Jean Philopon (en grec Ἰωάννης ὁ Φιλόπονος, en arabe Yaḥyā al-Naḥwī ou Jean le Grammairien) est un grammairien, philosophe et théologien chrétien de langue grecque, né sans doute à Alexandrie vers 490/495 et mort après 568Le dernier repère chronologique précis paraît être l'indication du codex 75 de la Bibliothèque de Photius : il porte sur un « petit livre » de Jean Philopon dirigé contre un « discours catéchétique » prononcé par le patriarche Jean le Scholastique pendant une première année d'indiction sous Justin II, soit entre septembre 567 et août 568 ; ce livre a donc été écrit au plus tôt en 568.. Plusieurs de ses ouvrages sont conservés, soit en grec, soit dans des traductions syriaques ou arabes.

Biographie Très peu de choses sont connues de sa vie. Il est appelé soit « Jean Philopon », soit « Jean le Grammairien »<ref>Son nom très courant, notamment sous la forme « Jean le Grammairien », a entraîné de multiples confusions. Il doit être distingué notamment de « Jean le Grammairien de Césarée », qui polémiqua avec Sévère d'Antioche dans les années 510 (cf. le Contra Joannem impium grammaticum), et auquel on attribue sans certitude deux traités théologiques Contre les Acéphales. De même, plusieurs historiens arabes du Moyen Âge parlent d'un « Jean le Grammairien » d'Alexandrie qui fut confronté à Amr ibn al-As après la prise de la ville par les musulmans en 642 (notamment Ibn al-Nadim, et Ibn al-Qifti, qui le présente ainsi : « Il y avait alors un homme appelé Jean le Grammairien, d'Alexandrie en Égypte ; il était élève de Sévère et avait été un prêtre copte, mais fut privé de son sacerdoce à cause de quelque hérésie concernant la Trinité, par un concile tenu à Babylone […] Il vécut assez longtemps pour voir la prise d'Alexandrie par les Arabes, et fit la connaissance d'Amr […] ») ; il y a évidemment eu une confusion de personnes. Il y a aussi (sans doute) deux poètes de lAnthologie grecque qui s'appellent « Jean le Grammairien » (dont l'auteur d'un poème qui décrit un établissement de bains à Alexandrie).</ref>. « Φιλόπονος » (« travailleur », « actif ») était un surnom louangeur, mais il révèle peut-être plus précisément une association avec les « Φιλόπονοι », groupe paraclérical de l'Église d'Alexandrie ; rien n'indique qu'il ait jamais été autre chose que chrétien (d'autant qu'on ne lui connaît aucun autre nom que « Jean »). « Γραμματικός » signifie « professeur de grammaire (et de lettres) », et c'est le titre qu'il se donnait à lui-même dans ses livres (selon le témoignage aussi de Simplicius) ; ce titre indique apparemment qu'il n'a jamais occupé de chaire de philosophieCe que Simplicius souligne malignement, mais il précise lui-même (Comm. in De cæl., 1.2) qu'il n' a jamais rencontré Philopon. On relève dans le commentaire sur les Météorologiques une formule qui paraît refléter une conférence orale (« ἱκανῶς δὲ τούτων εἰρημένων τὴν ἀκοὴν ἀναπαύοντες ἐνταῦθα τῷ πρώτῳ τμήματι δίδομεν πέρας ») : des cours privés donnés chez lui?, mais on n'a pas d'informations sur son activité d'enseignementVoir Robert A. Kaster, , Berkeley, 1988, avec une notice sur Philopon 334-338.. Il a suivi les cours du philosophe Ammonios, fils d'HermiasApparemment pas dans les mêmes années que Simplicius, qui a été successivement élève d'Ammonius à Alexandrie, puis de Damascius à Athènes. Simplicius devait être une dizaine d'années plus âgé que Philopon., et a publié huit cours de philosophie dont certains au moins sont des notes prises par lui ou d'autres étudiants en écoutant le maître : cours sur les Catégories, les Premiers et Seconds Analytiques, la Physique, le De generatione et corruptione, les Météorologiques et le De anima d'Aristote, et sur l'''Arithmétique de Nicomaque de Gérase ; dans les titres de quatre (Prem. et Sec. Anal., De gen. et corr. et De anima), il est spécifié qu'il s'agit de cours d'Ammonios, et dans ceux de trois d'entre eux (pas celui sur les Prem. Anal.), que Philopon a ajouté une contribution personnelle (« μετά τινων ἰδίων ἐπιστάσεων »). Le cours sur la Physique est précisément daté (cf. 4.10) : il est de 517 (la date indiquée est le ). Selon Georges Choiroboscos, comme grammairien son maître fut un certain RomanosGeorges Choiroboscos, Schol. in Theodos., GG 4:1.106.3f et 309.28f. Ce Romanos est cité par Jean Charax et Choiroboscos..

