vignette|alt=La crise du 16 mai 1877 : tel un diable à ressort, Gambetta jaillit d'une boîte à surprise devant le président de la République Patrice de Mac Mahon, maréchal dont les opinions monarchistes sont symbolisées par la fleur de lys. Surmonté d'un bonnet phrygien et du chiffre évoquant le manifeste des 363, un nuage darde des éclairs sur le président tandis que le représentant de la majorité républicaine à la Chambre des députés prononce la péroraison de son discours lillois du 15 août 1877 : « Se soumettre ou se démettre ». Caricature de Jean Robert, carte postale d'époque.|Tel un diable à ressort, Léon Gambetta jaillit d'une boîte à surprise devant le président , lui demandant de .
La , ou plus simplement le Seize Mai, est une crise politique et institutionnelle survenue en France pendant la Troisième République. Elle oppose le président de la République, le maréchal de Mac Mahon, un monarchiste convaincu, à la majorité républicaine issue des élections législatives de 1876.
Les événements se déroulent dans un contexte politique agité. À la Chambre des députés, les républicains menés par Léon Gambetta, qui cherchent à rompre avec l'esprit orléaniste qui imprègne encore le régime, veulent imposer leurs exigences et combattent avec acharnement l'ultramontanisme. Le maréchal de Mac Mahon, qui reproche au gouvernement Simon son manque de fermeté, renvoie ce dernier le . Dès lors, c'est l'escalade : les députés de gauche se réunissent pour signer le manifeste des 363 qui condamne l'attitude du président, lequel nomme le duc Albert de Broglie comme chef d'un gouvernement qui marque le retour de l'ordre moral. Mac Mahon dissout la Chambre le mais les élections législatives qui suivent au mois d'octobre confirment la majorité républicaine. Dans un premier temps, le président refuse de céder et des rumeurs de coup d'État se répandent, mais il finit par se soumettre et reconnaît sa défaite politique le en rappelant le républicain Jules Dufaure à la présidence du Conseil.
La portée de cette crise politique est immense car elle oriente définitivement la pratique politique des institutions, en mettant de côté l'interprétation conservatrice des lois constitutionnelles de 1875 , au profit d'une interprétation strictement républicaine de la Constitution où le gouvernement ne dépend que du parlement, qui l'investit et le révoque. Le renoncement du chef de l'État à ses prérogatives constitutionnelles place dès lors le pouvoir exécutif sous la domination du pouvoir législatif, cependant que la pratique du droit de dissolution, pourtant inscrit dans la Constitution, disparait. Par ailleurs, la crise du marque la transition entre deux époques de la démocratie française et renforce l'enracinement dans les esprits d'un régime républicain encore naissant, ruinant les espoirs des divers courants monarchistes de voir s'établir une nouvelle restauration.
Événement assez peu étudié par l'historiographie, le laisse quelques traces dans la culture populaire et marque une date importante pour les républicains qui s'y réfèrent régulièrement lors de leurs combats politiques. C'est aussi dans le contexte de cette crise que Victor Hugo publie son Histoire d'un crime.
Contexte historique Difficultés d'une république naissante Hésitations initiales entre république et monarchie vignette|alt=Peinture montrant la foule devant le palais Bourbon par une journée ensoleillée.|La foule devant le Corps législatif au matin du , peinture de Jacques Guiaud et Jules Didier. Le , dans les décombres du Second Empire vaincu par la Prusse, la république est proclamée.. Afin d'endiguer l'insurrection et d'écarter la perspective d'un gouvernement révolutionnaire, les députés républicains s'accordent sur la constitution d'un gouvernement de la Défense nationale. Une série de désastres militaires et les souffrances du peuple lors du siège de Paris finissent par emporter le cabinet malgré la détermination de Léon Gambetta. Jusqu'en 1877, monarchistes et républicains se livrent une lutte politique intense pour le contrôle des institutions et la définition juridique à leur donner.
vignette|redresse|gauche|Portrait officiel d'Adolphe Thiers en 1871.
Après la large victoire des monarchistes lors des élections législatives du , Adolphe Thiers est nommé « chef du pouvoir exécutif de la République française », en attendant la signature de la paix et le rétablissement de l'ordre. Sous la conduite du chef de l'État, qui reçoit officiellement le titre de président de la République après le vote de la loi Rivet, le régime s'oriente peu à peu vers un républicanisme conservateur. De fait, les monarchistes, dans l'attente d'un prétendant au trône, éludent la rédaction d'une constitution définitive et les institutions provisoires évoluent lentement, cependant que les républicains progressent à chaque élection partielle.
Les espoirs d'une restauration monarchique refont surface après la démission de Thiers en 1873 et l'élection de Patrice de Mac Mahon, dont l'ambition politique semble se limiter au retour du roi et à « l'ordre moral ». Cependant, l'intransigeance du comte de Chambord, chef des monarchistes légitimistes qui exige notamment l'adoption du drapeau blanc à la place du drapeau tricolore, exclut toute possibilité d'une restauration royaliste à brève échéance..
Le , le duc de Broglie fait voter la loi du septennat, une solution institutionnelle qui permet de repousser encore le choix définitif de la nature du régime et l'oriente dans le sens d'une république parlementaire puisqu'en raison de la réserve et de l'irresponsabilité du président de la République, c'est au vice-président du Conseil d'assumer la responsabilité de l'action de l'exécutif devant l'Assemblée.
