Théophylacte d’Ohrid (en bulgare et en serbe : Теофилакт Охридски), aussi connu sous le nom de Théophylacte d’Achride ou Théophylacte de Bulgarie, de son nom de famille Théophylacte Héphaistos (en grec : Θεοφύλκτος Ήφαιστος), né vers le milieu du , vraisemblablement en Eubée, et mort vers 1108 ou 1126, fut archevêque d'Ohrid et théologien.

Il est surtout connu pour ses commentaires sur les saintes Écritures reconnus pour leur pertinence, leur sobriété et leur exactitudeProtection of the Mother of God Church, Rochester, N.Y. [on line] http://www.pomog.org/index.html?http://www.pomog.org/ocrhid.shtml., ainsi que pour les nombreuses lettres qu’il rédigea à l’endroit de destinataires variés.

D’abord diacre à la cathédrale Sainte-Sophie, il fut remarqué par l’impératrice-mère qui lui confia la tutelle de l’héritier présomptif d’alors, Constantin Doukas. Il fut par la suite nommé archevêque d’Ohrid, en Bulgarie, position délicate où il avait pour tâche de maintenir l’ordre social dans un pays qui avait été un État puissant, doté de sa propre Église avant son annexion à Byzance. Quoique toujours nostalgique de la douceur de vivre à Constantinople, il défendit avec vigueur l’indépendance de l’Église bulgare et tenta de son mieux de protéger la population contre les exactions dont elle était la victime de la part des hauts-fonctionnaires envoyés par Byzance.

Il a écrit un Miroir des princes à l’intention de Constantin Doukas et un panégyrique d’Alexis Comnène, de même que deux vies de saints témoignant de son attachement à sa patrie d’adoption.

Sa vie

Théophylacte Héphaistos naquit vers le milieu du , probablement à Chalkis, principale ville de l’ile d’Eubée. Arrivé à Constantinople dans les années 1060, il étudia sous la direction de Michel Psellos. à un moment de grand renouveau intellectuel dont les représentants principaux étaient Jean Mavropous, poète et métropolite d’Euchaita, Constantin Leichoudès, rhéteur et juriste, Jean Xiphilin, directeur de l’école de droit, et Michel Psellos.. Il devint ensuite diacre à la cathédrale Sainte-Sophie où il enseigna la rhétorique dans une école dépendant du patriarcat, mais formant aussi médecins, hauts-fonctionnaires, juges et clercs. Son talent lui valut bientôt le titre de « grand rhéteur » (κορυφαίος ρητόρων)..

C’est probablement durant cette période qu’il fut remarqué par l’impératrice Marie dont il demeura très proche même après qu’elle eut quitté le palais impérial pour le monastère des ManganesL’impératrice ne s’était pas faite religieuse ; elle habitait une annexe du couvent où elle rencontrait les gens importants de la société d’alors.. Cette amitié lui valut de devenir le tuteur de Constantin Doukas, alors héritier présomptif du trôneFils du précédent empereur Michel VII et de Marie d’Alanie, il perdit ce titre en 1087, lorsque l’empereur Alexis obtint un héritier mâle, Jean Comnène. Déjà fiancé à Anne Comnène, il garda l’affection de l’empereur jusqu’à sa mort vers 1095., pour lequel il écrit en 1085 un Miroir des princes (voir ci-après dans « œuvre »).

Une ou deux années plus tard, il fut nommé archevêque d’Achrida (maintenant Ohrid), poste important puisqu’il regroupait la plus grande partie de la Macédoine, de l’Albanie, de la Serbie, de la Grèce du Nord ainsi que le centre et le nord de la Bulgarie, mais aussi politiquement sensible puisque, après le gouverneur militaire du thème, l’archevêque était le principal représentant d’une puissance qui, non seulement avait détruit le puissant empire édifié par Siméon de Bulgarie, mais l’avait annexé.. Le patriarcat, fondé sous Justinien et garantissant l’indépendance de l’Empire bulgare, avait été ramené en 1018 au rang d’archevêché et le titulaire, grec et non plus bulgare, de cette Église (qui avait toutefois conservé une certaine indépendance) dépendait, non du patriarche de Constantinople, mais directement de l’empereurVoir à ce sujet .. Théophylacte fut le cinquième évêque grec à occuper ce poste, succédant à Jean III..

