vignette|300px|Scène de cannibalisme au Brésil au . Gravure tirée du livre de Hans Staden Nus, féroces et anthropophages, 1557.

L’anthropophagie (du grec , « être humain », et qui se rapporte à l'action de « consommer ») est une pratique qui consiste à se nourrir d'êtres humains.

L'anthropophagie peut recouvrir des réalités profondément différentes selon la civilisation, la période historique et les individus. Elle a dans beaucoup de sociétés une fonction rituelle ou magique. Il peut s'agir d'endocannibalisme (au sein du groupe social) ou d'exocannibalisme (vis-à-vis de groupes extérieurs ou ennemis). Norme sociale dans les sociétés traditionnelles qui la pratiquaient, elle est strictement considérée comme criminelle dans les sociétés modernes.

Anthropophagie et cannibalisme vignette|Sculpture d'une femme cannibale réalisée en ivoire vers 1650 par Leonhard Kern Menschenfresserin (1588-1662), visible au Musée de Stuttgart Si une confusion est souvent faite entre anthropophagie et cannibalisme, les deux notions sont loin de se recouvrir, à plusieurs égards.

Cannibalisme non humain

D’abord parce que le cannibalisme, défini comme le fait de manger des individus de sa propre espèce, n’est pas spécifiquement humain : 1 500 espèces pratiquent régulièrement ou occasionnellement le cannibalisme. L’étymologie d’anthropophagie (« consommation d’êtres humains ») restreint clairement cette notion à des populations humaines ou des êtres humains.

Deux significations du même acte Une autre distinction parfois faite entre anthropophagie, terme neutre, et cannibalisme, terme plus chargé de violence, est que celui-ci consiste en l’anthropophagie rituelle. Selon cette distinction, les survivants du « drame de la cordillère des Andes », qui ont ingéré les passagers décédés, se sont livrés à des actes d’anthropophagie circonstancielle, pour survivre ; les pratiques rituelles ancestrales ou pathologiques consistant à consommer des proches, des ennemis, etc. pour capter les propriétés du défunt, maintenir l’équilibre social, etc. relèvent quant à elles du cannibalisme essentiel.

Anthropophagie physique et symbolique Par ailleurs, certaines cultures connaissent une anthropophagie symbolique, qui ne porte pas sur la consommation physique de chair humaine, mais sur la dévoration de sa substance symbolique. Ainsi des cultures d’Afrique de l’Ouest, dans lesquelles le sorcier anthropophage, qualité souvent considérée comme héréditaire, inspire une véritable terreur dans l’imaginaire collectif. Pour les Wolofs comme pour leurs voisins, nit k- (l’être humain), est constitué de trois composants : yaram w- (corps), de fit w- (force vitale), de bakkan b- (souffle vital) ; ce que dëmm b-, le sorcier anthropophage, s’approprie, c’est le fit, la force vitale, pour augmenter son capital de vie, en dépossédant la victime du sien. Tandis que celle-ci périclite ou meurt, lui se renforce, il ne l’aura même pas touchéeHenri Gravrand, « Psychopathologie africaine », XI, 2, 1975, p. 179-216. Ainsi, nombre de troubles physiques ou mentaux sont-ils attribués par la communauté à la malfaisance d’un sorcier anthropophage ou d’une famille de sorciers anthropophages. Lorsque ses membres détectent une agression anthropophage, ils peuvent déclencher un rite pour libérer la victime, mais tout aussi bien lyncher celui, celle ou ceux taxés d’anthropophagieMaria Teixeira, « Sorcellerie et contre-sorcellerie : un réajustement permanent au monde », Cahiers d’études africaines, , 189-190, 7 avril 2008, , , (lire en ligne, consulté le 13 septembre 2021).

