L'élection présidentielle française de 1974 est la quatrième élection présidentielle sous la et la troisième au suffrage universel direct. Elle se tient les 5 et . Il s'agit d’un scrutin anticipé faisant suite à la mort du président Georges Pompidou le mois précédent.
Le premier tour voit s'exprimer la rivalité entre Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre gaulliste jusqu'en 1972, et son ministre des Finances Valéry Giscard d'Estaing, toujours en poste, face au premier secrétaire du Parti socialiste, François Mitterrand, candidat de l'union de la gauche.
Valéry Giscard d'Estaing devancé largement par son rival du , l'emporte au second avec 50,81 % des suffrages exprimés face à François Mitterrand, soit un écart de seulement 1,62 % ( d'avance), avec un record historique de participation pour un second tour, de 87,33 %, qui sera seulement approché par les fortes participations de 1981, puis 1988 et 2007.
Cette élection présidentielle, marquée par des débats intenses, reste aujourd'hui la plus serrée de l'histoire de la République, loin devant les deux autres victoires les plus étroites, avec des écarts au second tour d'un peu plus de 3 % en 2012 et en 1981.
Contexte À la suite des événements de Mai 68, la France connaît de profondes mutations politiques. En raison d'une majorité absolue de « non » avec 52,4 % des votes exprimés au référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation, Charles de Gaulle démissionne de la présidence de la République le , comme il avait annoncé qu’il le ferait en cas de refus de son projet.
Lors de l'élection présidentielle anticipée de 1969, l'ancien Premier ministre gaulliste Georges Pompidou est élu au second tour face au centriste Alain Poher, président du Sénat et président de la République par intérim.
Dans sa déclaration de politique générale prononcée le , le nouveau chef du gouvernement, Jacques Chaban-Delmas, présente son propre projet de « nouvelle société ». En 1972, il doit démissionner en raison de désaccords politiques avec le chef de l’État et une partie de la majorité, plus conservatrice que lui. Il est remplacé par Pierre Messmer. À gauche, le Parti communiste français, le Parti socialiste et le Mouvement des radicaux de gauche concluent en 1972 une alliance électorale fondée sur un programme commun de gouvernement.
Survenant le , le décès du président Georges Pompidou, malade depuis plusieurs années, entraîne l'organisation d’une nouvelle élection présidentielle anticipée.
Modalités du scrutin
Conformément à l'article 6 de la Constitution, le président de la République française est élu pour un mandat de sept ans.. Si aucun candidat ne recueille la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour de scrutin, un second tour a lieu quatorze jours plus tard : seuls peuvent alors se présenter les deux candidats arrivés en tête au premier tour ou après un éventuel retrait de candidats mieux placés. Les dates du scrutin sont fixées en Conseil des ministres et publiées au Journal officiel portant convocation des électeurs pour l'élection du Président de la République, publié au JORF du , .. Le scrutin est fixé pour le (premier tour) et le (second tour).
Chaque candidat doit satisfaire plusieurs conditions : être de nationalité française et ne pas être privé de ses droits civiques concernant l'éligibilité ; avoir au minimum ; être inscrit sur une liste électorale ; recueillir 100 de parlementaires ou d'élus locaux : ces parrainages doivent provenir d'au moins trente départements ou collectivités d'outre-mer différents sans qu'un dixième ou plus des élus signataires ne proviennent du même département ou collectivité d'outre-mer.
Le Conseil constitutionnel est, selon l'article 58 de la Constitution, garant de la régularité de l'élection, de l'examen des réclamations et de la proclamation des résultats.
Candidats Jacques Chaban-Delmas (UDR) thumb|Au 24, quai de Béthune, Georges Pompidou meurt le 2 avril 1974.
Jacques Chaban-Delmas, député et maire de Bordeaux, est âgé de . Président de l'Assemblée nationale de 1958 à 1969 puis Premier ministre de Georges Pompidou de 1969 à 1972, il peut incarner une fidélité au gaullisme qui ne se résout pas au passéisme – il reprend sous forme de slogan de campagne le thème qui avait déjà été le fil directeur de son passage à Matignon : la « Nouvelle société ».
