L’École de Pont-Croix, expression inventée par l'architecte Charles Chaussepied, est un style des qui marque profondément l'architecture religieuse du Cap Sizun et du Cap Caval, anciens doyennés du sud-ouest de la Cornouaille, en Bretagne. Ce style consiste en l'utilisation fréquente d'arcades d'allure faussement romane et dans une recherche d'affinement maximal des piliers, tout en présentant une modénature purement gothique.
Caractères
Pour René Couffon, l'École de Pont-Croix se caractérise par , et des proportions comme d'édifices beaucoup plus grands, ce qui donne aux œuvres un cachet .
Caractères fondant le style vignette|Collégiale Notre-Dame de Roscudon, à Pont-Croix. Les grandes arcades nord de la nef.
La définition du style se caractérise essentiellement par l'aspect des grandes arcades des nefs et des chœurs, et surtout par des piliers très décorés formés par un faisceau de colonnettes et des chapiteaux à godrons supportant les arcades.. Piliers polylobés, minces et élancés, formés de colonnettes disposées en rosace régulière, et dont l'agencement est sans rapport avec l'ordonnancement des retombées sur le chapiteau du pilier. Intrados des arcs orné d'une épaisse ou d'un de tores, retombant en encorbellement au-dessus du chapiteau ou sur une extension de celui-ci. Grandes arcades d'assez faible portée, souvent en plein cintre. Archivoltes richement ornées de fines voussures toriques. Alternance de plusieurs profils de piliers dans une même rangée d'arcades (avec symétrie nord-sud, s'il y a deux rangées d'arcades). Chapiteaux presque cubiques, larges et bas, décorés sobrement, aux tailloirs carrés saillants ; ou chapiteaux décorés d'une frise de feuillages gras. Fines colonnettes verticales, engagées au-dessus des chapiteaux, continuant l'axe des piliers et se terminant en console. Console qui supporte soit un élément de charpente (collatéraux) soit un cordon horizontal purement décoratif (côté nef-chœur). Naissance des grandes arcades sur une étroite colonne, engagée dans un pilier carré, lui-même engagé, la colonne étant couronnée d'un large chapiteau à profil triangulaire aplati.
Aucun de ces éléments ne peut caractériser l'École de Pont-Croix à lui seul. C'est leur association, plus ou moins complète, qui caractérise le style et le rend aisément reconnaissable, même pour le non-spécialiste. La présence de tous ces éléments n'est pas nécessaire au rattachement au style.
Un seul de ces éléments peut être considéré comme quasi constant : le pilier polylobé (son absence actuelle dans certains édifices apparentés est soit le témoignage d'une influence tardive, soit la conséquence de remaniements ou de remplois).
Caractères complémentaires
Certains autres caractères des bâtiments peuvent être associés aux signes fondant le style : les bases des piliers reposant fréquemment sur des socles-bancs carrés ou circulaires ; le chevet plat (qui rompt avec le style roman local antérieur) ; la nef et le chœur aveugles ; le large toit en bâtière unique, reposant sur de bas murs collatéraux ; les ouvertures latérales peu nombreuses, et de petite taille ; le clocher central sur arc diaphragme, parfois sur croisée.
Le vaisseau aveugle sous un unique toit en bâtière pourrait être placé dans les caractères définissant le style de Pont-Croix, car il est constant. Mais, très commun en Basse-Bretagne, il n'est pas par lui-même un indice de ce style. Il peut, en revanche, en être le principal héritage (voir ci-après : « Héritage »).
Les édifices étaient donc initialement fort sombres, éclairés principalement par leur chevet. Aucune raison structurale ne s'opposait à un meilleur éclairage latéral : il y avait peut-être volonté d'axialisation symbolique de la lumière. La nef (domaine des fidèles) se devait d'être éclairée par le chœur (domaine de l'Église) et essentiellement par le chevet de celui-ci (le sanctuaire, domaine du Christ).
