Le mythe des origines troyennes est un mythe fondateur par lequel plusieurs cités, peuples et dynasties ont revendiqué des origines troyennes (d'Asie mineure, Troie se situant dans l'actuelle Turquie) peut-être à la suite de la circulation de l’Énéide., dans le but de légitimer et d'essentialiser leur identité et leurs origines anciennes et nobles.
Mythe fondateur commun à plusieurs régions de l'Europe de l'Ouest Les Romains dans l'Antiquité, puis des Belges, Français et BretonsVia les romans de la Table ronde. du Haut Moyen Âge à la Renaissance ont vu dans les rescapés de la Troie antique leurs ancêtres directs.
Les Grecs antiques eux-mêmes avaient tendance à rattacher les peuples qu'ils fréquentaient, dont font partie les Troyens, à la culture grecque et à sa mythologie..
La légende de l’origine troyenne des Francs et celle de la Gaule belgique sont les plus connues au Moyen Âge. Elles ont été très populaire en France et dans le Hainaut du au avec notamment l'Épitomé de Frédégaire et ses fragments, la chronique de Hunibaud, Fréculphe) et surtout de Guyse. Il est possible qu'entre le début de l'Ère chrétienne où elle est déjà évoquée et le elle ait aussi été populaire, mais on manque de traces écrites pour cette période. En tous cas, plusieurs autres peuples européens que Belges et Francs, en particulier celtiques ont aussi revendiqué un lien avec la ville du roi Priam.
Le schéma de ces légendes La structure de la légende relève toujours plus ou moins d'un même modèle : Le « mythe » intègre le récit d'un voyage de rescapés de la Guerre de Troie. Ce voyage est plus ou moins décrit, et plus ou moins difficile et long selon les cas ; il se fait par mer et semble correspondre à la recherche d'un nouveau territoire où s'établir. Le récit fait toujours intervenir un « héros fondateur », plus ou moins éponyme. Le récit fondateur introduit progressivement des particularités des peuples et régions concernées, et révélatrice de la façon dont les peuples percevaient leur identité propre. Le récit, semble dans tous les cas donner lieu à des utilisations socio-politiques a posteriori (légitimation de pouvoir par la filiation, entretien du sentiment de fierté, d'appartenance ou d'unité).
Analyse du récit légendaire et de ses fonctions Depuis l'Antiquité avec par exemple Apollinaris SidoniusArvernorum proh dolor ! Servitus qui si prisca replicœrentur, audebant se quondam fratres Latio dicere et sanguine ab Iliaco populos computare. Sid. Appoll. L. VII. Epistol. 7., de très nombreux historiens, écrivains, chroniqueurs, religieux ou poètes ont repris dans leurs œuvres ce thème ; de Virgile à Geoffroy de Monmouth et Ronsard en passant par Lucius de Tongres, Jacques de Guyse ou Frédégaire (voir sources primaires quand elles ont survécu).
Aux , la relative constance, persistance et uniformité de cette tradition antique, et sa présentation ancienne comme un fait bien réel, intriguait encore certains historiens tels que M. de Fortia qui se demandaient s'il pouvait cacher un fond de vérité, et lequel.
Au , certains auteurs semble voir avec l'apport de ces Troyens et d'autres (numismates spécialistes de l'époque médiévale par exemple) parleront pour l'époque mérovingienne de l'apparition d'une Mémoires et dissertations sur l'histoire monétaire de la première race (), in Revue numismatique, dirigée par E Cartier et L de la Saussaye, de la société royale des antiquaires de France et de plusieurs autres sociétés archéologiques fraçoises et égrangères, Volume 1 (1836), ; par la Société française de numismatique, 490 pages ; voir notamment page 237 et suivantes portant sur la numismatique des francs et des mérovingiens., avec l'introduction d'une forme de civilisation nouvelle chez des peuples sauvages et barbares.
Plus récemment, ces légendes ont été citées et réétudiées par des historiens comme Colette Beaune, Bernard Guénée et Jacques Poucet (voir bibliographie).