Le , deux jours à peine après le décès du président Pompidou, le jour même de l'inhumation, Jacques Chaban-Delmas déclare sa candidature. La dépêche de l'AFP tombe sur les téléscripteurs à , pendant qu'on prononce à l'Assemblée l'éloge funèbre du défunt. Valéry Giscard d'Estaing ne manque pas d'exploiter à son profit cette maladroite précipitationVoir René Rémond . Marie-France Garaud attribue à « un gaulliste » la perfidie suivante : « ce fut comme s'il avait sauté à pieds joints sur le cercueil de Pompidou » (La fête des fous, Plon, 2006 , ). Dans plusieurs meetings en province de Valéry Giscard d’Estaing, un des animateurs n'oublie pas d'offrir à l'intention de ses partisans une allusion appuyée à la faute de Chaban-Delmas : ainsi Jean Lecanuet à Rouen le 22 avril : « Lorsque l'événement s'est produit, Valéry Giscard d'Estaing s'est tenu sur la réserve. Il ne s'est pas précipité sur le pouvoir », Michel d'Ornano à Montpellier le 26 avril : « La candidature a été faite avec la décence qu'il convenait », Pierre Baudis à Toulouse le 29 avril : « Vous avez commencé votre campagne quand elle devait être commencée » (cités par et )..
Le fait est que Chaban-Delmas a de bonnes raisons de vouloir aller vite. Même si ses entreprises pour rassembler derrière lui le parti gaulliste ont porté leurs fruits les mois précédents (son proche Roger Frey a obtenu la présidence du groupe parlementaire, et il a pu pousser Alexandre Sanguinetti, un gaulliste « historique » critique envers le Président Pompidou, au secrétariat général du parti), il sait que d'autres ambitions peuvent le concurrencer au sein du mouvement gaulliste. Et c'est en effet la cacophonie dans ce camp : Christian Fouchet, au nom de la fidélité absolue à de Gaulle, a été le premier à se lancer dès le C'est du moins cette date que fournissent et Jean-Jacques Becker, . (Arthur Conte, et évoquent le 5 avril)., alors que, le Même si au moins deux sources (Arthur Conte et ) évoquent le 4 – Jacques Berne précisant même « à » –, Jean-Jacques Becker , René Rémond , et évoquent le 5 avril, André Laurens précisant même qu'Edgar Faure comptait initialement se lancer le 4, et a au dernier moment retardé d'un jour son annonce à la demande expresse de Pierre Messmer. Selon Patrick Chastenet et Philippe Chastenet, , Edgar Faure aurait toutefois annoncé « officieusement » sa candidature le 4 à ., c'est l'inconstant Edgar Faure qui fait aussi connaître son intention de concourir. Mais la candidature la plus préjudiciable à Jacques Chaban-Delmas serait celle du Premier ministre en poste, Pierre Messmer, au nom de l'héritage du Président défunt, avec la légitimité que peut lui conférer sa fonction.
thumb|redresse|Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre de 1969 à 1972. Or un groupe « pompidolien » mené par le ministre de l'Intérieur Jacques Chirac et deux conseillers du président Pompidou, Marie-France Garaud et Pierre Juillet, pousse en ce sens un Pierre Messmer conscient de son manque de charisme et peu enclin à se lancer dans la bataille. Ce dernier annonce le son intention de se lancer si cela permet de faire l'unité de la majorité, puis se retire le soir même après avoir constaté ne pas être suivi (sinon par Edgar Faure, qui en profite pour se retirer avec panache d'un combat mal engagé pour lui). Jacques Chaban-Delmas, qui a obtenu le le soutien du comité central et des groupes parlementaires de l'UDR, est donc définitivement le candidat unique du parti gaullisteChristian Fouchet jette l'éponge le 15 avril, cf. Becker .. Il obtient également le soutien du petit Centre démocratie et progrès de Jacques Duhamel le (un comité directeur approuve ce soutien par contre 7 abstentions). Mais sa légitimité est minée par le trop-plein de candidatures déclarée au cours de la semaine.
