Les académies talmudiques (yeshivot) de Babylonie, également appelées les académies gaoniques, bien qu'elles aient été fondées à la période des docteurs du Talmud, quelques siècles plus tôt, étaient le centre de l'éducation juive et du développement de la Loi juive en Mésopotamie d'à peu près 220 EC à 1038 EC (ou, selon les dates hébraïques, de 3980 AM à 4798 AM). C'est sur leur modèle que furent conçues les académies talmudiques ultérieures.

Pour les Juifs de la période des Amoraïm et des Gueonim (correspondant à l'antiquité tardive et au haut Moyen Âge), les académies babyloniennes occupèrent la même fonction que l'ancien Sanhédrin, celle d'un concile d'autorités spirituelles juives. Les communautés juives en diaspora se référaient toujours à l'exil à Babylone de -586, et selon la tradition religieuse, de nombreux exilés de Babylone n'auraient pas répondu à l'appel d'Ezra et Néhémie et seraient restés dans cette ville ; parmi leurs descendants, il y aurait eu les deux docteurs de la Loi, Rav Achi et Ravina. Quoi qu'il en soit, au , à l'époque de la dynastie sassanide zoroastrienne, la ville de Babylone était déjà en grande partie ruinée comme en témoignait déjà Pline l'Ancien, mais le savoir juif se perpétuait ailleurs en Babylonie, à Firouz Shabour, Mata Mehassia, Nehardea, Nisibis, Mahoza, Poumbedita, Séleucie, Soura ainsi qu'en Égypte, au Caire, où se trouvait la synagogue Ben Ezra dans le quartier appelé « Babylone », et plus tard à Damas et Bagdad. Les deux académies les plus réputées étaient celles de Soura et de Poumbedita : la première fut pendant longtemps prédominante, mais son autorité déclina vers la fin de la période gaonique, et le gaonat de Poumbedita, dans lequel fut transféré le collège de Nehardea, prit l'ascendant. Des centres moins importants, généralement périphériques, exerçaient aussi quelque influence. Ce furent les seules académies à survivre aux persécutions survenues à l'époque des Savoraïm, intermédiaire entre celles des Amoraïm et des GueonimLouis Ginzberg in Geonica..

La plupart de ces académies étaient proches de la capitale sassanide, Ctésiphon, qui était en ce temps la plus grande ville du monde après ConstantinopleMatt T. Rosenberg, Largest Cities Through History, about.com, 2007, New York. Le principal travail de ces académies fondées par Rav Abba bar Aybo et Shmouel fut la compilation du Talmud de Babylone, amorcée par Rav Achi et Rav Ina, principaux guides spirituels de la communauté juive de Mésopotamie, vers l'année 550. Le travail éditorial de leurs successeurs, les Savoraïm, continua sur ce texte pendant les 250 ans qui suivirent, s'achevant à la fin du . Après la conquête de la Perse au , elles restèrent en fonction pendant encore quatre cents ans sous le califat islamique.

Les académies de Babylone prirent un ascendant considérable sur la vie juive au cours de la période des Gueonim, considérés comme les dirigeants spirituels de l'ensemble des communautés de la diaspora juive (à l'exception des possessions fatimides d'Égypte et de Syrie dirigées par les Académies talmudiques en terre d'Israël). Selon l'épître de Sherira Gaon, qui sert de référence pour la période gaonique, le premier gaon de Soura fut Mar Rav Mar, qui en assuma la fonction en 609, et le dernier aurait été Samuel ben Hofni, décédé en 1034 (en réalité, il semble qu'au moins trois gueonim lui aient brièvement succédé, mais à sa mort, l'académie de Soura était déjà ferméeMoshe Gil, Jews in Islamic Countries in the Middle Ages, ) ; le dernier gaon de Poumbedita fut Hizkiya Gaon, déposé et torturé à mort en 1040, selon les sources traditionnellesI. Singer & S. Mendelssohn, in Jewish Encyclopedia, Hezekiah Gaon (bien que les études modernes ne semblent pas les confirmerMoshe Gil, ibid, pp. 111 - 116). Toutefois, il est généralement considéré que la période des Gueonim s'arrête à la mort de Haï Gaon, en 1038, couvrant donc approximativement 450 ans.

