Le panthéon pyrénéen est l'ensemble des divinités ayant fait l'objet d'un culte dans les Pyrénées avant la conquête romaine et durant la période gallo-romaine. Les divinités de ce panthéon prolifique et hétéroclite (on en dénombre une quarantaine) semblent avoir été vénérées, à quelques exceptions près, de manière locale, sur des zones très restreintes. Certaines furent assimilées aux dieux romains.
Les noms de ces divinités sont le plus souvent issus de la langue aquitanique, forme ancienne du basque. Ils ont été conservés sur les inscriptions latines d'autels votifs pour la plupart découverts dans la région du Comminges.
Origine des vestiges
Les noms des divinités pyrénéennes qui ont subsisté (une quarantaine) proviennent essentiellement d'inscriptions latines relevées sur des autels votifs datant du de notre ère. Bon nombre de ces autels furent retrouvés, au même titre que différents vestiges tels que des autels funéraires, réemployés dans la maçonnerie des chapelles et églises romanes pyrénéennes.
Un important travail d'épigraphie fut réalisé dès le (Joseph Juste Scaliger au ; Arnauld Oihénart au ). Il fut suivi au de recherches, de mises à jour et de constitutions de collections privées (ainsi celle du chevalier Pierre Rivalz, à l'origine de la collection du musée des Antiques de Toulouse). Au il faut signaler le travail, important quoique douteux, d'Alexandre du Mège, mais surtout celui de Julien Sacaze dont l'œuvre continue à faire référence aujourd'hui. Le se signale par des découvertes (ou des redécouvertes) éparses, la plus importante étant sans doute le sanctuaire consacré à la divinité Erriape, à Saint-Béat..
Beaucoup de ces vestiges, qui avaient fait l'objet de relevés, ainsi que des lieux de culte attestés, comme le lieu-dit Aruse (de Harauso ?) à Cier-de-RivièreL'article de décrit de manière détaillée les ruines d'une construction à Cier et les autels votifs dédiés à plusieurs dieux, dont Mars Leherenn., ont totalement disparu« ...ces monuments trouvés dans le village d'Ardiège (...) ayant été enlevés par un curieux, furent placés sur un radeau qui se brisa sur un écueil ». Alexandre du Mège, cité par Barry, Le dieu Leherenn d'Ardiège, p. 10.
La plupart des vestiges subsistants, mis à part ceux qui sont toujours utilisés en remploi dans les murs de certaines églises, ont été transportés dans des musées : le Musée des Augustins à Toulouse (par l'archéologue du Alexandre du Mège), le Musée Saint-Raymond de Toulouse, le Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, le musée de Luchon, etc. Quatre autels votifs, provenant des environs de Saint-Béat et de l'ancienne église d'Arlos, se trouvent au musée Dobrée à Nantes (legs de Maurice Gourdon)Musée Dobrée, Quatre autels votifs gallo-romains de la vallée de Luchon.
Leur répartition géographique
La plus grande partie des autels votifs a été recueillie dans le Comminges (sur l'ancien territoire des Convènes, recouvrant essentiellement le sud du département de la Haute-Garonne et une partie des Hautes-Pyrénées) ainsi qu'en Val d'Aran (entité espagnole géographiquement liée au Comminges). La très grande majorité est surtout située tout au long de la haute vallée de la Garonne (depuis la plaine de Rivière en passant par Saint-Bertrand-de-Comminges jusqu'à Saint-Béat) et de la vallée de la Pique et du Larboust, autour de Bagnères-de-LuchonVoir schémas dans ..
La plaine de Rivière (plaine de la Garonne), avec les communes de Cier-de-Rivière, Ardiège, Martres-de-Rivière, Labarthe-Rivière, a connu à l'époque gallo-romaine une occupation importante, que justifie la croyance locale, certes exagérée, selon laquelle « un chat pouvait aller de Saint-Bertrand de Comminges à ValentineValentine se trouve au pied de Saint-Gaudens en sautant de toit en toit »H. Castillon d'Aspet, Histoire de Luchon et des vallées environnantes, Toulouse - Saint-Gaudens, 1851, reprint Éché, Toulouse, 1982.
