thumb|180px|Croix dite de saint Thomas, surmontant un nilaviḷakku, lampe à huile traditionnelle.

Les chrétiens de saint Thomas (aussi appelés Église de Malabar) sont un ensemble de communautés religieuses et d'Églises dans le Sud de l'Inde, notamment sur la côte de Malabar et dans l’État du Kerala, dont l'origine remonte aux débuts du christianisme.

Si l'on en croit la tradition des Chrétiens et des Hindouistes locauxPetit dictionnaire de l'Orient chrétien (§ Église syro-malabare), Brepols, Turnhout, 1991, p. 194, l'apôtre Thomas serait arrivé en terre indienne en 52 pour évangéliser le pays, ce qui fait que l'Inde aurait connu une christianisation antérieure à celle de nombreux pays d’Europe. Les Églises indiennes étant de tradition syriaque ou syrienne, les historiens pensent que l'arrivée du christianisme en Inde est probablement liée aux échanges commerciaux et culturels avec le Proche-Orient (dans l'autre sens, des notions comme celle du zéro sont parvenues en Méditerranée).

De nos jours, plusieurs Églises orientales existent toujours au Kerala, avec des affiliations complexes et diverses. Leur histoire est en effet très mouvementée avec de nombreuses scissions et recompositions : initialement dans la juridiction de l'Église de l'Orient, l’arrivée des chrétiens européens (Portugais, Anglais…) amène des évolutions.

Terminologie Les chrétiens de saint Thomas sont appelés ainsi à cause de leur vénération pour l'Apôtre Thomas dont il est dit qu'il a apporté le christianisme en Inde. Cette dénomination remonte à l'époque de la colonisation portugaise. Ils sont également connus, en particulier localement, comme les Nasrani ou Nasrani Mappila. « Nasrani » est un terme qui signifie « chrétien ». Il semble être dérivé de Nazôréen ou Nazaréen soit en référence à Nazareth, la ville d'origine de Jésus, soit comme forme locale du nom de Nazôréens que portaient les premiers chrétiens d'origine juive (nasraya ou nasrayie en syriaque)Dans le syriaque de la Peshitta, les termes "secte des Nazaréens" et "Jésus de Nazareth" emploient tous les deux l'adjectif nasraya (ܕܢܨܪܝܐ) () Bruce Manning Metzger, The early versions of the New Testament , 1977, "Peshitta Matt, and Luke... nasraya, 'of Nazareth'." ; William Jennings, Lexicon to the Syriac New Testament, 1926, ; Robert Payne Smith Compendious Syriac Dictionary, 1903, .). G. F. Moore rappelle que le syriaque nasrayie ne doit rien au grec, mais dérive de l'araméen ( G.F. Moore, Nazareth and Nazarene, dans The biginnings of Christianity, F.J.F. Jackson et K. Lake , 1920, Londres, vol. I, 426-432.).. Mappila est un titre honorifique appliqué aux membres de religions non-indiennes, y compris les musulmans (Jonaka Mappila) et les Juifs (Yuda Mappila)Županov, Ines G. (2005). Missionary Tropics: The Catholic Frontier in India (16th–17th centuries), p. 99 and note. University of Michigan Press. Bindu Malieckal (2005) Muslims, Matriliny, and A Midsummer Night's Dream: European Encounters with the Mappilas of Malabar, India; The Muslim World Volume 95 Issue 2 page 300. Certains chrétiens syriens de Travancore continuent à accoler ce titre honorifique à leurs nomsThe Mappila fisherfolk of Kerala: a study in inter-relationship between habitat, technology, economy, society, and culture (1977), P. R. G. Mathur, Anthropological Survey of India, Kerala Historical Society, .. Le gouvernement indien désigne les membres de la communauté comme « chrétiens de Syrie », terme dont l'autorité coloniale néerlandaise était à l'origine, pour distinguer les « chrétiens de saint Thomas », qui utilisent le syriaque comme langue liturgique, des chrétiens nouvellement évangélisés qui suivaient la liturgie latineVadakkekara, Benedict (2007). Origin of Christianity in India: a Historiographical Critique, . Media House Delhi.. Le terme « syrien » ne se rapporte pas à leur appartenance ethnique, mais à leur lien historique, religieux et liturgique à l'Église de l'Orient, ou à l'Église syrienne orientale.