En 529, Philopon publie un traité Contre Proclus, Sur l'éternité du monde, réfutation du petit livre de Proclus Contre les chrétiens, Dix-huit arguments sur l'éternité du monde, où il discute les arguments un à un en s'appuyant uniquement sur la philosophie. La même année, l'empereur Justinien promulguait son édit ordonnant la fermeture des écoles philosophiques d'Athènes ; il y a sans doute un lien entre les deux événements, et on peut penser que Philopon, principal éditeur des cours d'Ammonios, occupait une certaine position dans l'École néoplatonicienne d'Alexandrie (alors sans doute dirigée par Eutocius d'Ascalon), et que sa publication avait pour but de rassurer les autorités sur les opinions religieuses de l'ÉcoleHenri Dominique Saffrey, « Le chrétien Jean Philopon et la survivance de l'école d'Alexandrie », Revue des études grecques 67, 1954, 396-410..

À partir d'une certaine époque (les années 540?), Philopon se consacra à la rédaction de traités de théologie chrétienne de parti-pris monophysite, formulée dans les termes de la philosophie d'Aristote. Un texte appelé Tmêmata, résumé (en traduction syriaque) par Michel le Syrien (Chron., II, l. 8, ch. 13), contient des références au concile de Constantinople de 553 (tenu « de nos jours »). Le traité Sur la création du monde (seul de ses traités de théologie conservé en grec) est adressé à un évêque Serge qui est peut-être le monophysite Serge de Tella (patriarche d'Antioche des jacobites de 557/58 à 561), mais cette identification n'est pas unanimement acceptée« As is likely », selon Robert A. Kaster ; contre : Wanda Wolska, Recherches sur la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès. Théologie et science au , Paris, 1962, 163 ; et Jacques Scamp, « Sur la date du De opificio mundi », Byzantion, vol. 70, , 2000, 135-154. Ces deux derniers auteurs, mettant l'ouvrage en relation avec celui de Cosmas Indicopleustès (pour ou contre l'Hermêneia tês ktiseôs de Théodore de Mopsueste), le situent en 546/549. En tout cas ce n'est pas le patriarche Serge de Constantinople (610-638), chose qu'on a pu croire quand on pensait que Philopon vivait encore en 642.. Au début des années 560, Philopon adhéra au trithéisme fondé par Jean Asqunagès et rédigea un traité (perdu) qui devint le principal texte de référence du groupeJean d'Éphèse, Histoire ecclésiastique, V, 5 ; Photius, Bibliothèque, cod. 24. ; cette adhésion au trithéisme lui vaudra une condamnation des chrétiens orthodoxes et des monophysitesH. Chadwick, "Philoponus the Christian Theologian", in R. Sorabji (dir.), Philoponus and the Rejection of Aristotelian Science, Duckworth, 1987, p. 41-56.. Un peu plus tard, il publia un autre traité, Sur la résurrection, qui divisa les « trithéites » en deux groupes opposésJean d'Éphèse, loc. cit.. Philopon rompit alors avec Conon de Tarse et Eugène de Séleucie, les deux chefs de l'Église « trithéite » : cf. Photius, Bibliothèque, codex 23. Ses vues sur la question de la résurrection étaient apparemment partagées par le patriarche Eutychius de Constantinople, qui eut une controverse là-dessus avec le futur pape Grégoire le Grand (Expositio in librum Job, XIV, 31 sqq.)..