La finesse des piliers ainsi que la présence de fines colonnettes terminées en encorbellement continuant l'axe des piliers (colonnettes destinées à supporter des sablières hautes ou des entraits des charpentes dans les collatéraux) ou de vides de maçonnerie au-dessus des chapiteaux (recevant de même des entraits) montrent que ces édifices n'ont jamais été destinés à être voûtés, mais uniquement couverts en charpente. La présence de ces supports d'entraits indiquent que cette charpente était probablement apparente à l'origine, puisque la paroi supportée par l'arcade et les arcs eux-mêmes se prolongent en appareil soigné, généralement bien au-dessus de la ligne formée par les chapiteaux des colonnettes ou des vides de maçonnerie. Les rares reliquats de charpentes anciennes restant dans la région (mais qui sont tous postérieurs à l'École de Pont-Croix) peuvent laisser supposer que ces charpentes apparentes étaient richement sculptées et peintes. L'humidité n'a pas permis leur conservation. Leur aspect réel reste inconnu.
Nombre de ces caractères secondaires sont également présents en dehors de la zone de répartition du style, dans des églises cornouaillaises (et bas-bretonnes en général), avant et surtout après l'époque de l'École de Pont-Croix (dans ce dernier cas, ce n'est peut-être pas fortuit). Ils ne désignent donc pas le style à eux seuls, mais renforcent la caractérisation des édifices présentant les signes premiers, et donc la singularité du style.
Intérêt du style
Les édifices témoignant du style sont encore assez nombreux, mais d'importance diverse, et d'intérêt inégal. Ils ont subi l'outrage du temps. Tous ont été remaniés, parfois profondément, au cours des siècles. L'importance des parties réellement rattachables à l'École de Pont-Croix est donc variable pour chacun des édifices témoignant de ce style : parfois secondaire, voire marginale, ou témoignant seulement d'une influence tardive.
Si le style « École de Pont-Croix » ne constitue pas toujours l'intérêt premier de certains édifices, il leur confère toujours un intérêt certain, du fait de la caractérisation, de la durée et de l'influence qu'a eues ce style local — de son empreinte culturelle.
Cadre géographique et humain vignette|upright=2.5|Édifices témoignant du style de Pont-Croix proprement dit, ou témoignant de son influence plus ou moins directe.
La zone de répartition des édifices témoignant du style de l'École de Pont-Croix a des limites assez précises, qui correspondent assez bien aux limites de deux anciens doyennés de l'évêché de Cornouaille : le doyenné de Cap Sizun et celui de Cap Caval. Comme bien souvent en Bretagne, les doyennés de l'ancien diocèse de Quimper correspondaient chacun à un ancien pagus, un « pays », un regroupement de paroisses ayant une certaine unité culturelle. À l'époque de l'émergence du style de l'École de Pont-Croix, au , le doyenné de Cap Sizun avait son siège à Primelin et celui de Cap Caval à Beuzec-Cap-Caval. Les églises paroissiales de ces deux bourgs, bien que très remaniées, voire mutilées, témoignent aujourd'hui de l'influence de ce style.
Les édifices se rattachant au style de l'École de Pont-Croix stricto sensu sont tous situés dans ces deux doyennés, particulièrement dans celui de Cap Caval. Les édifices que l'on trouve ailleurs sont rares, et témoignent d'une influence plus tardive.
Origines, influences et parentés
Prototype vignette|gauche|Languidou, en Plovan : ses grandes arcades, au décor riche et soigné, à la mise en œuvre parfaite. Cette chapelle est peut-être le bâtiment fondateur du style.
On ignore dans quel bâtiment le style a été formalisé et mis en œuvre. Traditionnellement, on considère Notre-dame de Roscudon, à Pont-Croix, comme bâtiment fondateur du style, d'où l'appellation d'École de Pont-Croix. Cet édifice en est le témoignage le plus vaste et le plus prestigieux. Son rayonnement a donc certainement participé, pour une part essentielle, à la diffusion du style. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit à l'origine du style. Celui-ci peut tout aussi bien être né, sous sa forme achevée, avec la chapelle de Languidou, en Plovan, située au cœur géographique de la zone de diffusion du style, alors que l'église de Pont-Croix en est nettement excentrée.