Histoire Paléolithique Il semble que l'anthropophagie ait été pratiquée dès le Paléolithique . Des traces de dépeçage ont été observées sur des ossements humains préhistoriques, mais les indices en question ne sont toutefois pas des preuves d'anthropophagie. Il est en effet souvent difficile de différencier des pratiques funéraires, avec décharnement des corps, des actions anatomiquement identiques à but anthropophagique (grotte néolithique de Fontbrégoua, à Salernes et de l'Adaouste, près de Jouques en France). Ainsi, dès l'origine, les premiers préhistoriens, comme Édouard Piette qui a étudié les fossiles de Gourdan-Polignan en 1871Édouard Piette, Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, 1875, , , puis Gabriel de Mortillet, attribuaient ces marques de dépeçage à des rites funérairesDocteur Bordier, Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, 11, , 1888, .

L'anthropophagie est considérée comme probable dans certains sites du Paléolithique inférieur comme Gran Dolina à Atapuerca en Espagne ou la Caune de l'Arago en France, du Paléolithique moyen comme la Baume Moula-Guercy à Soyons en France.., dans des sites mésolithiques (grotte des Perrats à Agris) et dans des populations plus récentes nord-américaines (site de Mancos dans le Colorado)Voir le chapitre Cannibalisme de l'article Homme de Néandertal.

Si certaines cultures ont eu des pratiques cannibales socialement instituées, l'anthropophagie occasionnelle en cas de pénurie grave (famine ou de perte des réserves de nourriture sur un bateau) a été une pratique récurrente dans toutes les sociétés. L'anthropophagie comme pratique courante est suggérée par l'équipe du paléoanthropologue José María Bermúdez de Castro qui a réétudié les ossements de la grotte de Gran Dolina. On y trouve des os portant des traces de découpe faites par des outils en pierre et brisés comme pour en extraire la moelle, ou des crânes avec des marques de décapitation. Tuer des membres jeunes − donc sans défense − de tribus rivales pour limiter la concurrence sur un même territoire, et consommer leur chair pour satisfaire les besoins en protéines, semblerait une stratégie répandue chez Homo antecessor..

Néolithique Des traces de cannibalisme, guerrier ou rituel (la question n'a pas été résolue), ont été mises en évidence à Herxheim (Allemagne) sur un site néolithique de la culture rubanée. Daté de avant notre ère, le site d'environ cinq hectares, dont seule une moitié a été fouillée, entre 1996 et 2008, a livré les restes de cinq cents individus dont les corps ont été démembrés et dont les ossements présentent, entre autres, des « traces de cassures, d'incisions, de raclage, de mâchement » qui évoquent la consommationScience & Vie hors série , juin 2013, pages 36 à 47..

Antiquité Le monothéisme est marqué par une évolution de leur conception d'un dieu sanguinaire en un dieu juste. Dès lors, le sacrifice d'Isaac ne devient qu'une simple allégorie..

Les mythes grecs recèlent de nombreux cas de cannibalisme : Cronos dévorant ses enfants, le Cyclope Polyphème mis en échec par Ulysse, le peuple anthropophage des Lestrygons dont parle l’Odyssée, X, 80-132., ou mentionnent Laomédon, le roi de Troie, qui y condamne des jeunes fillesLycophron, Alexandra, Étude de l'extrait 951-957. Certains auteurs racontent que la culture naît lorsque le cannibalisme cesse, d'où le développement de la notion politique d'allélophagie (anthropophagie des membres de son groupe) qui est progressivement prohibée..

Dans ses Histoires, Hérodote décrit les traditions funéraires de plusieurs peuples, parmi lesquels les Massagètes, les Padéens, les Issédons, les Scythes et les Thraces, dont certains sont nécrophages et d'autres sacrifient les vieillards et les malades avant de les faire cuire et de les consommer, -64, -216, -99, -18 et 106..

On peut considérer qu'il ne s'agit que de symboles, mais il est vraisemblable, comme le pense Robert Graves dans son ouvrage Les Mythes grecs, que ces mythes se référaient aux pratiques archaïques et aux luttes menées par les premiers Grecs contre des peuples anthropophages. De nombreuses pratiques religieuses anciennes comportaient des sacrifices humains suivis de cannibalisme.