Les débuts furent difficiles pour ce grand intellectuel qui avait vécu à la cour impériale de Constantinople : non seulement sa nouvelle ville était empreinte d’« une puanteur mortelle », mais la population l’accueillit avec des insultes et des chants patriotiques à la louange de la Bulgarie ancienne.. Isolé dans ce poste aux confins de l’Empire byzantin, il demanda à de nombreuses reprises tant à l’impératrice Marie qu’au grand logothète d’être relevé de ses fonctions. Aucune réponse ne venant, il se mit à la tâche et, peu à peu, finit par se prendre d’affection pour les gens simples qui l’entouraient et dont la piété le touchait. Il remplit ses fonctions avec zèle et défendit les intérêts et l’indépendance de l’Église bulgare. Pour assurer la diffusion de la culture byzantine dans les pays slaves de la région, il soutint le développement de l’Église orthodoxe et de la littérature bulgare, faisant traduire en slavon de nombreux textes sacrés et permettant l’utilisation de cette langue dans la liturgie..

Pour contrer la propagande des hérésies paulicienne et bogomile dans la région, il favorisa la formation d’un clergé et d’un épiscopat local instruit et compétent, tout en luttant énergiquement contre les abus des collecteurs de taxes envoyés par Constantinople. Il fut dès lors l’objet de nombreuses accusations, tant dans son diocèse qu’à Constantinople., qui lui valurent toutefois l’affection du peuple, conscient de son labeur incessant en sa faveur..

Quoiqu’il ait fait quelques voyages à Constantinople durant son mandat, il ne put y retourner de façon permanente. D’après une date figurant sur le manuscrit d’un de ses poèmes, il était encore vivant en 1125, mais on ne peut dire s’il était encore archevêque d’Ohrid à ce moment.. La date de sa mort est inconnue.

Son œuvre

Auteur prolifique, il est surtout connu par les quelque 130 lettres parvenues jusqu’à nous, lesquelles constituent une source importante pour l’histoire économique, sociale et politique de la Bulgarie et la prosopographie byzantine, ainsi que par sa production exégétique et théologique.

Théologie et exégèse

Ses commentaires sur les Évangiles, les Actes des Apôtres, les épitres de saint Paul et les prophètes se basent sur ceux du Docteur et Père de l'Église saint Jean Chrysostome.

Ses travaux d'exégète méritent une place importante dans la littérature exégétique par leur pertinence, leur sobriété et leur exactitude.

Il composa ses divers commentaires du Nouveau Testament et des prophètes mineurs de l’Ancien Testament à la demande de l’impératrice Marie, alors retirée dans un couvent.

Le souverain modèle

Les premières œuvres que l’on possède sont les deux logoi basilikoi qu’il adressa, la première en 1085 à l’endroit du jeune prince Constantin Doukas, la deuxième en 1088 à l’endroit de l’empereur Alexis. Ces œuvres qui tiennent à la fois de la louange et de l’exhortation constituent une sorte de Miroir des princes, genre à la mode au Moyen Âge, consistant en conseils et en préceptes moraux, « miroir » du souverain modèle. Le premier, rédigé en 1085/1086, était destiné au prince Constantin Doukas et fut présenté sous forme d’allocution en présence de la mère du prince. Après une entrée en matière vantant la douceur de vivre à Constantinople, Théophylacte fait l’apologie des qualités et des prouesses physiques du prince (glissant diplomatiquement sur ses capacités intellectuelles) et le panégyrique de sa mère. La deuxième partie, qui est le véritable miroir, énumère et compare les différentes formes de gouvernement (monarchie, aristocratie, démocratie) avec leurs opposées (tyrannie, oligarchie et « ochlocracie ») avant d’énumérer les qualités que doit posséder un bon empereur..

