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thumb |upright=0.9 | Les enfants Balbi (c. 1626), Antoine van Dyck. Le chatoiement des rouges de la petite fille, obtenu en posant un glacis de laque rouge (carmin de cochenille) sur le vermillon, tranche avec le vermillon léger des bas du petit garçon Le cinabre est un pigment de teinte rouge vermillon obtenu par broyage et lévigation (lavage) de l’espèce minérale de sulfure de mercure(II)c’est-à-dire que la valeur première du terme « cinabre » est « espèce minérale composée de sulfure de mercure(II) de formule HgS » et que par métonymie, il s’emploie aussi pour « pigment de couleur rouge vermillon ». Le pigment de cinabre peut représenter un cinquième du poids de minerai de cinabre duquel il est extrait (cf. ci-dessous Chen, Cinnabar and Mercury Industry…).
À la suite des Gréco-égyptiens, des Chinois et des Arabes, les alchimistes européensvoir les textes de la Mappae Clavicula du , chap. 221 C dans la traduction de Smith et Hawthorne : . Le mélange soufre et mercure est broyé puis chauffé à haute température dans un four de vitrier ont commencé, à synthétiser du sulfure de mercure, à partir de soufre et de mercure. Ce cinabre de synthèse, appelé aussi vermillon, d’un rouge intense, sera employé pour enluminer les manuscrits à partir du .
Le cinabre naturel a été employé dès l’époque Néolithique en peinture murale à Çatal Höyük en Anatolie au - millénaire puis dans de nombreuses régions d’Eurasie et d’Amérique jusqu’à l’époque moderne. L’histoire de l’utilisation du cinabre s’est déroulée sur une dizaine de millénaires, d’un bout à l’autre de la Terre et dans des cultures dissemblables. Malgré un assemblage hétérogène de phénomènes relativement indépendants, la fonction de ces emplois peut s’organiser suivant plusieurs grandes lignes de force. La poudre d’un rouge intense du cinabre se trouve impliquée dans : les rituels funéraires les quêtes spirituelles de Longue vie et les recherches alchimiques les usages thérapeutiques la production d’œuvre d’art
Le rouge intense du cinabre est porteur de valeurs symboliques, pouvant varier selon les époques et les cultures mais s’organisant toujours autour des thèmes de l’Immortalité, de la Vie et de la Mort, du Sang et de la Majesté. D'un fonctionnement purement symbolique au Néolithique, le cinabre va ensuite s’inscrire avec l’apparition de l’écriture, dans des courants de pensée structurant comme l’alchimie et la médecine. L’usage artistique du pigment dans la peinture et la décoration ne cessera de s’affirmer, jusqu’à ce que la révolution chimique de la fin du ne porte un coup dur sinon fatal à la dimension alchimique et médicale. Finalement la fonction artistique s'épuisera d'elle-même en raison de la prise de conscience de la toxicité du mercure.
Fabrication
Jadis, pour fabriquer son pigment de cinabre, le peintre devait procéder en six étapesvoir les photos à ce lien : travail du cinabre, suivant une méthode déjà décrite par Vitruve un siècle avant l’ère commune (Vitruve, Les dix livres d'architecture de Vitruve) : concasser le minerai de cinabre dans un mortier en acier jusqu’à obtenir des granules broyer ensuite ceux-ci finement sur le porphyre (de la molette) pour obtenir une poudre disperser la poudre dans un récipient d’eau, laisser décanter deux à trois jours (lévigation) puis faire sécher la poudre déposée sur le fond et la mélanger à un liant
Le processus était long, difficile et coûteux. Il fallait purifier le minerai puis l’amener à la granulométrie voulue pour obtenir le rouge recherché. , conseille Cennino Cennini au .
Dans les fresques en extérieur, le cinabre avait de plus tendance à virer au noir. L’architecte romain Vitruve attribuait ce phénomène à l’action de la lumière. Il recommandait, pour l’éviter, d’enduire la fresque de cire. Actuellement, on interprète ce noircissement par le passage de α-cinabre rouge au β-cinabre noir mais aussi par la formation de composé chloré de mercure. La lumière, le chlore, et l’humidité sont les facteurs critiques d’induction d’altération dans les pigments HgS des fresques.