Constitution de la Troisième République (1875) vignette|alt=Sceau en cire jaune posé à côté de feuillets de papier blanc comportant des écritures manuscrites à l'encre.|Original de la loi du , avec son sceau, conservé aux Archives nationales.
Dans son message à la Nation du , le président Mac Mahon presse la Chambre d'engager le débat sur la constitution du régime, mais plus qu'une conversion soudaine aux idées républicaines, cet appel traduit l'inquiétude grandissante des monarchistes et des républicains modérés dans le contexte d'une nouvelle poussée bonapartiste, plusieurs députés de cette tendance ayant été élus l'année précédente lors d'élections partielles. Le principe républicain du régime semble établi définitivement le par l'adoption, à une voix de majorité, par 353 voix contre 352, de l'amendement Wallon. Celui-ci dispose que le président de la République est élu pour sept ans à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale, ce qui marque un tournant décisif : en dissociant la fonction de son titulaire, l'amendement Wallon institutionnalise une présidence de la République impersonnelle.
Les lois constitutionnelles qui en découlent, votées entre février et , sont le fruit d'un compromis entre monarchistes et républicains et instaurent un régime parlementaire doté d'un exécutif fort. Le président de la République en est le principal acteur et dispose de pouvoirs étendus. Outre la force armée et le droit de grâce, il nomme et révoque les ministres qui sont responsables devant la Chambre des députés, avec la possibilité de dissoudre cette dernière sous réserve de l'avis conforme du Sénat. En matière législative, le président partage l'initiative des lois avec les deux Chambres. Il lui revient de les promulguer après leur vote au Parlement, puis d'en assurer et surveiller l'exécution. Par ailleurs, le président étant irresponsable, chacune de ses décisions doit être contresignée par un ministre qui en assume la responsabilité devant la Chambre.
Le gouvernement nommé par le président est donc théoriquement soumis à la fois au président et aux députés, ce qui fait de lui, selon le professeur Marcel Morabito, le ..
Les protagonistes vignette|gauche|redresse|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme se tenant debout, regardant vers la gauche, la main posée sur un bureau.|Portrait officiel du président par Pierre Petit, en 1873. vignette|alt=Diagramme semi-circulaire montrant la composition de la chambre des députés par des points de couleurs représentant chaque élu en fonction de sa famille politique.|Chambre des députés après les législatives de 1876 : la majorité est devenue républicaine, les monarchistes sont battus.. Républicains
Autres
Conservateurs Élu président de la République par la majorité royaliste le en remplacement d'Adolphe Thiers, Patrice de Mac Mahon agit pendant les premières années de son mandat et se dote, contrairement à son prédécesseur, d'un véritable chef de gouvernement en la personne d'Albert de Broglie, vice-président du Conseil des ministres, un titre qui marque sa soumission au chef de l'État.
À l'issue des élections du , le Sénat conserve une faible majorité conservatrice avec 151 sièges pour les monarchistes et les bonapartistes contre 149 aux républicains.. À l'inverse, les élections législatives de février-mars 1876 confirment la tendance à l'œuvre lors des dernières élections partielles et donnent la majorité absolue aux républicains qui détiennent près de à la Chambre des députés.
L'effondrement des conservateurs est vécu comme un désastre par le président qui nomme Jules Dufaure à la tête d'un gouvernement composé de monarchistes modérés et de républicains de centre gauche. Républicain conservateur, Dufaure subit la pression des députés et son ministère ne cesse de chercher des compromis. Le , accusé par la majorité républicaine de soutenir l'opposition du président à l'amnistie des communards, il démissionne.
Pour former le nouveau gouvernement, fait appel au sénateur Jules Simon, qui se décrit lui-même comme . Proche d'Adolphe Thiers, Simon présente aux yeux du président l'avantage d'être nettement plus à gauche que son prédécesseur tout en étant un opposant notoire à Léon Gambetta, le chef de file de la majorité républicaine.
Les événements L'expression « Seize Mai » ne désigne pas seulement les événements de cette journée du mais l'ensemble d'une période qui s'achève sept mois plus tard par la soumission du chef de l'État.
Genèse de la crise Le ministère Simon et la question cléricale (début mai 1877) vignette|redresse|gauche|alt=Dessin de presse représentant un homme moustachu portant un galero et une robe rouge de cardinal .|Le président du Conseil Jules Simon portraituré en cardinal par le caricaturiste Pépin dans Le Grelot, . Pour Jules Simon comme pour son prédécesseur, la position est délicate entre un Sénat monarchiste, un président conservateur et une Chambre républicaine. Le nouveau président du Conseil donne des gages à la gauche en épurant la haute administration (préfets et magistrats), ce qui lui vaut l'hostilité du maréchal, mais les républicains formulent des exigences accrues et Gambetta s'acharne à le mettre en difficulté. Dans les premiers mois de l'année 1877, la question religieuse agite la Chambre après que des évêques ont répondu à l'appel du pape en demandant à leurs diocésains d'adresser des pétitions au président de la République l'exhortant à intervenir pour rétablir le pouvoir temporel du souverain pontife face au royaume d'Italie..
Le , à la tribune de la Chambre, Gambetta reproche à Jules Simon d'avoir manqué de fermeté face aux menées ultramontaines. Il dénonce et achève son discours en reprenant une formule inspirée par son ami journaliste Alphonse Peyrat, . Sa motion est adoptée sans que Simon ne s'y oppose.