La légende de l'origine troyenne de peuples d'Afrique du Nord Abordant le chapitre consacré à la Libye, Hérodote écrit dans son Histoire, livre IV, 191 : « A l'ouest du fleuve Triton, les Libyens laboureurs touchent aux Auséens ; ils ont des maisons, et se nomment Maxyes. Ils […] ils se disent descendus des Troyens ».
J. Bérard note qu'« une tradition déjà connue de Pindare au Ve siècle avant l'ère chrétienne voulait que les Doriens qui vinrent au VIIe siècle coloniser la Cyrénaïque eussent été accueillis à Cyrène par des Anténorides, descendants de Troyens partis d'Ilion lors du sac de la ville et venus sur la côte libyenne en compagnie d'Hélène. […] Diodore rapporte une tradition, également connue de Strabon selon laquelle une ville de Troie avait été fondée en Égypte par des captifs troyens qui y avaient été emmenés par Ménélas et qui là se révoltèrent »J. Bérard, "Nouvelles notes sur la légende de la diaspora troyenne", Revue des études grecques, 1944, n°57, p.71_86, http://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1944_num_57_269_3017..
La légende de l'origine troyenne des Romains
La légende d'Énée a été présente très tôt en Italie centrale. Il semble que le foyer de diffusion de la légende de la venue d'Énée au Latium ait été l'Étrurie. Néanmoins à Rome, le Troyen n'a durant longtemps pas été considéré comme l'ancêtre fondateur. De fait, celui-ci n'y a jamais reçu de culteAnnie Dubourdieu, Les origines et le développement du culte des Pénates à Rome, Publications de l'École française de Rome, Année 1989, 118.
La légende de l'origine troyenne des Élymes Les Élymes étaient un peuple de l’Antiquité, installé en Sicile occidentaleJean-Yves Frétigné, Histoire de la Sicile, éd. Fayard, .. Ses origines ne sont pas connues mais selon une tradition très ancienne, reprise par Thucydide, les Élymes seraient des Troyens ayant quitté les rivages de l'Asie mineure après la destruction du palais de Priam, auxquels se seraient joints des habitants de Phocée. Cette thèse de l'origine troyenne des Élymes a eu un grand écho dans l'Antiquité. Les Romains, après avoir conquis la Sicile, accordèrent l'immunitas (une dispense de charges fiscales) aux habitants de la ville de Ségeste en mémoire de leur origine troyenneMichel Gras, La Méditerranée archaïque, Paris, éd. Armand Collin, 1995.. Selon la tradition, ils descendent d'Élymos, un fils bâtard d'Anchise. Pour éviter d’être capturé par les Achéens, un groupe de ces Troyens parvint à s’échapper et, après un périple en Méditerranée, à s’installer en Sicile dans le voisinage des Sicanes.
Avant Thucydide, le logographe Hellanicos de Lesbos (480-395), mentionne les Élymes comme un peuple italique qui aurait débarqué en Sicile quelques années avant les Sicules, thèse à prendre en compte dans le cadre des découvertes archéologiques effectuées à Ségeste.
La légende de l'origine troyenne des Gaulois
Dès l'Antiquité, les Héduens et les Arvernes affirmaient être des « frères de sang » des Romains. Puisque ces derniers prétendaient être descendants d'Énée, cela ne pouvait que contribuer aux mythes des origines troyennes des peuples celtes.
Ce fond légendaire est retrouvé en Gaule, avec des Grecs qui auraient donné le nom de Paris à Lutèce en hommage au héros mythique Pâris, ou avec , ce qui évoque une autre légende fondatrice ; celle de Belgis, capitale mythique de la Gaule belgique qui aurait été créée par Bavo, prince troyen de la famille de Priam, volontairement exilé en Gaule à la suite de l'effondrement de Troie.
La légende de l'origine troyenne des Francs
Dès le haut Moyen Âge, il existe plusieurs versions rapportant la légende de l’origine troyenne des Francs.
Créée sur le modèle de la légende antique de la fondation de Rome par les exilés troyens d'Énée, la légende franque est issue de deux textes datant de l'époque mérovingienne.
Autour de 660, l'Historia Francorum de Frédégaire introduit Francion, fils de Friga, frère d'Enée, qui fonde avec ses compagnons un puissant royaume entre le Rhin et le Danube. Il bat les Alains et obtient le nom de Franc ou féroce.