Le deuxième, rédigé en 1088, constitue un panégyrique de l’empereur Alexis , chose surprenante puisque Théophylacte était certainement plus près de l’impératrice Marie et des Doukas que des Comnènes.. Il s’éloigne dans cet éloge du miroir traditionnel en vantant les prouesses militaires du prince..

Hagiographie

Théophylacte écrivit deux ouvrages hagiographiques, le premier consacré à un de ses prédécesseurs, saint Clément d’Ohrid, le deuxième aux quinze martyrs de Tibériopolis.

Lorsque Cyrille et Méthode furent chassés de Moravie où ils avaient élaboré l’alphabet glagolitique pour mettre les Écritures à la portée du peuple, leur héritage fut transmis dans les autres pays slaves grâce à la Bulgarie où se développa l’alphabet cyrillique et où l’archevêque Clément d’Ohrid joua un rôle crucial. La Longue vie de Clément débute par un panégyrique des frères Constantin (Cyrille) et Méthode, envoyés comme missionnaires chez les Slaves. En reconnaissant que Cyrille avait traduit les Évangiles « du grec vers la langue des Bulgares » et en identifiant le slavon et la langue bulgare, Théophylacte faisait un pas en direction du nationalisme bulgare de ses diocésains. De même, il parle avec chaleur du caractère de Boris, converti au christianisme, et de ses œuvres pour la diffusion de la foi, tout comme il affirme que ce même caractère se retrouvait chez Siméon, l’ennemi juré de Byzance..

Le deuxième ouvrage, destiné à rehausser le prestige de son diocèse en mettant en valeur non seulement les racines chrétiennes de l’Église bulgare, mais en les reliant aux plus anciennes traditions de la Rome chrétienne, est Le martyre des saints et glorieux martyrs de Tibériopolis, appelée Stroumitsa en langue bulgare, martyrisés sous le règne de l’empereur impie Julien l’Apostat. Le martyrion débute par une longue introduction qui couvre les règnes de Contance jusqu’à l’avènement de Julien et à sa persécution des chrétiens. Au cours d’une de ces persécutions, un groupe de chrétiens de Nicée s’enfuit pour s’établir à Tibériopolis en Macédoine. La communauté chrétienne grandit au point d’alarmer les autorités de Thessalonique, lesquelles envoient deux hauts-fonctionnaires enquêter. Quinze chefs de la communauté sont arrêtés et, sur l’ordre des hauts fonctionnaires, exécutés. Ils sont enterrés par leurs coreligionnaires, chacun dans un sarcophage, et bientôt les miracles s’y multiplient au point où « Tibériopolis devient un phare renommé, illuminant les cités de l’Ouest [les Balkans] de la lumière de la foiHistoria Martyrii XV Martyrum, cap. 17 dans Patrologia Graeca, CXXVI, col. 176. ». Après cette description, l’histoire se transporte quelques siècles plus tard et raconte la conversion du khan Boris en 864 par des prêtres byzantins et la propagation de la foi dans le royaume des Bulgares. C’est sous son règne que les saints martyrs se manifestent à nouveau par des miracles. Boris fait exhumer leurs cercueils pour les enterrer dans une église qu’il fait construire en leur honneur à Bregalnitsa, où le culte se fit dès lors en slavon..

Les lettres

Presque toutes écrites entre 1091 et 1108, les quelque 130 lettres qui sont parvenues jusqu’à nous sont remplies de nostalgie à l’endroit de Constantinople et de plaintes sur l’environnement « barbare » dans lequel Théophylacte doit vivre, procédé littéraire certes commun aux hauts représentants de Byzance forcés de vivre loin de la métropole, mais traduisant les sentiments profonds d’un homme habitué aux usages de la cour impériale.