus en Europe du Sud avec le , soit environ deux cents ans après la résurgence historique de la dissection humaine à vocation scientifique, disparue depuis l'Antiquité grecque, les théâtres anatomiques demeurèrent des structures démontables jusqu'à ce que fussent érigées les premières installations permanentes à Salamanque au début des années 1550, dans d'autres villes espagnoles durant les années qui suivirent, puis surtout à Padoue en 1584.
La plupart du temps, ils étaient conçus sous la forme d'amphithéâtres en bois au centre desquels le cadavre à étudier était placé sur une table de dissection, l'anatomiste conduisant la leçon à proximité, éventuellement installé sur une chaire. Par conséquent, et en plus de parler aussi de « théâtre d'anatomie » ou de « », on emploie souvent les termes « amphithéâtre anatomique » ou « amphithéâtre d'anatomie » pour désigner ces ensembles imposants qui, en ménageant pour l'assistance des gradins concentriques, manifestaient par leur architecture le triomphe du regard en tant que nouveau moyen privilégié d'accéder à la connaissance anatomique, en sus des traités spécialisés jusqu'alors sollicités.
Ainsi disposés, les théâtres anatomiques attirèrent bien au-delà des seuls médecins et étudiants en médecine à qui ces structures d'enseignement universitaire étaient principalement destinées : ils accueillirent de nombreux curieux issus de milieux sociaux variés et donnèrent lieu ce faisant, selon toute vraisemblance, à l'invention de la place de spectacle payante. Rituels sacrés célébrant l'habileté de Dieu en tant que Créateur, les dissections publiques y devinrent dès lors de véritables divertissements mondains, des fêtes inscrites au calendrier des réjouissances proposées par la ville. Mais après avoir vu leur attrait culminer aux , elles perdirent rapidement de leur intérêt au début du du fait d'une conjonction de facteurs. Ce mouvement entraîna la disparition ou la reconversion des structures dédiées ainsi que la clôture d'un chapitre désormais méconnu de l'histoire de l'architecture, de la médecine et de la scène.
Origines et diffusion L'apparition des premiers théâtres vignette|upright|Estampe représentant un théâtre anatomique démontable dans une édition de lAnathomia de Mondino de' Liuzzi datée de 1513.|alt=Estampe d'un théâtre anatomique démontable. vignette|Historia corporis humani.
D'après les chercheurs William Sebastian Heckscher., William Brockbank « Old Anatomical Theatres and What Took Place Therein », William Brockbank, Medical History, , 1968., Rafael MandressiLe Regard de l'anatomiste. Dissection et invention du corps en Occident, Rafael Mandressi, éditions du Seuil, Paris, 2003 – . et Gerst-Horst Schumacher « Theatrum Anatomicum in History and Today », Gerst-Horst Schumacher, International Journal of Morphology, , 2007., qui ont tous interrogé l'histoire de l'anatomie, la première description connue d'un théâtre anatomique est celle que l'on doit à l'Italien Alessandro Benedetti. On la trouve au premier chapitre de lHistoria corporis humani sive Anatomice, le traité spécialisé que cet anatomiste publia en 1502. Elle y accompagne la première liste d'indications sur la manière de disposer une structure de ce type, et elles renvoient toutes les deux à une installation en bois démontable que l'auteur fit effectivement ériger, vraisemblablement à Venise, car si l'on en croit l'historienne Giovanna Ferrari, et contrairement à une opinion très commune qu'aucun document n'étaye, Benedetti n'enseigna pas à Padoue, bien qu'il eût fait ses études dans cette ville. En revanche, d'après elle, il est avéré qu'il s'établit dans la Cité des doges pour y exercer la médecine, et qu'il y commença la rédaction de son ouvrage avant 1483. Quoi qu'il en soit, c'est en Italie qu'apparurent donc les premiers théâtres anatomiques, des espèces de kiosques déboulonnés chaque année après utilisation.
vignette|gauche|upright|Estampe représentant un théâtre anatomique démontable dans une édition de lAnathomia de Mondino de' Liuzzi datée de 1532.|alt=Estampe d'un théâtre anatomique démontable. Cette origine géographique n'est pas surprenante. L'Italie avait déjà joué un rôle essentiel dans le cadre de la réapparition en Europe deux siècles plus tôt de la dissection des corps humains à vocation scientifique, une pratique disparue depuis l'Antiquité grecque et la fin des travaux réalisés à Alexandrie par Hérophile de Chalcédoine et Érasistrate de Céos durant une courte période d'une cinquantaine d'années au cours du . De fait, le premier témoignage explicite quant au retour de ce qu'on appelle l'anthropotomie en Occident se trouve dans un manuel publié en 1316 à l'intention de ses étudiants par un professeur de Bologne, Mondino de' Liuzzi, ou Mondinus : l'auteur de l'ouvrage indique avoir disséqué deux cadavres de femmes, le premier en et le second en suivantAnatomies de Mondino dei Liuzzi et de Guido de Vigevano, Ernest Wickersheimer, Paris, 1926.. Cependant, si le contexte physique où surgirent les théâtres anatomiques fut ainsi à peu près le même que celui où était renée la dissection humaine durant le Moyen Âge tardif, la situation historique dans laquelle se trouvaient les anatomistes était quant à elle tout à fait différente quand furent enfin montées les premières structures temporaires au début de la Renaissance : d'après l'historien Luke Wilson, les trois cents ans qui suivirent Mondino de' Liuzzi virent l'assimilation de plus en plus forte de la pratique d'ouvrir des cadavres pour étudier le corps à une activité sans aucune licéité « William Harvey's Prelectiones: the Performance of the Body in the Renaissance Theatre of Anatomy », Luke Wilson, Representations, , 1987., et c'est dans ce contexte dégradé que les installations pionnières furent érigées.
