Le Concerto en sol est un concerto pour piano en trois mouvements composé par Maurice Ravel de l'été 1929 à . Il est créé à Paris, salle Pleyel, le par sa dédicataire, la pianiste Marguerite Long, avec l'Orchestre Lamoureux dirigé par le compositeur.
Il est l'avant-dernière œuvre achevée de Ravel qui, à partir de 1933, perd la faculté d'écrire sa musique. Construit sur un modèle classique, inspiré d'après son auteur de Mozart et de Saint-Saëns, il partage avec le Concerto pour la main gauche, dont il est l'exact mais très dissemblable contemporain, de nombreux emprunts au jazz. Succès public et critique dès sa première, il est enregistré dès 1932 et compte aujourd'hui parmi les œuvres les plus jouées et les plus étudiées de Ravel.
L'œuvre porte la référence M.83, dans le catalogue des œuvres du compositeur établi par le musicologue Marcel Marnat.
Histoire Contexte vignette|upright|gauche|Le chef d'orchestre américain d'origine russe Serge Koussevitzky commanda le Concerto en sol à Ravel en 1929. Au début du , jusqu'à la Première Guerre mondiale, le concerto était un genre tombé en désuétude et dédaigné du public français. Mozart était alors peu joué, et en dehors des concertos de Beethoven et Chopin, les goûts allaient davantage à la « musique pure » incarnée par la symphonie. Le concerto pour piano revint à la mode dans les années 1920. Dans la mouvance néoclassique de l'après-guerre, Bartók (dont le Premier concerto date de 1926), Stravinsky (Concerto pour piano et instruments à vent, 1924) et Gershwin (Concerto en fa, 1928), notamment, s'y consacrèrent. En France, depuis Saint-Saëns, dont le Cinquième et dernier concerto pour piano datait de 1896, le champ était resté vierge. Selon Nichols, si on excepte Francis Poulenc, dont le Concert champêtre a été créé avec piano en 1929 mais composé primitivement pour clavecin et orchestre, Ravel fut le premier compositeur français à s'attaquer à ce genre au .
L'idée d'une œuvre concertante pour piano était ancienne chez Ravel. Dès 1913 il avait projeté une composition rhapsodique d'inspiration basque pour piano et orchestre, qu'il comptait baptiser Zazpiak Bat, et dont il ébaucha des esquisses pour trois mouvements : Marguerite Long se souvient que pour deux de ces mouvements, les esquisses étaient . tandis qu'il travaillait au Trio en la mineur. La guerre survenant, ce projet fut ajourné, lettre de Ravel à Élie Robert Schmitz, 25 mars 1922 : .. Ce n'est qu'au début des années 1920, sur les propositions d'Élie Robert Schmitz, futur organisateur de sa tournée américaine de 1928, que Ravel revint au projet d'une « fantaisie » pour piano et orchestre inspirée cette fois du Grand Meaulnes, lettre de Ravel à Élie Robert Schmitz, 25 mars 1922 : ., dans laquelle il comptait se produire comme soliste en Amérique du Nord. Mais, accaparé par sa Sonate pour violon et piano et jugeant son idée première inadaptée, il renonça à ce projet, lettre de Ravel à Élie Robert Schmitz, 18 janvier 1927 : . et .
C'est finalement à partir de 1929 que Ravel composa sur commande non pas un, mais deux concertos pour piano et orchestre. Le Concerto en sol répondit à une commande de Serge Koussevitzky, qui voulait célébrer le de l'Orchestre symphonique de Boston au cours de la saison 1930-1931 avec un festival d'œuvres nouvellesLe Concerto en sol fut écrit parmi d'autres partitions commandées à quelques-uns des compositeurs les plus éminents du moment, dont Hindemith (Konzertmusik pour orchestre à cordes et cuivres), Stravinsky (Symphonie de Psaumes) et Roussel (Symphonie ).. Après avoir envisagé le titre de Divertissement, Ravel opta finalement pour celui de Concerto, l'estimant , entretien accordé par Maurice Ravel au London’s Daily Telegraph, 11 juillet 1931. : Roger nichols voit aussi dans le choix de ce titre une volonté de Ravel de « rentrer dans le rang » (« rejoin the mainstream ») après le Boléro et la plupart de ses œuvres depuis Le Tombeau de Couperin.. Commencé le premier, il fut achevé et créé après celui pour la main gauche. Il est l'avant-dernière œuvre achevée par Ravel : seules les trois chansons de Don Quichotte à Dulcinée lui sont postérieures.