Les arcades des deux édifices sont quasi identiques, visiblement issues du même atelier, et peut-être exécutées sous la direction du même maître d’œuvre. Languidou est probablement édifiée aux alentours de 1260, ou avant, par le maître d’œuvre Auffray Gurriec (un chapiteau porte cette mention). Mais cette datation n'est qu'une déduction, peut-être hasardeuse, à partir de critères paléographiques et du libellé d'une inscription mentionnant le prénom d'un chanoine de Quimper dont il existe des homonymes. En ce qui concerne Notre-Dame de Roscudon, aucun document ne permet de la dater avec précisionOn a cru y lire l'inscription « 1202 ». Roger Gargadennec, « Contribution à la datation de l'église de Pont-Croix », in (collectif) « Monuments et objets d'art du Finistère. Études, découvertes, restaurations (année 1979) », in Bulletin de la Société archéologique du Finistère, , 1979, 336-337. Mais cette lecture est très incertaine, et ne correspond pas aux caractères paléographiques de l'inscription. Cette dernière, de plus, est localisée dans une zone remaniée.. Il est donc bien difficile de savoir lequel des deux édifices a servi de modèle à l'autre...
L'église de Pont-Croix est grande et prestigieuse. Mais, si Languidou est modeste par la taille et le plan général, elle ne l'est pas par sa décoration, aussi soignée et ornée que celle de grands édifices (en particulier ses arcades, puis, plus tard, la superbe rose de son chevetLa superbe rose de Languidou est l'élément le plus présent sur les photographies de cette chapelle. Cependant, ajoutée à la fin du ou au début du , elle ne témoigne pas du style de l'école de Pont-Croix.). Il semble que cette chapelle, actuellement en ruine, était celle d'un prieuré, et que son implantation est fort ancienne, comme en témoigne son toponyme en Lan-Le préfixe toponymique Lan- signifie monastère, ermitage, en vieux breton. L'hypothèse la plus souvent retenue est que ces Lan- désignent généralement d'anciens lieux d'implantations monastiques issues d'outre-Manche, au haut Moyen Âge (voir par exemple Landévennec…). Il est donc possible qu'elle ait bénéficié autrefois d'un rayonnement et d'un prestige dont on ignore tout aujourd'hui. Ritalongi évoque en 1894 le souvenir de très savantsGabriel Puig de Ritalongi, Les Bigoudens, Nantes, Libaros, 1894 ; rééd. coll. « L'amateur averti », Rennes, La Découvrance, 1994.. Mais, comme cet auteur a parcouru et étudié le Pays Bigouden à une époque où les traditions orales étaient encore très actives, il peut ne rapporter là qu'une rumeur. Quoi qu'il en soit, Languidou n'était certainement pas autrefois une simple chapelle rurale, et sa candidature au titre d'édifice princeps de l'École de Pont-Croix n'est pas écartée, même si rien ne peut le prouver.
Datation des édifices
Au vu des conceptions actuelles, on date approximativement le style des (période correspondant à celle de l'explosion du gothique dans le domaine royal français, période de l'érection de la plupart des grandes cathédrales du Bassin parisien).
Initialement, on considère les édifices de l'École de Pont-Croix comme plus anciens. On les situe d'abord du début du , parfois même du . Cette datation s'explique en partie par l'image qu'a la Bretagne au début du , celle d'une région attardée, passéiste, souvent à l'écart, et toujours à la traîne des grands mouvements artistiques : il était difficile pour certains auteurs empreints de régionalisme d'admettre l'idée qu'on ait pu continuer à bâtir en Bretagne des édifices romans (du moins les considéraient-ils comme tels) à une époque où le gothique s'était déjà imposé partout ailleurs.