Histoire

L'implantation du christianisme en Inde thumb|300px|right|Église orthodoxe de Fort Cochin. Selon la Tradition des chrétiens du Kérala, l'apôtre Thomas serait arrivé par la mer (vers 52) et aurait débarqué à Muziris sur la côte de Malabar (aujourd'hui Cranganore)Ilaria ramelli, L'arrivée de l'Évangile en Inde et la tradition sur saint Thomas in L'apôtre Thomas et le christianisme en Asie, éd. AED, Paris, 2013, ., et aurait évangélisé la région avec l'apôtre Barthélemy. Sa tombe supposée, à Mylapore près de Chennai (anciennement connue sous le nom Madras), est un lieu de pèlerinagePetit dictionnaire de l'Orient chrétien (§ Chrétiens de saint Thomas), Brepols, Turnhout, 1991, p. 90. Cette évangélisation est considérée comme possible pour de nombreux historiens — mais non attestée.

L'existence de chrétiens en Inde est attestée dès le , par des inscriptions relevées sur des patènes de cuivre des églises chrétiennes de la région de Kerala, au sud-ouest du pays. De plus, d'après l'historien du Eusèbe de Césarée, Pantène d'Alexandrie (ou Fantainos), y fit un voyage pour y prêcher l’Évangile à la demande du patriarche Démétrios d’Alexandrie, Ilaria ramelli, L'arrivée de l'Évangile en Inde et la tradition sur saint Thomas in L'apôtre Thomas et le christianisme en Asie, éd. AED, Paris, 2013, .. Il en serait revenu avec un exemplaire de l'évangile que Matthieu avait écrit en langue hébraïque et qui semble n'avoir contenu que des paroles de Jésus.

Très tôt, vers le de notre ère, l'Inde fut atteinte par des missionnaires de l'Église de Perse, laquelle, avant de s'éloigner de l'Église chalcédonienne et de refuser les décisions du concile d'ÉphèseElle sera de ce fait accusée de nestorianisme., dépendait de la juridiction de l'antique Patriarcat d'Antioche. Une expansion au cours du est attribuée à , marchand et missionnaire perse, qui débarqua à Muziris en 345, chargé par le catholicos-patriarche de Séleucie de fournir à la chrétienté de Malabar un clergé, c’est-à-dire un évêque et plusieurs prêtres, ainsi que des textes sacrés et une infrastructure ecclésiastique.

Ainsi, cette Église de Malabar naissante était issue de l’Église de Perse, mais c’est en 450 qu’elle y fut vraiment rattachée, entrant dans la juridiction du catholicosat de Séleucie-Ctésiphon (Église de l'Orient), indépendant du « patriarcat d'Antioche et de tout l'Orient depuis le Synode de Markabta (424), notamment en raison de la séparation politique entre Rome et la Perse.

Le schisme nestorien En 431, le concile d’Éphèse, réunissant les prélats de l’Empire romain, condamna comme hérétique le nestorianisme, doctrine défendue par Nestorius. L’Église de Perse ne reconnu pas ce concile, car elle était elle-même nestorienne. Ce schisme brisa l'unité des chrétiens de langue syriaque, variante de l’araméen utilisée comme langue liturgique de part et d’autre de la frontière romano-Perse. La langue évolua alors peu à peu en deux variantes : occidentale pour la Syrie ; orientale pour la Perse et ses dépendances dont fait partie l’Inde.

Cosmas Indicopleustès rendit compte de l'existence de la chrétienté de Malabar dans les années 520-525. C'est vers 650 que le catholicos Ishoyahb III met l'Église de Malabar sous la dépendance de l'Église de l'Orient, syriaque orientale et nestorienne. Au le catholicos Timothée crée la Province ecclésiastique d'Inde, province de l'extérieur, qui englobait la chrétienté de Malabar.

Depuis au moins cette époque-là, le chef de l'Église locale, qui a alors une grande autonomie, est un métropolite de l'Église de l'Orient. Il occupe la dixième place dans la hiérarchie de l'Église et portait le titre de Métropolite-Évêque du siège de saint Thomas et de toute l'Église des Chrétiens de l'Inde. Mais comme les métropolites ne parlent généralement pas la langue locale, le pouvoir est en fait entre les mains d'un prêtre indien qui portait le titre d'Archidiacre et Porte de toute l'Inde et était le véritable chef civil et religieux de la communauté.

