Un frontispice est, dans l'univers traditionnel du livre, manuscrit ou imprimé et typographié, une illustration placée en regard de la page de titre, avec laquelle elle est soit confondue, soit associée.
Dans son acception moderne, il s'agit d'un élément graphique hors-texte, liée aux préliminaires du texte lui-même. Il est en général situé après la première page, laquelle est appelée faux-titre. Quand un frontispice séparé n'existe pas, on parle de titre-frontispice (gravé ou à encadrement).
Enluminure ou estampe, le frontispice ne comporte que rarement de mention en son verso. Cette image liminaire est en lien avec le contenu du livre et possède une dimension documentaire, programmatique ou symbolique.
Étymologie Mot tiré du bas latin , « cimaise, fronton (d'un édifice) », et donc d'abord au sens architectural : cf. frontispice (architecture)« Frontispice », définitions lexicographiques du CNRTL..
Une histoire du frontispice Du temps des manuscrits médiévaux Le frontispice est un dispositif ornemental apparu très tôt dans l'histoire du codex , qui, en se substituant au volumen, offrit aux premiers concepteurs du livre, une surface initiale physiquement délimitée sur tous ses côtés, et donc frontaleJean-Marc Chatelain, « Frontispice », in: Dictionnaire en encyclopédique du Livre, tome II, Paris, Cercle de la librairie, 2005, ..
Le frontispice est alors la première page du manuscrit, où se trouve, selon le terme de la codicologie, l’incipit, c'est-à-dire, les premiers mots inscrits à la plume sur le support. En général, sur ce qui constitue le seuil d'ouverture du livre proprement dit, on débutait en une formule latine (que l'on traduit en français) : « [Ici] commence », suivi du titre. L'énoncé du titre, les attributions de tel ou tel auteur, sont à cette époque laissées au rubricateur. Dès le , surgissent des manuscrits offrant un contre-frontispice en regard du frontispice contenant un incipit : l'exemple du Sacramentaire gélasien n'est pas un cas unique, puisqu'il fut copiéLiber sacramentorum Romanæ Ecclesiæ, Bibliothèque apostolique vaticane — « Page de frontispice - Sacramentaire de Gellone », BNF Essentiels..
À compter du et du , dans les manuscrits soignés, les incipit sont écrits en capitales mêlées d'onciales, rehaussées ou non de couleur. Au et au , ils sont peints sur fond or ou tracés en or sur fond peint. Ce phénomène n'est pas propre à l'Occident, comme le montre le frontispice peint en or, figurant une ornementation géométrique mêlant encadrement, cercle et torsades, du Kitab al-tamaththoul wal-mouhadharat (1173-1174, BNF)Fronstipice du Kitab al-tamaththoul wal-mouhadharat, sur Gallica.. Au , le module des trois ou quatre premiers mots du texte peut être plus gros que celui employé pour le corps de l'ouvrageJacqueline Sclafer, « Incipit », in: Dictionnaire en encyclopédique du Livre, tome II, Paris, Cercle de la librairie, 2005, ..
L'ouverture du livre est donc peu à peu chargée d'une forme de solennisation décorative, qui va prendre l'aspect d'une peinture en pleine page réalisée tantôt sur le feuillet qui précédait l’incipit du texte, tantôt sur le feuillet même de l’incipit , auquel la peinture servait alors d'encadrement. Ci-contre, la première page du manuscrit des Géorgiques (1407) montre que l'enluminure occupe pratiquement les quatre cinquièmes de la surface, un dispositif qui va progressivement déborder le cadre de la page : par exemple, le portrait de l'auteur, ou bien une scène de controverse, ou encore une scène de présentation du livre à son commanditaire, forment les éléments d'une iconographie traditionnelle du frontispice qui se met en place au . En résumé, on y trouve quatre éléments fondamentaux : l'enluminure, la lettrine, la rubrique et le texte« Frontispice d'un manuscrit médiéval », source INSHEA..
Il est intéressant de remarquer qu'en italien, le mot frontespizio signifie exactement en français « page de titre ».
Les premiers frontispices imprimés vignette|redresse| Ouverture de Epistolae de Gasparin de Bergame, premier ouvrage imprimé à Paris en 1470 (BnF, Réserve des livres précieux, cote Rés. Z. 1986). Au , le recours au frontispice peint se perpétua pour des exemplaires de luxe, et beaucoup plus rarement au cours des siècles ultérieurs. À la fin de ce même siècle, apparurent dans les pays germaniques et en Italie, les premiers exemples de frontispices gravés. Il s'agit d'une image ou d'un assemblage d'images rejetés sur un feuillet précédant l’incipit du texte. Cependant, il s'agit là encore d'un dispositif iconique servant à la mise en page d'un élément textuel initial, soit incipit, soit, quand s'imposa la page de titre, titre de l'ouvrage.
Ainsi, le frontispice prend l'aspect, d'une manière générale, d'un encadrement qui emprunte sa forme au retable ou à l'arc triomphal, formules déjà mises en pratique dans le livre manuscrit. Premier ouvrage imprimé à Paris, dans les locaux de l'Atelier de la Sorbonne, par les anciens élèves et associés de Gutenberg, l’Epistolae (format in-quarto, été 1470), obéit à ces codes : une seule colonne de composées en caractères typographiques mobiles introduites par l’incipit que suit une lettrine peinte, lesquels sont cernées par un double encadrement rehaussé de motifs floraux peints à la main (cf. ci-contre) Jacques André, « Observations sur les livres de l’Atelier de la Sorbonne (1470-1473) », Atelier Perrousseaux éditeur, 2016.Jeanne Veyrin-Forrer, « Aux origines de l’imprimerie française. L’Atelier de la Sorbonne », in: La Lettre et le Texte, coll. « École normale supérieure de jeunes filles », , 1987..