Histoire

D'Ezra à Juda

Les Juifs de Babylonie ont probablement pris part aux changements et mouvements qu'Ezra et ses successeurs, tous natifs de la Babylonie, ont introduit en terre d'Israël. Cependant, pour les quatre siècles qui séparent Ezra le Scribe (aux environs du AECLes dates exactes des missions d'Ezra et Néhémie, ainsi que leur relation chronologique, sont incertaines, car chacune est datée en années de règnes du roi achéménide Artaxerxès. Or, plusieurs rois ont porté ce nom, et régné à des périodes très différentes, ce qui peut situer la date de la mission d'Ezra en 458 AEC tout comme en 397 AEC — A. J. Toynbee, A Study of History, vol.12 (1961) Oxford University Press, 1964 note 2) de Hillel l'Ancien ( AEC), il n'y a aucun détail éclairant sur l'histoire des Juifs en Babylonie. Les indications données par Flavius JosèpheFlavius Josèphe, Antiquités, Livre XVIII chap. 9, concernant la période parthe, font état d'une communauté populeuse, comportant des éléments plus notables par leurs faits d'armes que leur érudition. Pour les siècles suivants, de Hillel à son descendant Juda le Prince, qui a vécu environ deux siècles après son ancêtre, quelques maigres renseignements sur l'instruction des Juifs babyloniens apparaissent dans le Talmud.

Sherira Gaon, dont l'épître constitue la principale source sur les écoles babyloniennes, écrit à propos de cette période : « Bien que sans aucun doute, une instruction publique de la Torah ait été dispensée ici en Babylonie, il n'y avait pas, en dehors des exilarques, de directeurs d'écoles reconnus jusqu'à la mort de Rabbi [Juda le Prince]Épître de Rav Sherira Gaon, p.27. »

Le siège principal du judaïsme babylonien est Nehardea, à l'exception d'une période de persécution suivant la mort d'Anilaïos et Asinaïos ; la ville abrite une très ancienne synagogue, construite selon la tradition à l'époque du roi Joacihin. Rabbi Akiva, émissaire du Sanhédrin, s'y rend à la période précédant la venue de Hadrien, pour discuter d'un point de loi matrimoniale avec Nehemia de Bet Dli, un Sage localMishna Yebamot 16:6. À Huzal, une localité voisine de Nehardea, une synagogue se trouve non loin des ruines de l'académie d'Ezra.À la même époque, Judah ben Bathyra tient son école à Nisibis, où se réfugieront de nombreux savants palestiniens lors des persécutions romaines. Croyant le centre d'étude en terre d'Israël détruit, Hanania, le neveu de Yehochoua ben Hanania, reconstruit un centre à Nehar-Peḳod ; des docteurs de la terre d'Israël veilleront cependant à ce qu'il se réduise en importance, afin de ne pas causer de schisme entre la terre d'Israël et Babylone. Ce sont par ailleurs des Babyloniens qui aideront à la reviviscence du centre israélite.

Fondation des académies

Parmi ces Juifs babyloniens qui reviennent en terre d'Israël afin de relever ses centres d'études à la suite des campagnes et persécutions de Hadrien, se distingue Rabbi Nathan, parent de l'exilarque, nommé à la tête de l'académie de Ousha, qui continue son activité même sous Juda Hanassi (alors que les centres ont été relevés). Un autre Babylonien, Rabbi Hiyya, est l'un des plus importants maîtres à penser de la fin de l'ère des Tannaïm. Un midrash rapporte que Rabbi Hiyya aurait enseigné à son neveu Rav « toutes les règles d'étude de la Torah selon la méthode de BabylonieBereshit Rabba 33:3, cité par Adin Steinsaltz, Rav, in « Personnages du Talmud, » p. 121. »