Grammaire Plusieurs traités de grammaire sont attribués dans les manuscrits à « Jean le Grammairien », et Philopon est d'autre part cité par Jean Charax et Georges Choiroboscos. On a un traité Τονικὰ παραγγέλματα ἐν ἐπιτομῇ (éd. Karl Dindorf, Leipzig, 1825), un autre Περὶ τῶν διαφόρως τονουμένων καὶ διάφορα σημαινόντων (éd. L. W. Daly, MAPS, Philadelphie, 1983), qui sont donc deux traités sur l'accentuation en grec. Il y a également un traité sur les barbarismes et solécismes dans le manuscrit Vindob. phil. gr. 347, et d'autre part des extraits d'un ouvrage Περὶ αἰολίδος (sur le dialecte éolien)Voir Otto Hoffmann, Die griechischen Dialekte, Göttingen, 1893, vol. II, 204-222.. L'attribution de tout cela à Jean Philopon reste incertaine.

Philosophie Les commentaires d'Aristote

Les premiers commentaires de Jean Philopon sont écrits, comme il le précise dans leur titre, à partir des cours d’Ammonios, fils d'Hermias. Par la suite il est peut-être chargé d'enseignement, et ses commentaires remettent en cause de façon remarquable certaines doctrines de la tradition aristotéliciennePierre Pellegrin, introduction , Aristote, Physique, GF Flammarion, Paris, 2000, notamment dans son Commentaire sur la Physique d’Aristote de 517 :

les rayons du soleil chauffent l’air de la zone sublunaire les projectiles continuent d’avancer par l’effet d’une force motrice transmise par le lanceur (et non par la poussée de l’air)Commentaire sur la Physique d’Aristote (1,IV c.VIII) : . Voir l'article Impetus ; l’air est un obstacle au mouvement des projectiles le vide existe (expérience de la pipette) le mouvement dans le vide est possible

Travaux en astronomie

Jean Philopon a écrit le plus ancien texte conservé sur l'astrolabe, Le traité de l'astrolabe, qui décrit l'astrolabe planisphérique et ses usages. Il y fait référence aux travaux de son maître Ammonios . . .

Les traités métaphysiques En 529, l’année où Justinien ferme l’École néoplatonicienne d'Athènes, il publie Sur l’Éternité du Monde contre Proclos dans lequel il réfute les arguments de Proclos sur l’éternité de la Matière en utilisant le Timée.

Il publie par la suite Sur l’Éternité du Monde contre AristoteTraité reconstitué à partir des citations qu'en donne Simplicius dans son propre commentaire de la Physique et du traité Du ciel, Cyrille Michon, ouv. cit. . D'autre part, des passages de l'ouvrage traduits en arabe figurent dans le Ṣiwân al-ḥikma de Abû Sulaymân al-Sijistânî ; voir J.L. Kramer, « A Lost Passage from Philoponus Contra Aristotelem in Arabic Translation », Journal of American Oriental Society 85, 1965. dans lequel il réfute les positions d’Aristote sur le cinquième élément (l'éther) et l’éternité du mouvement et du temps.

Un épitomé arabe d'un traité intitulé Sur la contingence du monde (ou son caractère créé : ḥadaṯ) a été trouvé dans un manuscrit de la Bibliothèque bodléienne d'Oxford (Ms. Huntington 240, d'origine copte)Shlomo Pines, « An Arabic Summary of a Lost Work of John Philoponus », 2, 1972, 320-352 ; Gérard Troupeau, « Un épitomé arabe du De contingentia mundi de Jean Philopon », Mémorial André-Jean Festugière (Cahiers d'orientalisme 10), Genève, 1984, 77-88..

Il est durement critiqué par les philosophes païens contemporains pour ces publications. Simplicius lui dénie la qualité de philosophe et le compare à une corneille qui se pare des plumes d'autrui ; il doute qu'il ait été l'élève d'Ammonios et que ce qu'il écrit vienne vraiment de lui.

Les traités théologiques À partir de 540, Jean Philopon semble se consacrer uniquement à des travaux théologiques.

La Création du monde (Περὶ κοσμοποιίας) se présente comme une réfutation du Commentaire de la Genèse de Théodore de Mopsueste qui lui-même critiquait les Homélies sur l’Hexaemeron prononcées en 378 par Basile de Césarée. Jean Philopon défend une lecture allégorique de la BibleLa Création du monde, I, 19 : « Il ne faut pas s’attacher à la lettre nue, mais chercher le sens caché de chacun de ces mots.» et le modèle grec de l’univers sphérique en invitant dans le débat Platon, Aristote et Ptolémée. Il s’oppose à la représentation du monde étagé, exposée, à la même période, par Cosmas Indicopleustès, dans la Topographie chrétienne.