vignette|Portrait de Guillaume Rondelet, qui enseigna dans un théâtre anatomique démontable à la faculté de médecine de Montpellier au milieu du .|alt=Tableau représentant Guillaume Rondelet. La création des théâtres anatomiques était une réponse pratique à l'incommodité des dissections en plein air, la configuration qui prévalait jusqu'alors, et qui se justifiait probablement par le souci de disposer d'une bonne ventilation. Mais c'était peut-être aussi une façon de répondre à la critique en permettant à la démonstration d'anatomie en public de demeurer ce qu'elle avait toujours été, un moment de méditation morale, mais aussi d'exhiber avec encore plus de force qu'auparavant l'éphémère humain. C'est ainsi que les édifices provisoires que l'on érigeait, au cœur de l’hiver, dans le cours du furent souventIl existait aussi des théâtres anatomiques officieux, dans des locaux plus ou moins salubres. montés à l'intérieur de chapelles, le maître-autel servant parfois de table de dissection. Pour Heckscher, qui s'appuie sur des exemples hollandais, cette prédilection pour les édifices religieux était particulièrement nette dans les pays protestants, où la Réforme avait pris. De fait, si l'on en croit les historiens Àlvar Martínez-Vidal et José Pardo-Tomás, il semble que l'Espagne catholique plébiscita davantage les hôpitaux, où le nombre des mourants permettait d'ailleurs un meilleur approvisionnement en cadavres « Anatomical Theatres and the Teaching of Anatomy in Early Modern Spain », Àlvar Martínez-Vidal et José Pardo-Tomás, Medical History, , 2005.. En outre, on sait que la première dissection publique tenue à Amsterdam eut lieu, vers 1550, dans une salle du couvent de sainte Ursule, et que le théâtre anatomique fut ensuite installé à l'église Sainte-Marguerite. On sait aussi qu'à Utrecht, ce fut la chapelle de Jérusalem qui accueillit le premier édifice de la ville. Cependant, selon Ruben Eriksson, c'est également dans un bâtiment consacré que les démonstrations anatomiques d'André Vésale eurent lieu en 1540 à Bologne, sur les terres d'où partit la Contre-Réforme ; il s'agissait de l'église San Francesco Andreas Vesalius' First Public Anatomy at Bologna, 1540. An Eyewitness Report by Baldasar Heseler Medicinæ Scolaris, Together With His Notes on Matthaeus Curtius' Lectures on Anatomia Mundini, Ruben Eriksson, Almqvist & Wiksells, Uppsala et Stockholm, 1959..
Quoi qu'il en soit, la plupart des théâtres anatomiques furent érigés dans un ensemble universitaire, en particulier en Italie et en France, pays où la faculté de médecine de Montpellier fut la première à disposer d'une installation. Étudiant sur place dans les années 1550, le Bâlois Félix Platter indique à ce sujet dans son journal personnel qu'en « on venait de construire » un beau théâtre d'anatomie pour l'établissement d'enseignement supérieur de la villeFélix et Thomas Platter à Montpellier 1552–1559—1595–1599. Notes de voyage de deux étudiants bâlois, publiées d'après les manuscrits originaux appartenant à la bibliothèque de l'université de Bâle, avec deux portraits, édition de Camille Coulet, Montpellier, 1892.. Le , écrit-il, on tint au nouveau « theatrum colegii » une séance d'anatomie au cours de laquelle deux sujets furent disséqués en même temps, une femme et une jeune fille. Le médecin et naturaliste Guillaume Rondelet présidait la leçon et le jeune Suisse, lui-même amené à devenir un grand anatomiste, prit soigneusement note de « ses admirables explications ». L'installation était démontable, et on en avait déjà érigé une première, si l'on en croit les écrits de Platter, dès 1552 : le jeune homme indique en effet que le de cette année-là, il fut pratiqué dans un ancien théâtre d'anatomie une dissection « sur le corps d'un garçon qui était mort d'un abcès dans la poitrine ». Au même moment, on construisait dans la péninsule Ibérique le premier ensemble destiné à durer.
La pérennisation des structures
Si l'on en croit Àlvar Martínez-Vidal et José Pardo-Tomás, le premier théâtre anatomique permanent fut très probablement celui que l'on établit à Salamanque pour Cosme de Medina, un éminent professeur d'anatomie qui, convaincu par les travaux d'André Vésale, avait inauguré en au sein de l'université de la ville, et à la suite d'une intervention royale de Charles Quint, une leçon basée sur des dissections. La recherche d'un site pour la construction d'un édifice pérenne fut ordonnée par les autorités compétentes en via une décision à travers laquelle elles exigèrent par ailleurs de l'anatomiste qu'il y pratiquât au moins trente démonstrations par an, que ce soit sur des cadavres humains ou sur des charognes animales. L'emplacement fut trouvé près d'une église et de son cimetière le de la même année, puis on commença les travaux, qui ne coûtèrent que , soit à peine plus que le salaire annuel d'un professeur de l'université. Terminé le , l'édifice final présentait vraisemblablement des murs en pierre, du tuf, son toit étant couvert d'ardoises et le sol de parquet. Il commença à fonctionner à plein à compter de l'hiver 1554-1555 « La iglesia de San Nicolás y el antiguo teatro anatómico de la Universidad de Salamanca », T. Santander Rodríguez, Revista Española de Teología, , 1983..