Eugène Criqui, né le dans le arrondissement de Paris et mort le à Noisy-le-Grand en Seine-Saint-Denis, est un boxeur français, champion du monde des poids plumes en 1923.
Champion de France des poids mouches avant la Première Guerre mondiale avec un style scientifique, le boxeur est gravement blessé à la mâchoire par une balle allemande pendant la bataille des Éparges. Opéré à de multiples reprises, il devient « Gégène la Gueule cassée ». Loin d'abandonner le sport, le Parisien devient un redoutable cogneur sous la direction de Robert Eudeline. Au début des années 1920, une longue tournée australienne pleine de succès et une victoire expéditive sur Charles Ledoux lui ouvrent les portes des principaux championnats internationaux.
Face aux meilleurs athlètes de la catégorie des poids plumes, de tous les continents, ses exploits lui valent le surnom de « Roi du KO ». Eugène Criqui devient l'incontestable champion d'Europe en battant Arthur Wyns puis en défendant sa ceinture à trois reprises. Le rescapé de l'enfer voyage en Amérique pour contester à Johnny Kilbane son titre de champion du monde des poids plumes. Le au Polo Grounds, son triomphe par knockout au sixième round du combat en fait un fleuron du sport français. Le deuxième champion du monde français de boxe anglaise ne le reste que deux mois. Détrôné par Johnny Dundee, il rentre en France sans ceinture mondiale.
La perte de son titre mondial marque le début de son déclin. Blessé à la main lors d'un combat caritatif pour les laboratoires, Criqui est moins actif, moins en rythme. Il enchaîne plusieurs défaites avant de prendre sa retraite sur une ultime victoire en 1928. Reconverti entraîneur, il ne connaît pas la même réussite depuis l'extérieur des rings. Modeste et simple, l'ancienne gloire s'éloigne peu à peu du milieu de la boxe. Un gala est organisé à son profit sous l'Occupation, l'ancien soldat n’ayant pour revenu qu’une pension d'invalidité pour le reste de sa vie. Vice-président de l'Association amicale des anciens combattants et mutilés, il devient aveugle avant de mourir en 1977. Son entrée au panthéon de la boxe, lInternational Boxing Hall of Fame, en 2005, le fait sortir d'un long oubli.
Biographie Jeunesse et premiers combats vignette|gauche|alt=Carte postale de la rue de Belleville à Paris, traversée par un tramway funiculaire, où l'on observe diverses boutiques comme une boucherie et un théâtre populaire.|Les rues du quartier de Belleville voient grandir Eugène Criqui au début du XX siècle. Eugène Criqui naît le 15 août 1893 dans le arrondissement de ParisArchives de Paris, état-civil numérisé du arrondissement, acte de naissance 1651 de l'année 1893, page 26 (lire en ligne).. Il est le fils d'Eugène Félix Criqui, garçon de café et sommelier originaire de Strasbourg, et de Joséphine Marie Garnier, domestique native de la Mayenne, mariés le dans le .. Le jeune garçon ne s'attarde pas à l'école et aide financièrement sa famille modeste en travaillant dès l'âge de treize ans Eugène Criqui, le boxeur à la mâchoire de fer, récit documentaire en deux épisodes de Lénora Krief, réalisé par François Teste, France Culture, novembre 2020, écouter en ligne.. Il travaille en tant qu'apprenti tourneur-décolleteur dans une usine de la rue Saint-Maur à Belleville.. Criqui n'a pas bon caractère et son apparence chétive cache une force insoupçonnable. Petit voyou, il apprend à se battre dans la rue et remporte régulièrement ses duels.
Vers l'âge de seize ans, il fait la connaissance d'Auguste Saint-Didier qui vient de monter une société de sportifs où la boxe anglaise tient la place principale. Criqui entre dans la société et commence les combats officiels entre les cordes en tant que professionnel en 1910. De son propre aveu, Criqui ne s'entraîne ni physiquement ni techniquement, et progresse par l'observation et les combats d'entraînements face à Georges Bernard, Paul Manceau ou encore Lucien Vinez. Saint-Didier le lance dans le championnat des novices organisé au Wonderland. Après plusieurs victoires en tours éliminatoires, il s'incline face à son camarade d'entraînement Lucien Vinez, plus lourd que lui de .. Perdant mais heureux, car le créateur de la compétition, Théodore Vienne, lui donne .