Au , ces encadrements architecturaux offrent l'avantage de pouvoir accueillir, dans cet espace, de nombreux compartiments où peuvent se loger de petites scènes allégoriques ou des figures d'emblèmes, qui contribuent à désigner dans un langage symbolique, la signification d'ensemble du livre : le frontispice devient une scène d'exposition. La publication par Geoffroy Tory de son Champ fleury (1529), traité de composition et d'agencement du caractères d'imprimerie, mais aussi principes de mise en page et des proportions quant à la composition d'un texte destiné au livre, empruntent à l'école humaniste italienne, incarnée en l'occurrence par un architecte, Leon Battista Alberti : cette façon d'imaginer le livre va largement dominer la production durant ce siècle, jusque vers 1640Pierre Cordier, « Geoffroy Tory et les leçons de l’Antique », in: Historiographie et identités culturelles, , 2006, ..
La rupture picturale du Grand Siècle Au cours du second tiers du , le frontispice, tout en conservant cette fonction d'exposition, va la décliner de manière sensiblement différente : d'une forme architecturale, il évolue vers une forme picturale. La métaphore qui s'impose ici est le tableau. Pour Vaugelas (1647), le frontispice est alors .. Quarante ans plus tard, Furetière (1690) inscrit encore dans sa définition du , qu'il en est non seulement la page initiale et illustrative, mais aussi qu'il en emprunte la forme à l'architecture : Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts (1690, posthume, avec une préface de Pierre Bayle, .) — sur Gallica.. Ce dernier tient à peine compte d'une évolution artistique majeure qui voit confier à des artistes comme Rubens, Pierre de Cortone, Le Bernin, Vignon, Poussin, Stella, entre autres, la conception souvent prestigieuse de motifs qui vont être gravés d'abord sur bois, et intégrés à la mise en scène de cette première page : à l'ancien compartiment central autour duquel s'organisait statiquement le frontispice, le titre est de plus en plus souvent déporté vers des cartouches, de petits compartiments qui prennent la forme de cabochons portés par des putti, de phylactères, de voiles, d'étendards, de plaques de marbre, autant de motifs gravés qui permettent une mise en abyme du livre, dès l'ouverture. C'est moins à l'architecture donc qu'il convient ici d'en appeler par une métonymie abusive, qu'au théâtre et à son lever de rideau : l'édition théâtrale est d'ailleurs en plein essor, et certaines éditions de Corneille par exemple, s'ouvrent sur une gravure spectaculaire, représentant un épisode dramatique ne pouvant figurer à la scène. C'est aussi à cette époque que le portrait de l'auteur ou celui du personnage principal s'impose, ainsi dans le frontispice de l'ouvrage La Vie de M. Descartes d'Adrien Baillet (Paris, Hortemel, 1691)Cf. sur Gallica..
Avant la fin de ce siècle, le frontispice est désormais vu comme une Jean de La Fontaine, Œuvres, éd. H. Régnier, tome 9, . Dans des ouvrages où l'illustration est inexistante, le seuil liminaire du livre évolue, et va s'imposer le faux titre, puis l'image hors-texte et enfin la page de titre, ces deux dernières permettant l'expression picturale de l'ouvrage et offrant par là l'esprit de l'ouvrage au regard du lecteur. L'un des grands illustrateurs de ce temps, qui collabore à la production de ce type de frontispice, est Robert Nanteuil.
Ce dispositif va se poursuivre tout au long du , avec l'adjonction de gravures sur cuivre, d'une grande finesse, et parfois d'un format dépassant celui de la page, et que l'on doit présenter replier. L'un des exemples des plus significatifs, à la fois allégorisant et monumental, est le Frontispice de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dessiné par Charles-Nicolas Cochin (1764) puis gravé par Prévost, au format in-folio..
Le : vers l'industrialisation du livre Au , le dispositif du frontispice établi aux siècles précédents, va être concurrencé dans sa fonction d'exposition par de nouveaux espaces du livre : une iconographie plus abondante émerge sur les couvertures par exemple avec le développement du cartonnage romantique, de la reliure d'éditeur à plaque historiée bientôt élevée au stade de la production industrielle. Par ailleurs, vont se multiplier les vignettes au sein même du livre, composées dans le prolongement du texte, tandis que des illustrations en hors texte se multiplient également. Cependant, le frontispice demeure un élément essentiel, comme le montrent par exemple les productions de l'éditeur français Eugène Renduel, qui fait appel dans les années 1830 à des artistes comme Célestin NanteuilFrédéric Barbier, « Eugène Renduel, éditeur de Heinrich Heine », in: Revue germanique internationale, 15 janvier 1998, ., autant de nouveaux acteurs du livre qui vont intégrer une nouvelle technique de l'image, la lithographie, qui va concurrencer la gravure sur bois et sur métal. Au cours de cette époque, la mode est au Moyen Âge et à ses imaginaires : ici, le rendu se situe entre le tableau et celui d'une façade de cathédrale gothique, d'où l'appellation de frontispice « à la cathédrale », style manifeste par exemple dans l'édition illustrée de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.