Eadbald est roi du Kent de 616 à sa mort, le .
Fils du roi Æthelberht et de la princesse franque Berthe, Eadbald succède à son père, qui a fait du Kent le plus puissant royaume de l'Angleterre anglo-saxonne. Resté païen alors qu'Æthelberht était devenu le premier roi anglo-saxon à se convertir au christianisme, Eadbald ne reçoit le baptême qu'un certain temps après son avènement et se sépare de sa première femme à la demande de l'Église. Il se remarie avec Emma, une princesse franque, qui lui donne deux fils, Eormenred et Eorcenberht, ainsi qu'une fille, Eanswith.
Sous le règne d'Eadbald, le rayonnement du Kent diminue, mais le royaume reste suffisamment puissant pour conserver son indépendance vis-à-vis d'Edwin de Northumbrie, notamment grâce au fructueux commerce qu'il pratique avec les royaumes francs. Le Kent et la Northumbrie entretiennent de bonnes relations, symbolisées par le mariage d'Edwin avec Æthelburg, la sœur d'Eadbald. Après la mort d'Edwin, en 632 ou 633, Æthelburg retourne dans le Kent, mais elle envoie ses enfants à la cour franque, à l'abri des intrigues d'Eadbald et d'Oswald, le successeur d'Edwin. La dynastie royale du Kent s'unit également à celle d'Est-Anglie à travers le mariage d'Eorcenberht et Seaxburh, fille du roi Anna d'Est-Anglie.
À la mort d'Eadbald, en 640, son fils Eorcenberht lui succède. Il est possible qu'Eormenred ait régné conjointement avec son père ou son frère.
Les sources
thumb|upright=1.2|L'Angleterre anglo-saxonne au début du .|alt=Carte de la Grande-Bretagne montrant le Nord de l'Angleterre dominé par les Angles, le Sud-Ouest par les Saxons, et le Kent et l'île de Wight par les Jutes. Les Celtes occupent encore l'Ouest de l'île et l'Écosse.
L'une des principales sources pour l'histoire du Kent au est lHistoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite au début du par Bède le Vénérable, un moine bénédictin de Northumbrie. Bède s'intéresse principalement à la christianisation de l'Angleterre, mais son texte apporte également des informations importantes sur l'histoire politique de la Grande-Bretagne, et en particulier sur les règnes d'Eadbald et de son père Æthelberht. L'un des correspondants de Bède est Albinus, abbé du monastère Saint-Pierre et Saint-Paul de Cantorbéry.
L'histoire des enfants d'Eadbald est retracée dans une série de textes réunis par les historiens modernes sous le nom de « légende de sainte Mildrith ». Malgré leur caractère hagiographique, ces textes apportent également des informations d'ordre historique sur la famille royale du Kent. D'autres sources existent, au premier rang desquelles la Chronique anglo-saxonne, une collection d'annales réunies à la fin du dans le royaume de Wessex, mais aussi des lettres papales, des listes de rois et des chartes. Ces dernières sont des documents légaux qui enregistrent des donations de terres royales à des sujets ou à l'Église. Les chartes du règne d'Eadbald ne sont connues que par des copies ultérieures, les documents originaux ayant été perdus.
Contexte : les origines du royaume de Kent
L'installation dans le Kent de peuples continentaux, principalement des Jutes, s'achève vers la fin du . Æthelberht, le père d'Eadbald, monte probablement sur le trône en 589 ou 590, mais la chronologie de sa vie est difficile à établir. À sa mort, en 616, le Kent est un royaume particulièrement puissant, notamment grâce aux relations commerciales qu'il entretient avec l'Europe continentale. Le pouvoir d'Æthelberht est tel que Bède affirme qu'il exerce un sur les autres rois anglo-saxons.
Bien que l'île ait été partiellement christianisée à l'époque romaine, les Anglo-Saxons sont toujours païens à la fin du . En 597, le pape Grégoire le Grand envoie une mission dirigée par Augustin pour les convertir au christianisme. Augustin s'installe dans l'Est du Kent et réussit rapidement à convertir Æthelberht, qui lui donne des terres à Cantorbéry. Deux autres rois, Sæberht d'Essex et Rædwald d'Est-Anglie, reçoivent eux aussi le baptême sous l'influence d'Æthelberht.