L'influence d'une ville importante à l'époque comme Lugdunum Convenarum et des thermes fameux de Bagnères-de-Luchon, la présence en conséquence dans ces régions de fractions de la population converties aux mœurs romaines et sacrifiant aux dieux à la façon romaine, la proximité de carrières de marbre (comme à Saint-Béat), expliqueraient cette répartition.
Les cultes, leur origine et leur diffusion Un bon tiers des théonymesThéonyme : nom désignant une divinité. ne sont attestés que par une seule découverte isolée. Pour les autres, à l'exception du dieu Abellio vénéré dans tout le Comminges, leur aire d'influence est restreinte. Dans le sud de l'Aquitaine, les populations étaient fractionnées, comme le signalaient à l'époque les historiens Strabon et Pline l'Ancien ; les communautés montagnardes vivaient dans une grande autarcie, ne connaissant que peu de contacts les unes avec les autresArticle La religion sur le site Pyrénées Antiques de l'Université Toulouse le Mirail.. Ces cultes étaient locaux et n'avaient que très peu de diffusion.
Certaines divinités ne sont connues que par des dédicaces issues d'un seul sanctuaire : à Montsérié, un sanctuaire au dieu Erge contenait vingt-quatre dédicaces ; près de Saint-Béat, vingt autels étaient dédiés à Erriape ; à Ardiège, vingt autels au dieu Leheren étaient réemployés dans la chapelle Saint-Pierre (aujourd'hui détruite) et l'église paroissiale ; un de plus fut retrouvé à Franquevielle, à une douzaine de kilomètres à vol d'oiseau, ce qui laisse supposer l'existence à proximité d'un ancien sanctuaire consacré à cette divinité. De même pour le dieu Artahe, dont six autels furent retrouvés à Saint-Pé-d'Ardet. L'extension du culte de ces divinités ne semble pas aller au-delà de leur sanctuaire.
Dans d'autres cas, il est possible d'identifier une petite aire à l'intérieur de laquelle certaines divinités étaient vénérées : les cinq autels à la déesse Lahe sont situés dans la vallée de la Louge. Sept autels au dieu Ageio sont situés entre la vallée de Campan et Montréjeau. Le dieu Six-Arbres (Sexsarbor) est vénéré dans la vallée de l'Arbas.
Origine des théonymes
Si les noms de ces divinités furent latinisés lorsqu'insérés dans des inscriptions latines, il ne fait cependant aucun doute que les noms des dieux pyrénéens sont issus d'une langue antérieure à la présence romaine.
Achille Luchaire fut le premier à signaler en 1879. Réédition : Slatkine, Genève, 1973. la ressemblance entre certains de ces noms et le basque, même s'il attribua à la plupart d'entre eux, comme il était de coutume en son temps, des racines celtiques ou gauloises.
Depuis, de nombreuses controverses et querelles d'école ont eu lieu sur les rapprochements possibles des noms de ces divinités avec des racines ibères, celtiques et basques, voire « ligures ». D'une part, l'extension de la langue basque (ou plutôt proto-basque) sur une grande partie des Pyrénées semble attestée par la toponymie. D'autre part, le déchiffrement de l'ibère et sa distinction du celtibère, l'abandon de l'hypothèse du basco-ibérisme ont permis dans les années 1950 les recherches de Koldo Mitxelena et de René Lafon, puis plus récemment celles de Joaquín Gorrochategui., mettant en valeur la multiplicité des pistes sémantiques et rendant moins assurés, malgré des homonymies parfois frappantes, les rapprochements possibles avec les vocables du basque moderne..
La terminaison en -e est fréquente dans les noms des dieux pyrénéens. Cette terminaison est soit un datif, soit une forme indéclinable de la langue aquitanique.. Quant aux différentes variantes d'un même nom (par exemple celles de Baigorix ou de Harauso), trouvées parfois sur des autels d'un même lieu (comme c'est le cas pour Alardos / Alardost à Cierp-Gaud), elles peuvent laisser entendre des difficultés de transcription en latin des sonorités de la langue aquitanique, d'adaptation aux déclinaisons de la langue latine mais aussi une connaissance approximative de celle-ci au sein même des classes les plus romanisées de la population..