Conception Composition vignette|upright|gauche|Maurice Ravel, ici sur son balcon du Belvédère en 1930, composa l'essentiel du Concerto en sol à Montfort-l'Amaury entre 1929 et 1931.
La composition du Concerto en sol dura plus de deux ans. Ravel s'y attaqua au cours de l'été 1929, lettre de Ravel à Marie Gaudin, 19 août 1929 : et les travaux avancèrent durant toute la seconde moitié de l'année, lettre de Ravel à M. D. Calvocoressi, 3 octobre 1929 : . À cette époque, le compositeur projetait de laisser à Koussevitzky le soin de la première mondiale puis de jouer le Concerto lui-même « dans les cinq parties du monde », lettre de Ravel à Serge Koussevitzky, 20 décembre 1929 : . Cependant, dès le mois de décembre il commença à travailler simultanément au Concerto pour la main gauche pour le pianiste Paul Wittgenstein, ainsi qu'à un poème symphonique baptisé Dédale 39 qui ne devait jamais dépasser le stade d'ébauche. Jusqu'à son achèvement au début de l'automne 1930, le Concerto pour la main gauche fut traité en priorité, lettre de Ravel à Charles Mapou, 24 septembre 1930 : au prix d'un surcroît d'activité dont les effets se firent rapidement sentir sur la santé déjà fragile du musicien. Épuisé, lettre de Ravel à Georges Vriamont, 5 décembre 1930 : , Ravel renonça à achever le Concerto en sol dans les délais prévus et ne reprit le travail qu'en , lettre de Ravel à Alfred Madoux-Frank, 5 février 1931 : pour finalement achever son œuvre en novembre de la même année, lettre de Ravel à Henri Rabaud, 20 novembre 1931 : .
Ravel, habituellement peu prolixe sur l'élaboration de ses œuvres, s'exprima à plusieurs reprises sur le Concerto en sol durant sa composition, alors qu'il ne révéla presque rien du Concerto pour la main gauche. Le il confia au journal hollandais De Telegraaf :
Le , il s'entretint avec Calvocoressi dans le Daily Telegraph, confirmant son style et ses sources d'inspiration :
Le enfin, il rendait publiques, dans Excelsior, la forme et l'instrumentation du concerto à venir en omettant, comme le remarque Arbie Orenstein, les clarinettes, la harpe et les huit instruments de la batterie :
Dédicace vignette|upright|Marguerite Long, dédicataire et première interprète du Concerto en sol qu'elle présenta en Europe en 1932. Ravel dédia le Concerto en sol à la pianiste Marguerite Long, alors au faîte de sa réputation, avec laquelle il avait déjà collaboré pour la création du Tombeau de Couperin en 1919. Celle-ci témoigna que, lors d'un dîner, Ravel lui déclara soudain :
Préparatifs
Comme en témoignent sa correspondance et les entretiens qu'il a donnés à ce sujet, Ravel pensait au début créer son Concerto lui-même comme soliste, mais il avait sous-estimé l'exigence de sa partition. Sa technique au clavier étant insuffisante, il essaya de combler son retard en travaillant les Études de Chopin, celles non moins redoutables de Liszt, mais aussi, pour l'indépendance des doigts, la Fugue de son propre Tombeau de Couperin. Marguerite Long rapporta : . Ravel se décida donc, au dernier moment, à laisser Marguerite Long être la première interprète de son œuvre : .