Les listes de rois donnent l'impression que le Kent était gouverné par une succession ininterrompue de souverains uniques, mais l'existence d'une royauté partagée est bien documentée ailleurs en Angleterre, ainsi que dans le Kent même à partir de la fin du , où l'on trouve des rois du Kent occidental autour de Rochester et des rois du Kent oriental autour de Cantorbéry, les premiers étant généralement soumis aux seconds. Aucun texte ne permet d'affirmer que cette pratique est en usage à l'époque d'Æthelberht et Eadbald, mais les découvertes archéologiques faites dans les deux régions sont suffisamment distinctes pour suggérer que les Anglo-Saxons se sont d'abord établis dans le Kent oriental, où l'on trouve des objets d'influence jute et franque, tandis que le Kent occidental constitue une conquête ultérieure qui aurait néanmoins conservé un statut politique et une identité distincte, comme en témoignent ses productions de caractère saxon. Cette situation politique expliquerait pourquoi le Kent a très rapidement bénéficié de deux évêchés distincts après l'arrivée des missionnaires chrétiens, l'un à Rochester et l'autre à Cantorbéry, ce qui ne s'est produit dans aucun autre royaume anglo-saxon.
Ancêtres et famille proche
D'après Bède, la lignée des rois du Kent est issue des frères Hengist et Horsa, qui auraient débarqué en Angleterre au milieu du , mais ils sont considérés comme des personnages mythiques par les historiens actuels.. Le père d'Æthelberht, Eormenric, apparaît dans les généalogies royales du Kent et les historiens ne mettent en doute ni son existence ni le fait qu'il ait régné sur le Kent. Æthelberht s'est marié deux fois, mais sa seconde épouse (dont on ignore le nom) ne peut pas être la mère d'Eadbald, car ce dernier l'épouse après la mort de son père, à la consternation de l'Église. Il en découle que la mère d'Eadbald est probablement Berthe, première épouse d'Æthelberht et fille du roi franc de Paris .
Eadbald a une sœur, Æthelburh, qui est probablement la fille de Berthe. Elle épouse le roi Edwin de Northumbrie, l'un des monarques anglais majeurs du . La fratrie d'Eadbald comprend peut-être également un frère : une lettre du pape adressée à Juste, archevêque de Cantorbéry entre 619 et 625, mentionne un roi Aduluald qui semble distinct de Audubald (Eadbald). Cet Aduluald (Æthelwald) pourrait être un frère d'Eadbald qui règnerait sur le Kent occidental sous l'autorité d'Eadbald, à moins qu'il ne s'agisse que d'une erreur de scribe et que Aduluald réfère également à Eadbald.
Selon les textes de la « légende de sainte Mildrith », l'archevêque Laurent aurait persuadé Eadbald de répudier sa première épouse pour se remarier avec Ymme ou Emma, une femme issue de la dynastie mérovingienne.. Des indices chronologiques et onomastiques suggèrent qu'elle pourrait être la fille du roi . ou peut-être plutôt du maire du palais de Neustrie Erchinoald.
Eadbald et Ymme ont une fille, Eanswith, fondatrice de l'abbaye de Folkestone, et deux fils, Eorcenberht et Eormenred. D'après la « légende de sainte Mildrith », ce dernier est l'aîné des deux et aurait détenu le titre de , régnant peut-être aux côtés de son père et sous son autorité. Il pourrait être mort avant Eadbald, laissant Eorcenberht hériter du trône. Un troisième fils nommé Ecgfrith apparaît sur l'une des chartes d'Eadbald, mais il s'agit en réalité d'un faux, probablement rédigé au ...
L'avènement d'Eadbald et la réaction païenne
Æthelberht meurt le et Eadbald lui succède. Bien que son père se soit converti au christianisme vers 600, lui-même est resté païen. Après la mort de son père, il épouse sa veuve, qui est elle aussi probablement païenne. Même si les mariages entre belle-mère et beau-fils ne sont pas strictement interdits par l'Église, ces noces sont considérées comme une preuve des convictions païennes du roi.
