Le picard (ech picard, el picard en picard) est une langue romane traditionnellement parlée en France dans une partie de la région Hauts-de-France ainsi que dans l’ouest de la Belgique romane (plus précisément dans la province de Hainaut, à l’ouest d’une ligne Rebecq-Beaumont-Chimay). Le picard est un élément de l'ensemble dialectal traditionnellement désigné comme langue d'oïl.
Pour désigner cette langue, on utilise picard dans la région Picardie et dans le Hainaut et le plus souvent les mots ch’ti et ch’timi dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais (rouchi dans la région de Valenciennes). Cependant, la plupart des locuteurs concernés ont le sentiment d'user d'un patois – terme péjoratif délibérément utilisé par les linguistes à l'époque où l'Instruction publique avait pour mission de répandre l'usage du français sur l'ensemble du territoire et notamment dans les campagnes. Les linguistes, quant à eux, emploient le terme picard. En effet, qu’on l’appelle picard ou ch’ti, il s’agit de la même langue, les variétés parlées en Picardie, dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Belgique étant largement intercompréhensibles et partageant des caractéristiques morphosyntaxiques fondamentalement communes.
Son utilisation quotidienne ayant fortement décliné, le picard est considéré par l'Unesco comme une langue « sérieusement en danger »..
Origine et histoire Le picard fait partie de l'ensemble linguistique de la langue d’oïl (comme le français) et appartient à la famille des langues gallo-romanes. C’est d’ailleurs à la langue d’oïl que l’on fait référence lorsque l’on parle d’ancien français. Certains linguistes classent le picard dans le sous-groupe septentrional de la langue d'oïlJacques Allières, La formation de la langue française, Presses Universitaires de France, 1988..
Apparition La langue picarde est un ensemble de variétés utilisées à l’écrit (scriptae) dans le nord de la France dès avant l’an 1000 et bien sûr marquées par des traits dialectaux picards ; ces scriptae voisinaient avec d’autres variétés écrites, comme le champenois et l’anglo-normand (le sud de la France utilisait alors un ensemble de variétés, hétérogènes elles aussi, souvent désignées comme constituant la langue d’oc, ou occitan). À l'échelle locale, on a conscience de parler picard à Lille dès le , dans le Livre Roisin; coutumier lillois rédigé vers 1283; un serment juridique à prononcer sur les reliques explicite :
Il est impossible de définir avec certitude les délimitations précises du picard à l'époque médiévale, mais on pense que la frontière sud du picard englobait autrefois au moins le Laonnois et la Thiérache. Gossen note dans Nouveau dénombrement du Royaume par généralités, élections, paroisses et jeux de SaugrainBnF : Saugrain., publié en 1720, que l'on situait encore en Picardie les élections de Beauvais, Compiègne, Senlis, Soissons, Laon, Noyon, Crépy-en-Valois, Clermont et Guise.; alors dans le gouvernement d'Île-de-France. Mais le dialecte picard aurait été par la suite refoulé jusque sur les bords de l'Oise, et que seules les anciennes élections de Clermont, Beauvais, Noyon et Guise figurent encore aujourd'hui en intégralité dans le domaine linguistique picard. Jules Corblet, dans son Glossaire étymologie et comparatif du patois picard, estime que l'idiome picard était compris dans l'ancienne Picardie du , et qu'il comprenait par conséquent l'Amiénois, le Ponthieu, le Boulonnais, le Vimeu, le Marquenterre, le Santerre, le Vermandois, la Thiérache, le Pays reconquis, le Tournaisis, l'Artois, la Morinie, le Laonnois, le Senlisis, le Soissonnais, le Valois et le Calaisis..
Reconnaissance vignette|gauche|150px|Une du Courrier PicardLa communauté française de Belgique a reconnu officiellement le picard comme langue régionale endogène à part entière le 24 décembre 1990, aux côtés du wallon, du gaumais, du champenois et du francique.
En France, l'Éducation nationale a inscrit le le picard parmi les langues régionales pouvant être enseignées à l'école, au collège et au lycée des académies d'Amiens et de LilleJournal le Courrier picard du 17 décembre 2021, page3. Cette disposition a été rendue possible par l'adoption de la loi sur les langues régionales, dite loi MOLAC. Elle se base sur le rapport sur les langues de la France rédigé par Bernard Cerquiglini, directeur de l'Institut national de la langue française (branche du CNRS), à l’intention du ministre de l’Éducation nationale, de la recherche et de la technologie et du ministre de la Culture et de la Communication (). :
Le picard bénéficie, comme toutes les autres langues de France, des actions menées par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.