Parallèlement, selon Le Monde, le patronat se divise aussi, soutenant Giscard d'Estaing, et le candidat gaulliste..
La publication le du « Manifeste des 43 », appel de quatre ministres et 39 parlementaires UDR ou proches de l'UDR, sape encore sa candidature. Au-delà de la langue de bois du texte, une chose est claire : celui-ci ne mentionne pas le nom de Chaban-Delmas et désavoue donc la candidature que les signataires sont supposés soutenir. Jacques Chirac avait demandé à Chaban-Delmas de retirer sa candidature après avoir consulté un rapport des renseignements généraux prédisant un échec, mais les historiens sont toujours divisés sur les intentions de la manœuvrePozzi Jérôme, « L'Appel des 43 et le mouvement gaulliste : manœuvre politique, relève générationnelle et fronde des « godillots » », Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2007/1 (), . DOI : 10.3917/parl.007.0109. URL : https://www.cairn.info/revue-parlements1-2007-1-page-109.htm..
Dès lors, le cours de la campagne de Chaban se résume à une dégringolade continue dans les sondages. Les coups bas d'une partie de l'UDR n'expliquent peut-être pas tout : plusieurs commentateursJean-Jacques Becker, ou Jean Charlot, . Jean Charlot note que l'effondrement de Chaban dans les sondages est tout particulièrement perceptible dans les catégories sociales en principe les plus attachées à la majorité : femmes, personnes âgées, inactifs et ruraux. Patrick Chastenet et Philippe Chastenet, évoquent des propos ironiques tenus par Arlette Laguiller dans un de ses meetings : (). attribuent aussi son échec au choix stratégique d'une campagne axée sur des thèmes sociaux, qui effarouche la droite sans mordre sur l'électorat de François Mitterrand. Son programme présidentiel est une mise au goût du jour des idées développées lors de sa présence à l'hôtel Matignon. Il prêche de tribune en tribune les bienfaits de cette nouvelle société qui verrait se réconcilier patronat et travailleurs. Son « plan de de lutte contre la menace de crise et pour le progrès économique et social », présenté lors d'une conférence de presse le , s'appuie sur l'infléchissement du modèle de développement dans le sens d'une meilleure utilisation des ressources, la participation des partenaires sociaux aux responsabilités économiques, une politique vigoureuse des prix garantissant le pouvoir d'achat, une répartition juste de la charge fiscale ou l'amélioration des bas salaires.
Chaban organise ce qui s'avérera une maladresse tactique. Il invite André Malraux à participer à son spot de campagne officielle. Celui-ci est très malade et l'apparition de ce vieil homme au visage secoué de tics qui tient un discours prophétique inintelligible où il invoque les mânes de Jules Ferry entache l'image de Chaban-DelmasAndré Malraux prophétise « l'utilisation permanente de la télévision et de l'ordinateur » dans cette vidéo sur le site de l'Institut national de l'audiovisuel. Selon Patrick Chastenet et Philippe Chastenet, , Chaban aurait fait la confidence suivante sur cette calamiteuse prestation : .. Enfin, l’affaire de sa « feuille d’impôt », dévoilée par Le Canard enchaîné en 1972, ne favorise pas le candidat gaulliste.
Valéry Giscard d'Estaing (FNRI) vignette|redresse|Valéry Giscard d'Estaing en 1969. Valéry Giscard d'Estaing, fréquemment désigné par ses initiales, « VGE », est depuis 1962 ministre de l’Économie et des Finances (avec une interruption de trois ans, entre 1966 et 1969). Il n’en demeure pas moins, avec ses , le plus jeune des trois candidats susceptibles de l’emporter.