Le retour de Rav en Babylonie, en l'an 530 de l'avènement des Séleucides (c'est-à-dire en 219 EC), marque une époque, celle du début de la prédominance du judaïsme babylonien dans la vie juive, jusqu'à la mort de Haï Gaon en 1038 EC. Lorsque Rav arrive à Nehardea, des érudits d'envergure, comme Rabbi Chila et Shmouel, y enseignent déjà. Laissant à ce dernier l'instruction des Juifs à Nehardea, Rav fonde une nouvelle académie, à 20 parasanges de distance, dans la ville de Soura. C'est ainsi qu'existent en Babylonie deux académies contemporaines, assez éloignées l'une de l'autre pour ne pas interférer dans leurs affaires mutuelles. Rav et Shmouel jouissant tous deux d'une grande réputation et d'un nom moins grand prestige, leurs académies sont considérées comme d'importance et d'influence égales. Les discussions et cours de Rav et Shmouel forment la première strate dans la composition du Talmud de Babylone. La coexistence pendant de nombreuses décennies de ces deux collèges de même rang a créé le phénomène où deux académies talmudiques dirigent la vie spirituelle en Babylonie. Ces académies devinrent, avec quelques légères interruptions, une institution permanente et un facteur de poids dans le développement du judaïsme babylonien.

Lorsqu'Odénat détruit Nehardea en 259 — douze ans après la mort de Rav et cinq après celle de Shmouel — le collège de Nehardea est transféré dans la ville voisine de Poumbedita (actuellement Falloujah), où Juda ben Ezéchiel, plus connu comme Rav Yehouda, disciple de Rav et Shmouel, avait fondé sa propre école. Du tant de son fondateur, et plus encore de celui de ses successeurs, la yechiva de Poumbedita acquiert une réputation d'acuité intellectuelle et de subtilité, qui dégénère souvent en ergotagesT.B. Baba Metzia 38b. Poumbedita devient donc l'autre pôle de la vie intellectuelle des Juifs babyloniens, et conserve ce rôle jusqu'à la fin de la période gaonique.

Nehardea retrouve sa prééminence avec Amemar, un contemporain de Rav Ashi. Le lustre de Soura (également connue sous le nom d'une ville voisine, Mata Meḥassya, dans laquelle l'académie se situe temporairement, ou par intermittence) est rehaussé par le disciple et successeur de Rav, Rav Houna, sous la direction duquel le nombre d'élèves atteint des chiffres inégalés jusqu'alors. À la mort de Rav Houna, en 297, Rav Yehouda, directeur de l'académie de Poumbedita, est également reconnu par les sages de Soura comme leur directeur. Cependant, après sa mort survenue deux ans plus tard, Soura devient le seul centre d'études, avec Rav Ḥisda à sa tête. Ḥisda avait déjà rebâti au temps de Houna l'académie de Rav, tombée en ruines, tandis que le collège de Houna se trouvait à Mata MeḥassyaLettre de Sherira, éd. Neubauer. À la mort de Ḥisda, en 309, Soura perd sa prépondérance pour une longue période.

À Poumbedita, Rabba bar Nahmani (mort en 331), Joseph (mort 333), et Abaye (mort en 339) se succèdent à sa direction. Rava, transporte ensuite le collège dans sa ville natale, Mahoza. L'étude de la Loi atteint sous ces maîtres un nouveau développement, en particulier les discussions d'Abaye et Rava, qui forment une strate du Talmud de Babylone. Des savants fuyant les persécutions romaines en terre d'Israël, contribuent également fortement à élever le niveau des débats et du savoir. À la mort de Rava, en 352, le collège retourne à Poumbedita ; son directeur, Nahman bar Isaac (mort en 356) est un disciple de Rava. On peut percevoir dans sa méthode d'enseignement les première traces de tentatives en vue de systématiser l'importante masse de données qui s'est accumulée dans la Gémara babylonienne, laquelle forme avec la Mishna le corpus du Talmud de Babylone. C'est cependant à Soura, et non à Poumbedita, qu'il est revenu de réaliser ce travail : après la mort de Rava, un autre élève a fondé une académie à Naresh, près de Soura ; cette académie est la première à avoir interféré avec la croissance de l'école de Soura, mais Soura regagne la suprématie après la mort de Papa, grâce à Rav Achi. Sous sa conduite, et pendant plus d'un demi-siècle (Rav Achi est mort en 427), Soura attire tant de monde que les exilarques eux-mêmes s'y rendent à chaque automne, afin d'y tenir leurs réceptions traditionnelles. Poumbedita s'incline devant Soura, et ce pendant plusieurs siècles.