Les pigments de sulfure de mercure naturels ou de synthèse, quoique presque insolubles dans l’eau, sont toxiques : ils ne doivent être chauffés sous aucun prétexte car les vapeurs de mercure qu'ils libèrent sont très toxiques par inhalation. L’Union européenne a signé la convention de Minamata de 2013 et par le règlement (UE) 2017/852 du 17 mai 2017 relatif au mercure, l'UE traite tous les produits et minerais contenant du mercure comme des déchets devant être éliminés.
Histoire
Pendant des millénaires, le rouge intense du pigment de cinabre fascina les hommes qui lui trouvèrent de multiples usages, allant de la confection d’œuvres artistiques, d’usages rituels ou de substances médicamenteuses. Le cinabre fut utilisé comme pigment pour la confection de décors de céramiques, de peintures murales, de peintures artistiques, d’encre, de substances médicamenteuses ou comme substance rituelle lors de cérémonies religieuses voire d’élixir d’immortalité.
Les premiers usages de pigments par les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique se trouvent en Europe occidentale, sur les parois peintes des grottes de Chauvet (c. avant le présent AP), Cosquer (c. AP), Lascaux (c. AP) ou d'Altamira (c. AP). Ces peintures, semblent avoir été réalisées avec des pigments minéraux d'ocre et des pigments charbonneux. Les rouges viennent le plus souvent de l’hématite (), un des minerais de fer les plus répandus en Europe.
Au Néolithique Les gisements de cinabre les plus importants sont liés à l’activité volcanique. La poudre de cinabre est donc une substance rare, en général non disponible localement, qui n'a pu être mobilisée qu’une fois que la révolution néolithique ait marqué la transition des chasseurs-cueilleurs aux sociétés agricoles plus opulentes (datée de ), selon Asouti.
thumb|Scène de chasse à l'auroch à Çatal HöyükBVI Sud, millénaire
La région du Levant a fourni plusieurs sites archéologiques attestant des premières utilisations d'un pigment rouge intense à base de cinabre. On en a trouvé d'abord sur un crâne surmodelé de Kfar-Hahoresh (8200-7000 ) (actuellement en Israël), couvert d'un enduit peint avec du cinabre, alors que les gisements les plus proches sont dans la zone volcanique d'Anatolie. Mais le site néolithique le plus important est celui de Çatal Höyük (7500-4300 ), dans la plaine de Konya en Anatolie, où des traces de cinabre ont été retrouvées sur le squelette et le crâne de plusieurs défunts et dans des peintures murales de sanctuaire. Les pigments rouges des peintures étaient généralement obtenus avec de l'ocre parfois mélangé avec du cinabre, pour renforcer l'intensité et le brillant du rouge vermillon.
En Europe, l'utilisation de pigment rouge de cinabre a été identifiée dans divers sites archéologiques du Néolithique et du Chalcolithique, en particulier dans deux régions réputées pour leurs mines de cinabre : l'Espagne et la Serbie. Sur le site de mines de silex, à Casa Montero, au sud-est de Madrid, a été trouvé au fond d'un puits d'extraction une lame de silex couverte d'un fin film de cinabre, daté entre 5300 et 5200 Citons encore sur le site de La Pijotila à l'ouest de Mérida, l’identification de pigment de cinabre dans une tombe à tholos, ou les concentrations importantes de cinabre dans la région d'Almadén (Ciudad Real), une des régions les plus riches en mines de cinabre au monde auxquelles l'encyclopédiste romain Pline a fait référence au premier siècle. L'exploitation des mines d'Almadén aurait commencé au
L'autre grand témoin néolithique de l'usage du cinabre se trouve dans les sites de la culture de Vinča dans les Balkans (actuelle Serbie). Le cinabre trouvé sur des tessons de poterie provenait probablement de la mine de Šuplja Stena sur le mont Avala, situés à une vingtaine de kilomètres. Sur le site de Pločnik, plus au sud, l'analyse par micro-XRF de la poudre rouge trouvé dans un récipient et sur le décor d'une figurine a permis d'assurer que le cinabre était utilisé vers 5000 , ce qui constitue l'utilisation la plus ancienne de la culture Vinča.