Assimilation aux dieux romains Le culte des dieux locaux se poursuivit en parallèle avec celui des dieux romains nouvellement implantés (ou d'autres dieux comme Cybèle et Mithra, d'origine orientale) et il fut fait comme ailleurs une assimilation fréquente des uns et des autres. Jupiter se voit identifié au dieu local Beisirisse ; il est invoqué en tant qu’Auctor bonarum tempestatiumInscription de Lescure, en Couserans, in Olivier de Marliave, Panthéon pyrénéen., « dispensateur des bonnes saisons », attribution qu'on ne retrouve nulle part ailleurs ; il est représenté sans sa barbe à Hèches. Mars, abondamment adapté aux dieux locaux (Leheren, Sutugius, Dahus, Arixo et, toujours en Aquitaine mais hors du secteur pyrénéen, au dieu Lelhunnus à Aire-sur-Adour), . Selon Olivier de Marliave, ces cultes auraient subsisté au travers des traditions des Prestous, des Bacairols et des Malevats de l'Ariège et de l'AndorreOlivier de Marliave, Panthéon pyrénéen, p 24.. Apollon est peut-être représenté par Abellion. Minerve figure sous les traits de Belisama. La plupart des autres sont des divinités topiques : Dis Montibus, « aux dieux des montagnes », la FoudreL'Année Epigraphique 2006 signale sous le numéro 809 une inscription Fulguri Deo à Pouzac., les Sources, et de nombreuses Nymphes.
Les représentations visuelles des divinités sont postérieures à l'occupation romaine, les Gaulois n'ayant pas coutume de représenter leurs dieux sous forme humaine, à l'instar des peuples germains dont parle Tacite : « Emprisonner les dieux dans des murailles, ou les représenter sous une forme humaine, semble aux Germains trop peu digne de la grandeur céleste. Ils consacrent des bois touffus, de sombres forêts ; et, sous les noms de divinités, leur respect adore dans ces mystérieuses solitudes ce que leurs yeux ne voient pas »Tacite, De origine et situ Germanorum liber, IX. .
Postérité
Le souvenir des dieux anciens s'est lentement estompé de la mémoire locale. La découverte des autels au a ranimé l'intérêt des lettrés, mais aussi de quelques poètes dont le plus connu est José-Maria de Heredia. , il a eu connaissance des autels votifs de la région, car il fait directement référence à certains d'entre eux dans plusieurs poèmes de son recueil Les Trophées. C’est particulièrement le cas avec Le vœu : Aujourd'hui, comme aux jours d'Iscitt et d'Ilixon, Les sources m'ont chanté leur divine chanson ; Le soufre fume encore à l'air pur des moraines.
C'est pourquoi, dans ces vers, accomplissant les vœux, Tel qu'autrefois Hunnu, fils d'Ulohox, je veux Dresser l'autel barbare aux Nymphes Souterraines.
On pourrait encore citer les poèmes L'exilée (...Tu dresses des autels aux Monts hospitaliers / Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome), Le Dieu Hêtre, Aux Montagnes divines...
Le dieu Abellio a inspiré son nom de plume à l'écrivain Raymond Abellio.
Plus près de nous, en 1997, une divinité pyrénéenne inspire à l'écrivain Philippe Ward le roman fantastique Artahe : dans un petit village des Pyrénées se perpétuerait le culte de ce « Dieu-Ours ».
Enfin, la dernière-née des stations de sports d'hiver pyrénéennes, Nistos-Cap Neste, a placé sa communication sous l'appellation de Domaine des dieux. Les pistes principales portent des noms de dieux : Ergé, Sylvain, CybèleEn vérité, le culte de la déesse Cybèle était plutôt rare dans les Pyrénées centrales. Elle est plus fréquemment honorée dans la Narbonnaise. On trouve toutefois un autel dédié à la Mère des Dieux à Labroquère (Haute-Garonne), un autre à Alet-les-Bains (Aude) . Des bustes de Cybèle ont aussi été découverts à la villa Chiragan de Martres-Tolosane (Haute-Garonne)., Abellio, Belisama, Ageion, Arixo, Fagus.
Liste des principaux dieux pyrénéens Les graphies pouvant varier d'un autel à l'autre (doublement de consonne par exemple) et la question des déclinaisons n'étant toujours pas résolue à l'heure actuelle, la manière dont les noms de divinités sont transcrits dans cette liste n'est qu'indicative.