Les Romains trouvaient des remèdes médicinaux dans les corps humain. D'après lHistoire naturelle de Pline l'Ancien, Livre XXVIII. :

Au début du , le chroniqueur hispano-romain Hydace de Chaves signale des cas d'anthropophagie lors des invasions qui ravagèrent l'Empire romain d'Occident :

Au , l'historien byzantin Procope de Césarée mentionne lui aussi des cas d'anthropophagie lors des Guerres gothiques qui dévastèrent l'Italie ; poussés par la famine, certains furent réduits à manger de l'herbe et de la chair humaineProcope de Césarée, Histoire de la guerre contre les Goths, L. , chap. , part. 2 & 3..

Du Le christianisme réprouve l'anthropophagie car la chair, à l'image de Dieu, est sacrée mais plusieurs auteurs, dont Strack et Freud, considèrent que la théophagie de l'hostie au cours de l'Eucharistie (christophagie eucharistique) n'est que la sublimation d'un repas totémique..

Les famines médiévales auraient été à l'origine de cas d'anthropophagie. Le chroniqueur Raoul Glaber décrit dans ses Histoires la famine qui sévit en Bourgogne, en évoquant notamment comment des voyageurs sont égorgés et servent de nourriture à ceux qui les ont accueillis. Il signale avec horreur que l'on vend de la chair humaine grillée sur le marché de Tournus..

Des cas d'anthropophagie de survie se déroulèrent durant les Croisades, selon la Chronique anonyme de la première croisadeTraduction d'un document d'époque en latin (par Aude Matignon) Arléa, mars 1998, pages 136-137. :

Au , on trouvait des cannibales en Amérique du Nord (les Aztèques), en Amérique du Sud (Tupinambas et Tupinikims), ou dans les îles du Pacifique (Fidji).

Dans la société aztèque, la chair humaine n'était consommée que par les plus puissants, et ce occasionnellement. Ils mangeaient certaines victimes de leurs sacrifices humainsBernardino de Sahagun : Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne (traduction française) : pratique du cannibalisme, page 91.. Dans Très brève relation de la destruction des Indes, Bartolomé de Las Casas rapporte que certains chefs espagnols, qui s'étaient alliés avec les indigènes pour conquérir le pays, toléraient que ces Indiens traînassent avec eux des prisonniers destinés à nourrir la troupe. Lorsque les campements étaient installés, une boucherie se mettait en place, et des hommes, femmes et enfants étaient abattus, découpés et vendus.

Hans Staden (1525-1579) est un arquebusier allemand qui fut capturé après un naufrage par une tribu Tupi-Guarani pratiquant l'anthropophagie rituelle, les Tupinamba. Épargné grâce à un heureux concours de circonstances et de retour en Europe, il écrivit Nus, féroces et anthropophages (1557), récit de sa captivité. Son témoignage a inspiré deux films : Hans Staden de Luis Alberto Pereira (1999), et, plus librement, Qu’il était bon mon petit Français (Como era gostoso o meu frances), de Nelson Pereira dos Santos (1971).

André Thévet, franciscain qui avait accompagné Villegagnon jusqu'à la baie de ce qui deviendra Rio de Janeiro, est ensuite remonté le long des côtes d'Amérique dans les possessions françaises. Après avoir trouvé des cannibales au Brésil (les Tupinambas), il en a aussi trouvé en Guyane et en Floride. Jean de Léry, pasteur protestant qui succéda à Thevet auprès de Villegagnon, rapporte lui aussi les coutumes cannibales des indiens Tupis dans ses écrits.

En 1810, le Code Civil ne fait pas mention de l'anthropophagie comme d'un crime, aussi les rescapés de la Méduse ne sont donc pas poursuivis, entre les officiers qui mangent la viande cuite et les soldats qui la mangent cruein Jacques-Olivier Boudon, Les naufragés de la Méduse, Editions Belin. Lors de la retraite de Russie, le général Longeron témoignera des cadavres de soldats dont on avait découpé des lanières de chair aux cuisses pour s'en nourrirAlain Pigeard, L'armée de Napoléon : organisation et vie quotidienne, Taillandier, FeniXX, 2000 - 360 pages.