En , le boxeur parisien affronte l'Anglais Buster Brown au Wonderland pour quatre-vingts francs. Il le met knockout rapidement dans la première reprise, si bien que le public réclame qu'il combatte une deuxième fois, cette-fois contre le Martiniquais Cherubin Durocher...
Champion de France d'avant-guerre (1912-1914) vignette|gauche|alt=Photographie en noir et blanc de deux boxeurs s'affrontant sur un ring devant quelques rangées de spectateurs habillés en costumes.|Combat entre Criqui contre Dastillon au Wonderland le 11 mai 1912. Le , Eugène Criqui devient champion de France des poids mouches en dominant manifestement René Voirin, ce qui lui vaut d'être proclamé vainqueur à l'unanimité des trois jugesSon droit au titre, bien qu'incontesté, reste mal établi du fait de l'existence en France de plusieurs fédérations... À la fin de l'année, il voyage pour la première fois de sa carrière à l'étranger et va battre aux points le Britannique Tom Smith sur ses terres. De retour en France, Criqui remet en jeu son titre national contre Francis Charles.. Au Cirque d'Hiver, le champion bat son challenger par abandon au dix-septième round, mais il perd son titre, les organisateurs ne sont pas en règle avec la Fédération française de boxe qui décide de retirer le titre au boxeur au profit d'Albert Bouzonnie. Pour reconquérir son bien, Criqui doit affronter le champion désigné, ce qu'il fait à l'Élysée-Montmartre en . Il le bat aux points à l'issue d'un match terne., mais Bouzonnie conserve son titre parce que la rencontre n'a pas été précédée d'un défi.. Un mois plus tard, Criqui rencontre, à Paris, le champion britannique qui gagne le combat, en vingt rounds, aux points..
Eugène Criqui traverse la Manche pour affronter le champion d'Angleterre Percy Jones à Liverpool le . Reconnu comme le champion du monde de la catégorie, Jones ne met aucun titre en jeu et est surpris par le batailleur français qui le bat aux points.. Les deux hommes signent rapidement pour se disputer quelques semaines plus tard une revanche avec les titres comme enjeu. Pour se préparer, Criqui multiple les combats et les victoires, face à Gaston Simon, Cherubin Durocher, Jack Bertin et Pat McAllister.. Le grand match se tient le , une nouvelle fois à Liverpool. Les deux champions doivent se présenter à la limite des poids mouches (), soit plus de deux kilogrammes de moins que pour la première rencontre.. Le Gallois prend l'avantage sur un Criqui, fatigué, amaigri, dès la deuxième reprise, l'envoyant au tapis à deux reprises sept et huit secondes. S'il passe à côté de son combat, le Parisien va jusqu'au terme de celui-ci et est logiquement annoncé perdant aux points par les juges.
Si sa défaite par knockout contre Charles Ledoux et son courage sont remarqués par la presse., la différence de puissance entre « Cyclone Ledoux » et la mécanique plus fragile de Criqui ne fait aucun doute.. Lorsque sa carrière pugilistique est interrompue par la Première Guerre mondiale, le boxeur parisien est dans l'ombre du champion français incontesté de sa catégorie.
Gueule cassée à la mâchoire de fer (1914-1916) vignette|upright=1.2|alt=Portrait d'un homme, yeux écarquillés, mâchoire abîmée, en tenue militaire avec un casque sur la tête.|Photographie de presse d'Eugène Criqui en tenue de poilu en 1921.
Réformé de service militaire , Eugène Criqui s'engage lorsque la mobilisation française est déclenchée en .. Le boxeur est affecté le au d'infanterie de ligne à Compiègne qu'il rejoint par la voie ferrée.. Armé d'un fusil Lebel, habillé d'un képi et pantalon rouge vif, Criqui suit le début de sa formation en Picardie.. Après le passage obligatoire à la vaccination anti-typhoïdique, l'athlète s'illustre sur le champ de tir dès les premiers jours de sa formation bien qu'il épaule et vise en gaucher., son œil droit étant toujours marqué par son affrontement avec Charles Ledoux. Criqui rejoint la Mayenne en camion pour deux nouvelles semaines d'entraînement afin de terminer sa formation à Laval. Par la voie ferrée et une longue randonnée dans la campagne, le régiment atteint le front près de Rupt-en-Woëvre dans la Meuse.. Le soldat enchaîne les gardes dans les tranchées. L'hiver et les rats n'épargnent personne sur la tranchée de Calonne où les obus pleuvent en .