Géographie
Localisation La langue picarde est parlée en Belgique dans la province de Hainaut. En France, son aire linguistique s'étend en majorité dans la région Hauts-de-France, et une petite partie de la région Normandie, le Talou en Seine-Maritime.
Son aire recoupe la grande majorité de la Picardie culturelle, sauf les pays du Laonnois, du Soissonnais et du Valois.
Variations dialectales et emprunts lexicaux vignette|Variétés du picard.....Le picard se manifeste comme un ensemble de variétés, influencées par les parlers limitrophes tels que le normand, le flamand, le wallon, le champenois, et le français. Une énumération précise reste difficile en l’absence d’études spécifiques sur la variation dialectale, mais on peut probablement distinguer provisoirement les principales variétés suivantes : Amiénois, Vimeu-Ponthieu, Vermandois, Thiérache, Beauvaisis, chtimi/artésien urbain (ex-bassin minier), variétés circum-lilloises (Roubaix, Tourcoing, Mouscron, Comines), « rouchi » (Valenciennes, Saint-Amand, Lille, Tournai, Cambrai, Douai) et Borain., Artésien rural, Saint-Polois, Audomarois. et formes spécifiques du littoral. (Gravelines, Grand-Fort-Philippe, Calais et Boulogne-sur-Mer). Ces variétés se définissent par des traits phonétiques, morphologiques ou lexicaux spécifiques, et parfois par une tradition littéraire particulière.
De nombreux mots sont aussi passés entre les différentes langues. Par exemple, l'ancien picard cachier (prononcé catchyér) ~ ancien français chacier (prononcé tchatsiér, lequel deviendra plus tard chasser, forme du français moderne).
Le mot rescapé est passé en français avec la catastrophe de Courrières. et il correspond au picard usuel récapé et au français central réchappé (participe passé du verbe réchapper) qui ne s'emploie pas de manière substantivée. Le verbe réchapper est déjà lui-même un emprunt au picard datant du Moyen Âge, puisqu'il est attesté dès le sous la forme d'ancien picard rescaper chez Le Reclus de Moliens.. Le français standard n'a pas cessé d'emprunter au picard (ou au normand, car il est parfois difficile de déterminer l'origine géographique de l'emprunt). Ainsi de nombreux termes français révèlent leur caractère normanno-picard : cabaret, emprunt au picard, lui-même du moyen néerlandais caberet, cabret, déjà issu du picard cambrette « petite chambre » ; cauchemar (de l'ancien picard cauchier ou cauquier « fouler, presser » et mare « cauchemar », emprunt au moyen néerlandais mare « fantôme qui provoque le cauchemar ») ; quai, emprunt à l'ancien picard kay « levée de terre faite le long d'une rivière » équivalent étymologique du français chai ; etc. En revanche caillou est un emprunt au normand occidental, comme le montre le suffixe -ou, le picard ayant -eu : cailleu, qui a supplanté l'ancien français chail, chaillou. Grammaire
Orthographe Le picard ne possède pas d'orthographe unifié, ce qui fait que l'on retrouve souvent plusieurs orthographes aux mêmes mots. L’une des orthographes s’inspire directement des mots français. Diverses réflexions orthographiques ont été menées depuis les années 1960 pour tenter d'unifier l'écriture de la langue : aujourd'hui, la graphie dite Feller-Carton est la plus utilisée. Ce système, qui donne aux prononciations spécifiques au picard des graphies en rapport, mais reste lisible pour qui ne maîtrise pas entièrement la langue, est l’œuvre du professeur Fernand Carton, qui a adapté au picard l’orthographe du wallon mise au point par Jules Feller. Une autre méthode existante est celle de Michel Lefèvre (où [kajεl] « chaise » est noté eun' kayel, contre eune cayelle dans le système Feller-Carton). Soulignons les efforts significatifs du chanoine Haigneré (1824-1893), du professeur Henri Roussel et du docteur Jean-Pierre Dickès pour décrire et conserver cette langue par écrit.