Renoncer à se produire comme soliste ne fut pas la seule concession à laquelle Ravel fut contraint. Au début des années 1930, le compositeur commençait à présenter des signes alarmants d'épuisement physique, que son acharnement à composer les concertos rendit d'autant plus patents. Ses amis comme ses médecins jugèrent donc totalement déraisonnable son projet de présenter le Concerto en sol dans une immense tournée mondiale qui l'aurait fait passer, envisageait-il, par . On lui ordonna le repos complet pour la fin de 1931, et il se résolut à ne conduire sa nouvelle œuvre qu'à travers une tournée européenne.
Premières auditions
Création
vignette|upright|Maurice Ravel à Londres en octobre 1928, à l'occasion de la cérémonie de remise de son doctorat honoris causa à l'Université d'Oxford.
Le Concerto en sol fut créé à Paris, salle Pleyel, le , au cours d'un festival assuré par l'orchestre Lamoureux et entièrement consacré à la musique orchestrale de Maurice Ravel. Le concert comportait la Pavane pour une infante défunte, la Rapsodie espagnole, la seconde suite de Daphnis et Chloé, La Valse, le Boléro et enfin le tout nouveau Concerto. Le jeune chef d'orchestre portugais Pedro de Freitas Branco, chef des concerts symphoniques de Lisbonne, assura la direction du concert, sauf pour la Pavane, le Boléro et le Concerto, qui furent dirigés par Ravel en personne, Marguerite Long assurant la création au piano grand queue de concert PleyelMarguerite Long joue le concerto en sol de Maurice Ravel à la salle Pleyel, sous la direction de M. Ravel en personne, lire en ligne. L'affluence fut considérable : Pierre-Octave Ferroud commenta : et le concert, .
Tournée européenne Sitôt le Concerto créé, Ravel et Long entamèrent une tournée européenne de 3 mois , avec chronologie de la tournée du 18 janvier au 18 avril 1932 qui les mena à Anvers (), Liège (), Bruxelles (21 et ), à nouveau Paris (, avec les Concerts-Pasdeloup, où le Presto final fut bissé), Vienne (), Bucarest (), Prague (), Londres (), Varsovie (), Lwów (), Berlin (), Haarlem (), Rotterdam (), Amsterdam (), La Haye (), Arnhem (), Budapest (), puis, de retour en France, à Lyon (début mai). Aux programmes figuraient notamment, outre la nouvelle œuvre, le Boléro, La Valse, la Pavane pour une infante défunte et Le Tombeau de Couperin. Ravel fut invité à conduire les orchestres, se limitant généralement à la direction du Concerto, sauf au concert d'Anvers où il dirigea également le Boléro, la Symphonie de Haydn et l'ouverture des Maîtres chanteurs de Wagner.
Partout le compositeur et la pianiste connurent un vif succès public, et spécialement en Europe centrale.. Le troisième mouvement fut régulièrement bissé . À Bucarest la reine de Roumanie assista au concert et Ravel fut décoré par le roi Carol II en personne.. La princesse Juliana et le prince consort des Pays-Bas à Amsterdam, le président Miklas à Vienne honorèrent les concerts de leur présence. À Berlin, Wilhelm Furtwängler, qui souhaitait impérativement que Ravel interprète le Concerto lui-même quitte à attendre la saison suivante, avait déprogrammé le concert et attribué la date à Paul Hindemith, ce qui avait entraîné un bref incident diplomatique fin 1931 : Aristide Briand, alors ministre des Affaires étrangères, fut saisi par l'ambassadeur de France à Berlin. ; pour finir, le concert ne fut décalé que d'une soirée. Wilhelm Kempff et Paul Kletzki y assistèrent. Ravel avait refusé de jouer en Russie soviétique, expliquant : .
Premières américaines
Aux États-Unis, le Concerto en sol fut joué pour la première fois le , simultanément par l'orchestre symphonique de Boston (direction de Serge Koussevitzky avec Jesús Maria Sanromá au piano), et par l'orchestre de Philadelphie (direction de Leopold Stokowski avec Sylvan Levin au piano). À New York le concerto fut donné en première audition au Carnegie Hall le , toujours par l'orchestre de Philadelphie dirigé par Stokowski.
Accueil critique En France vignette|Critique du Concerto en sol par Robert Brussel dans Le Figaro, 18 janvier 1932.