La vie de l'ancien boxeur bascule le aux Éparges :
Blessé par une balle à fragmentation à la tête, le soldat perd une partie de sa denture (22 dents), sa mâchoire est fracturée, sa langue sectionnée en deux.. Soigné en urgence dans un hôpital de fortune de Rupt-en-Woëvre, son hémorragie est jugulée et il est stabilisé pour être transféré à Verdun.. Deux jours plus tard, Criqui est opéré. Le médecin réussit à enlever le plomb de la balle mais sept fragments de l'enveloppement en nickel de celle-ci restent incrustés dans l'os maxillaire. Une fois ces fragments enlevés et sa mâchoire recousue, Criqui est transféré par convoi sanitaire à l'hôpital de Neuville-sur-Saône.. Les opérations de chirurgie maxillofaciale se multiplient dans les semaines qui suivent, Gégène s'alimente de bouillie, se désaltère à la paille et n'a plus l'usage de la parole..
Consolidée par un appareil en fer, sa mâchoire se ressoude peu à peu. À l'hôpital, il teste la solidité de sa mâchoire et est rassuré sur sa possibilité de poursuivre sa carrière de boxeur. Cette prothèse, que Criqui conservera lors de ses combats, lui vaut le surnom de « Mâchoire de fer ». Il est renvoyé à son dépôt à Laval où il peine à se nourrir, et un colonel le fait réformer temporairement pour une année.
Champion d'après-guerre Retour sur les rings (1917-1919) Eugène Criqui pense arrêter la boxe anglaise et cherche du travail lorsqu'il rencontre par hasard Robert Eudeline dans la rue.. Pionnier de la boxe en France, originaire du Havre, Eudeline l’invite à faire de la culture physique dans sa salle parisienne. L'ancien boxeur reprend progressivement la boxe dans le groupe d'entraînement du « manager sans chapeau » en aux côtés de boxeurs renommés comme Georges Papin, Constant Pluyette et Raymond Vittet.. Son nouvel entraîneur oblige son nouveau poulain à changer de style et lui fait travailler sa puissance. Poussé à frapper un ballon de sable sans s'arrêter, Criqui s'entraîne à contre-cœur jusqu'à avoir un déclic en envoyant au tapis Maesens au Cercle Hoche. Lorsqu'il retrouve les rings, Eugène Criqui est un homme différent de celui d'avant-guerre, plus mature et expérimenté, transformé par la blessure et confiant en sa puissance. Il enchaîne plus d'une vingtaine de combats entre l'automne 1917 et l'hiver 1918, principalement au National Sporting Club de Paris qui organise des soirées hebdomadaires.
Affecté au Régiment d'Infirmier, il participe au tri des blessés pour les transporter dans des hôpitaux correspondant à leurs blessures.. Il n'est démobilisé que le .. Parallèlement, il enchaîne les succès avant la limite contre Auguste Grassi, Cherubin Durocher, Joseph Marty., Eugene Clifford ou encore Jimmy O'Day.. Si Arthur Wyns résiste jusqu'au terme du combat, il finit assommé, mitraillé de coups.. Après la fin des hostilités, Eugène Criqui poursuit une ascension fulgurante et accumule les victoires : Osmin Lurie, Jimmy Doyle, Kid Sullivan, Léon Poutet, Digger Evans., Walter Ross.. et Sam Keller. s'ajoutent à la liste des vaincus.. Seuls le Britannique et l'Américain Pal Moore le battent par knockout...
En , Criqui domine l'Américain Joe Mandell au Cirque de Paris.. Malgré une série de victoires, Eugène Criqui reste largement considéré à la fin des années 1910 comme un « champion modeste » qui ne peut rivaliser avec les meilleurs boxeurs de sa catégorie..
Tournée australienne triomphale (1920-1921)