Prononciation Le picard marque une évolution moins marquée des phénomènes de palatalisation, en comparaison aux autres langues d’oïl : /k/ ou /g/ devant /j/ (son initial de yacht), /i/ et /e/ toniques, ainsi que devant /a/ [y inclus /ɔ/ (o ouvert de porte] ← /aw/ [cf. joie ← gaudia, mais corps ← corpus]) :
ancien picard keval ~ ancien français cheval (prononcé tcheval), de * kaβál (latin vulgaire cabállus) : maintien du /k/ originel en picard devant /a/ tonique ; ancien picard gambe ~ ancien français jambe (prononcé djambe), de * gámbə (latin vulgaire gámba) : absence de palatalisation de /g/ en picard devant /a/ et /ɔ/ ← /aw/ toniques ; ancien picard kief (prononcé kyéf) ~ ancien français chief (prononcé tchíef), de * káf (latin cáput) : palatalisation moins importante du /k/ en picard ; ancien picard cherf (prononcé tchèrf) ~ ancien français cerf (prononcé tsèrf), de * kyérf (latin cérvus) : palatalisation simple en picard, palatalisation puis assibilation en ancien français.
On peut résumer ces effets de palatalisation ainsi :
/k/ + /y/, /i/ ou /e/ (toniques) : ancien picard /t͡ʃ/ (prononcé tch et noté par ch) ~ ancien français /ts/ (noté par c) ; /k/ et /g/ + /a/ (y compris /ɔ/ ← /aw/) tonique : picard /k/ et /g/ ~ ancien français /t͡ʃ/ (noté ch) et /d͡ʒ/ (prononcé dj comme dans djebel et noté par j). En picard, comme en wallon unifié, les graphies voyelle+nn, voyelle+nm et voyelle+mm marquent la nasalité (il ne faut donc pas lire ces groupes de lettres comme en français). PicardPrononciationAPIFrançaisunne<<un'n>> [ɛ̃n]unetranner<<tran-né>> [trãnɛ]tremblergrainne<<grin-n>> [grɛ̃n]graine [grɛn]minme<<min-m>> [mɛ̃m]mêmeganme<<gan-m>>, <<gan-b>>/ɡab/[gãm]jambe
Pour rappeler cette nasalisation, on utilise parfois une graphie picarde avec un point disjonctif : glin.ne ([glɛ̃n]) (fr: poule), pron.ne ([prõn]) (fr: prune)
Exemples de prononciation de mots dans la variété du Vimeu : Picard du VimeuAPIFrançaisgueugue/ɡɶɡ/[ɡɶɡ]noixchatchun/ʃatʃø/[ʃatʃœ̃]chacunchatcheune [ʃatʃøŋ]chacunetriangue/triaɡ/[triãɡ]triangleej te connouos [eʒ.te.kɔ̃.nwɔ]je te connaiso ll'a rtrouvè [ol.lar.tru.vɛ]on l'a retrouvé
Consonnes Préservation du /k/ et du /g/ devant un a latin: Canter pour chanter ( du latin cantare), gambe pour jampe ( du latin gamba). Dans le sud de l'aire linguistique et à Lille, devant e, œ, i, u, on constate une palatisation: Virdjule pour virgule ( du latin virgula). Le /k/ devant e ou i fait [ʒ: Plaji pour plaisir (du latin placere). Préservation du /k/ et le /g/ germaniques: Gardin pour jardin (du germanique gardo). Chuintement des cei, cy, ty, sty dans les mots issues tant du latin que du germanique: Angouche pour angoisse (du latin angustia), et fronche pour fronce (du germanique hrunkja). En position finale, chuintement: cannevache pour canevas (du latin canapus). Le iciu latin, qui donne isse/ice en français, fait iche en picard. Sacrifiche pour sacrifice (du latin sacrificium). Préservation du w germanique. Warder pour garder (du germanique wardon). Là où le français a ml, nr, ou lr, le picard n'a pas de consonne épenthétique. Venredi pour vendredi (du latin veneris die). Là où le français a nd, dn ou mb, le picard a nn et mm respectivement: nminder pour demander (du latin demandare), Après un n suivi d'une voyelle, présence d'un d de liaison. J'd'ai l'habitude pour j'ai l'habitude.