En 727, pour le Liber Historiae Francorum ou Gesta Regnum Francorum, la migration s'effectue autour d'Anténor et du jeune Priam. Ces derniers fondent SicambrieSicambrie fut identifiée au Moyen Age avec Buda. À la fin du , Pierre Choque, accompagnant Anne de Foix promise au roi de Hongrie, visitera et admirera les ruines de Sicambrie. En fait, il s'agissait des vestiges de la ville romaine d'Aquincum. sur le Danube en Pannonie et battent les Alains, obtenant ainsi une exemption de tribut pour dix ans de l'empereur romain Valentinien.
L'Énéide était bien connue des érudits du . Il est possible que ceux-ci s'en soit inspirés pour bâtir le mythe de l'origine troyenne des Francs. Sous-entendre que les Francs et les Romains avaient la même origine lointaine accorderait aux premiers une ascendance - et une légitimité - digne des seconds.
La plupart des textes de l'époque des Carolingiens puis des Capétiens n'apportent pas de nouveautés par rapport à ces deux versions. Parfois ces deux versions originelles sont regroupées en une seule dont Colette Beaune rétablit la trame générale dans son ouvrage Naissance de la nation France.
Le prince troyen Francion et ses compagnons quittent Troie en flammes et fondent la ville de Sicambrie. Leurs descendants y demeurent pendant des siècles et à la demande de l'empereur Valentinien, qui leur accorde dix ans de tribut, ils exterminent les Alains réfugiés dans le Palus Méotide. Dix ans plus tard, refusant de reprendre les paiements, ils se retirent en Germanie. Établis sur le Rhin, ils pénètrent en Gaule avec le chef franc Marcomir au .
Un élément important est ajouté avec Rigord. Une partie des Troyens quittent Sicambrie bien avant l'épisode des Alains sous la conduite du duc Ybor. Ces derniers s'installent en Gaule et fondent Lutèce et les grandes villes gauloises dès le
L'adjonction de cet épisode a pour intérêt de donner aux Gaulois comme aux Francs les mêmes ancêtres troyens. Les Français du Moyen Âge sont donc issus d'un seul et même peuple et non d'un mélange car Francs et Gaulois sont du même sang. Dans le texte des Grandes Chroniques de France, il est dit que lorsque Marcomir, fils de Priam d'Autriche de la lignée de Priam de Troie, arriva en Gaule avec ses compagnons, c'est-à-dire les Francs, ils firent un seul peuple avec les descendants d'Ybor et de ses hommes, c'est-à-dire les Gaulois.
Il faut préciser à ce sujet que le mythe troyen et le mythe gaulois furent pendant un moment en opposition l'un contre l'autre en France. Les deux mythes purent être réconciliés dès lors qu'on affirma que les Gaulois, tout comme les Francs, étaient d'origine troyenne.
Au Moyen Âge, en particulier dans ses derniers siècles, les origines troyennes de la nation et de la dynastie française sont rappelées par les écrivains et les historiens. Les rois, les nobles et les grandes cités soucieuses de s'enraciner dans un passé prestigieux mettent en avant cette glorieuse ascendance. Nicolas Fréret fut jeté à la Bastille, car il affirmait que les Francs étaient un peuple germanique. Toute histoire nationale commence par le récit des migrations des princes troyens.. Or, la matière de France est depuis le la forme privilégiée de l'histoire, celle qui intéresse le plus large public..
La légende de l'origine troyenne des Belges Les Belges du Haut Moyen Âge étant issus des Francs et des Gaulois, les légendes de l'origine troyenne des Belges pourraient être considérées comme formant un sous-ensemble de la légende de l'origine troyenne des Francs et des Gaulois. Elle semble avoir été plus développée en Gaule Belge.
Bavay ancienne capitale des Nerviens se serait appelé Belges et aurait bien avant l'invasion romaine été fondée par un ancien troyen (Bavo, de la famille de Priam) qui en aurait fait pour plusieurs siècles capitale de la Gaule belgique, fut selon d'anciens auteurs repris par le moine cordelier et chroniqueur Jacques de Guyse.