En Chine, le plus ancien usage connu de cinabre a été découvert dans la culture de Yangshao moyenne (仰韶文化) datant des années 4000 à 3500 , dans la région du fleuve Jaune. La fouille d'un grand établissement semi-souterrain avec un toit de , a dégagé un sol couvert d'un mélange d'argile et de poudre de coquillages. Le sol et les murs étaient enduits d'un pigment rouge qui s'est révélé être du cinabre. Cette structure était probablement destinée à accueillir des cérémonies rituelles. À cette époque du Néolithique moyen, le cinabre était communément utilisé comme pigment rouge pour peindre les poteries et comme substance rituelle éparpillée autour du défunt.
À l'âge du bronze
Le début de l’âge du bronze correspond à l’émergence de l’État et d’une civilisation urbaine en Mésopotamie (à partir de ) puis en Égypte. Les premières écritures, en cunéiforme pour le sumérien et en hiéroglyphe pour l’égyptien ancien apparaissent simultanément vers Les documents écrits vont permettre de donner l’arrière-plan culturel de la création artistique.
Dans l’Égypte antique, les ocres rouges (oxydes de fer anhydres) sont très courants surtout à Tell el-Amarna, le réalgar (sulfure d’arsenic) rouge-orangé est attesté au Nouvel Empire (1552 à 1070 ) et le rouge éclatant du cinabre n’apparaît qu’à la Basse époque. Tout au long du millénaire avant notre ère, les Égyptiens font venir du cinabre d’Espagne. L’utilisation est attestée en Basse époque (-750 à -332) et au début de l’époque gréco-romaine, en écriture sur papyrus (Papyrus de Nesmin). Dans l’Égypte des Ptolémées (-323, -23), il a été également trouvé dans la nécropole d'Anfouchi à Alexandrie des fragments d’os brûlés provenant de crémation qui étaient tout moucheté de rouge. L’analyse a montré qu’il s’agissait de cinabre. Du cinabre a aussi été identifié sur les portraits du Fayoum. vignette|redresse=0.8|Arbalétrier de terre cuite avec une bonne rétention du pigment de cinabre (Mausolée de l'empereur Qin, -210)
vignette|redresse=0.8|Inscriptions sur os oraculaire (vers ). Le cinabre est appliqué à l’intérieur des gravures de jiaguwen
En Chine à l'Âge du bronze (1500-350 )découpée dans la chronologie chinoise en dynastie Shang (1500-1046 et dynastie Zhou (1045-256 ), le cinabre accompagnait les funérailles des élites chinoises. On le trouve autour des squelettes des tombes à Erlitou (Henan) et Taosi (Shanxi). La tombe de la dame Fu Hao, décédée vers , possédait encore tout son mobilier. Des traces de cinabre ont été trouvées à l’emplacement du cercueil et sur des objets en jade. Recouvrir les tombes et les cadavres de pigment rouge avait pour fonction de repousser les démons.
L’usage funéraire du cinabre, très important à l’âge du bronze s’est poursuivi jusque sous la dynastie Qin (221 à 206 ). Son fondateur, l’empereur Qin Shi Huang était obsédé par l’idée de la mort et chercha désespérément à obtenir un élixir d’immortalité. Dans l’immense mausolée qu’il se fit construire, il repose entouré de fonctionnaires et d’une armée d’argile, de près de huit mille statues de soldats et chevaux en terre cuite. Les soldats étaient recouverts d’une laque brun foncé, puis ils recevaient de deux à trois couches de pigments de cinabre, malachite, azurite, de blanc os et de « violet Han ». Ce qui suppose l’utilisation de cinq tonnes de pigment de sulfure de mercure et de quelque de minerai brut de cinabre, d’après les calculs de Chen. En prenant en compte tous les usages sous les Qin, il a fallu selon Chen (cf. Table 1), pouvoir mobiliser en quelques décennies, la masse considérable de de pigment (HgS) et de minerai. Les mines se trouvaient dans la partie est du Sichuan et dans la région des Qinling au Shaanxi.