Bède décrit le rejet du christianisme de la part d'Eadbald comme un pour l'expansion de l'Église. C'est vers cette même période que meurt le roi d'Essex Sæberht, converti sous l'influence d'Æthelberht. Ses fils chassent alors l'évêque de Londres Mellitus du royaume, probablement avec la bénédiction d'Eadbald. Bède poursuit en décrivant les qui frappent Eadbald pour le punir de son paganisme, ainsi que sa possession par un , possible allusion à des crises d'épilepsie. Le roi se laisse finalement convaincre de répudier sa femme et d'embrasser le christianisme. La seconde femme d'Eadbald, Ymme, est franque, et il est probable que la conversion du roi soit en grande partie liée aux relations diplomatiques et commerciales entre le Kent et les Francs chrétiens. Les missionnaires présents à Cantorbéry bénéficiaient vraisemblablement d'un important soutien franc.
Les fouilles menées dans deux tombes anglo-saxonnes des du cimetière de Finglesham ont révélé un pendentif de bronze et une boucle aux motifs d'entrelacs clairement symboliques du culte du dieu Woden. Ces bijoux datent probablement de cette période de réaction païenne.
La chronologie de Bède
Bède offre un récit très détaillé des événements du début du règne d'Eadbald, de son avènement à sa conversion au christianisme :
: mort d'Æthelberht et avènement d'Eadbald. 616 : Eadbald conduit une réaction païenne contre le christianisme. Il épouse sa belle-mère, en violation des canons de l'Église, et refuse le baptême. Vers cette même date, l'évêque de Londres Mellitus est chassé par les fils du défunt roi Sæberht d'Essex et se réfugie dans le Kent. 616 : Mellitus quitte la Grande-Bretagne pour se réfugier sur le continent aux côtés de l'évêque de Rochester Juste. 616/617 : l'archevêque de Cantorbéry Laurent envisage de suivre Mellitus et Juste sur le continent, mais il en est dissuadé par un rêve où saint Pierre le fouette. Le lendemain matin, il montre les cicatrices laissées par cette épreuve à Eadbald, qui se convertit sur-le-champ. 617 : Juste et Mellitus reviennent ensemble en Grande-Bretagne, . Juste est rétabli à Rochester. v. 619 : mort de l'archevêque Laurent. Mellitus lui succède. entre 619 et 624 : Eadbald fonde une église qui est consacrée par Mellitus. : mort de Mellitus. Juste lui succède comme archevêque de Cantorbéry. 624 : le pape écrit à Juste pour lui dire qu'il a appris la conversion du roi dans les lettres du roi Aduluald. Il lui envoie son pallium, en précisant qu'il ne doit servir qu'à la célébration des « Saints Mystères ». vers 625 : le roi païen Edwin de Northumbrie demande la main d'Æthelburg, la sœur d'Eadbald. Eadbald accepte, mais exige qu'il la laisse pratiquer sa religion et lui demande d'envisager le baptême pour lui-même. : Juste sacre Paulin évêque d'York. ou plus tard la même année : Edwin accepte les conditions et Æthelburg se rend en Northumbrie, accompagnée de Paulin. Pâques 626 : Æthelburg accouche d'une fille nommée Eanflæd. 626 : Edwin mène une campagne militaire couronnée de succès contre les Saxons de l'Ouest. Vers cette même date, écrit à Edwin et à Æthelburg, pressant le premier de se baptiser sur le modèle d'Eadbald et encourageant la seconde à s'efforcer de convaincre son mari. La lettre adressée à Æthelburg indique que le pape n'a appris que peu de temps auparavant la conversion d'Eadbald.
Une chronologie alternative
Le récit de Bède est généralement accepté par les historiens, mais D. P. Kirby remet en question sa chronologie. La lettre de à Æthelburg laisse clairement sous-entendre que la conversion d'Eadbald est récente, et il est difficilement envisageable que le pape n'ait pas été mis au courant de ce développement plus tôt. Kirby en conclut que le roi n'a pas été converti par Laurent, mais par Juste : le récit de la flagellation miraculeuse de Laurent serait une invention hagiographique postérieure due à la plume d'un moine de Cantorbéry. D'après lui, la conversion d'Eadbald ne peut avoir eu lieu qu'entre 621 et , date à laquelle Mellitus consacre une église construite par le roi.