Après le , le catholicossat d’Irenoupolis envoya des évêques pour les Chrétiens de saint Thomas en Inde. Mais, à partir du , seule l'Église de Séleucie-Ctésiphon (nestorienne) envoyait encore des évêques au Malabar. L’Église y était ainsi exclusivement nestorienne et de rite syriaque oriental à l’arrivée des Portugais.

La domination portugaise Vasco de Gama est le premier Portugais à atteindre l’Inde par la mer, en 1498, en débarquant à Calicut sur la côte de Malabar. Les premiers contacts avec les locaux au début du se passent sans heurts.

En 1503, après une période sans évêque, le catholicos-patriarche de Séleucie-Ctésiphon reconstitue une hiérarchie pour l'Inde en consacrant plusieurs évêques, dont Yahballaha, avec le titre de Métropolite de l'Inde et de la Chine, Dinkha, Jean et Jacques. À l'arrivée des Portugais dans la région, la hiérarchie locale est donc constituée d'un métropolite résidant à Angamala et de trois évêques suffragants.

Vasco de Gama puis Cabral parviennent à s'assurer de l'estime du roi hindou de Cochin, de sorte que toute la contrée passe sous le contrôle des Portugais ; ceux-ci font alors pression sur l’Église locale appelée Syro-malankare pour une union avec Rome et sèment ainsi trouble et division au sein de ces chrétientés atypiques. Il s’agit, selon eux, de « ramener » ces chrétiens jugés « séparés », et qui plus est peut-être « hérétiques », à l’orthodoxie et dans l’obédience romaine. Ils établissent ainsi l'Inquisition dès 1560.

En juin 1599, l’archevêque portugais de Goa, Alexis de MenezesEusèbe Renaudot, op. cité, col 50. —de rite latin, convoque l'assemblée générale, qualifiée plus tard de synode de Diamper, afin de décider de cette union. C'est l'origine de l'actuelle Église catholique syro-malabare. Les chrétiens du Malankar (ou Malabar) contraints d’accepter cette « romanisation », y perdent alors leur autonomie structurelle et supportent une rupture en matière liturgique du fait d'une latinisation des usages. Placés de force sous la juridiction de l'Église de Rome, ils dépendent dès lors du diocèse d’Angamali, suffragant de Goa et gouverné par des évêques latins et jésuites. Un jésuite, Francisco Roz, est nommé évêque en 1601 et latinise fortement le rite (avec des emprunts au rite de BragaIrénée-Henri Dalmais, Les liturgies d'Orient, Cerf (col. Rites et symboles), Paris, 1980, p. 48.).

Les livres sacrés de l'ancienne Église malabare ainsi que d’antiques manuscrits liturgiques seront brûlés, sur l'ordre de l’archevêque de MenendezJean-Pierre Valognes, Vie et mort des Chrétiens d'Orient, Fayard, Paris, 1994, p. 444, œuvre poursuivie par ses successeurs.

La résistance / réaction syrienne Pour faire face aux vexations et à la répression qu'ils subissaient de la part des catholiques (latinisation, interdiction de dire la messe en syriaque, mise en prison des prêtres, destruction des livres liturgiques et patrologiques) et après avoir en vain multiplié les recours à Rome, beaucoup de chrétiens fuient les ports. Ils se réunissent le au pied de la croix de Coonen à Cochin où ils jurent de ne pas rester sous l'obédience des Portugais et des « paulistes ». Six mois plus tard, l'archidiacre Thomas Palakomatta, est élu par imposition des mains de douze prêtres et ils font légitimer cette élection par le patriarche jacobite d'Antioche.

Ainsi se reconstitue l'Église syro-jacobite du Malabar (puttankuttukar, nouvelle assemblée) qui se détache de l'Église catholique de rite syro-malabar (palayakuttukar, ancienne assemblée). L'Église de Malabar connaît alors l'installation d'une double hiérarchie : jacobite antiochienne, de liturgie syro-occidentale ; catholique romaine, de liturgie syro-orientale latinisée. Les Jésuites doivent cependant céder la place aux Carmes déchaux dans ce territoire.

La multiplication des Églises center|600px|Églises de Saint-Thomas.