Suzanne Labin, née le à Paris où elle est morte le , est une essayiste française et militante politique. Issue de l'extrême gauche antistalinienne, elle est ultérieurement connue pour son militantisme anticommuniste. Elle a appartenu à plusieurs réseaux anticommunistes internationaux et a été en relation avec différents adversaires du communisme, de la gauche à l'extrême droite, de la France à l'Europe de l'Ouest, des États-Unis aux régimes autoritaires d'Asie et d'Amérique latine.

Biographie Milieu social et formation Suzanne Devoyon, de son nom de naissance, passe son enfance dans le arrondissement de Paris, dernière enfant d'une famille ouvrière. Élevée par sa mère herboriste (son père est alcoolique et souvent absent), elle bénéficie d'une bourse qui lui permet de poursuivre des études de sciences à la Sorbonne et d'être licenciée ès-sciencesOlivier Dard, Suzanne Labin: Fifty Years of Anti-Communist Agitation, in Van Dongen L., Roulin S., Scott-Smith G. (eds), Transnational Anti-Communism and the Cold War, The Palgrave Macmillan Transnational History Series, Palgrave Macmillan, London, 2014. Elle étudie aussi la philosophie et les langues et s'intéresse aux sciences sociales et sort diplômée de l’École supérieure d'études internationalesAgnès Dubler, « Suzanne Labin: socialist, anti‑communist and ‘Globalist’ », Journal of Transatlantic Studies, 3 juin 2024, volume 22 (Lire en ligne).

Les débuts À 19 ans, en 1932, elle épouse Édouard Labin (1910-1982, militant politique puis ingénieur électronicien) qu'elle a rencontré à la Sorbonne, où il étudiait la philosophie. Il est le frère d’Émile Labin (polytechnicien, promotion 1928, ingénieur électronicien) et d'Armand Labin (1906-1956, fondateur du Midi libre). Ils sont nés à Bucarest. Son mari a été membre des Jeunesses communistes, dont il a été exclu en , en raison de son opposition à la tactique « classe contre classe ». Il a ensuite rejoint des mouvements d'extrême gauche (la Ligue communiste, qu'il quitte en 1931, le Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine, très critiques à l'égard du stalinisme). Il collabore à des périodiques comme La Vérité ou L’École émancipée, sous le nom de plume de Jean Prader. Il finit par adhérer au Parti socialiste, qui s'appelle alors la SFIO ; il est secrétaire de la section de la Seine de ce parti en 1937. Il milite pour l'intervention dans la guerre d'Espagne, contre les franquistes appuyés par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste. En 1936, il publie sous son pseudonyme (Jean Prader) une brochure, Au secours de l'Espagne socialiste et est le secrétaire général du Comité d'action socialiste pour l'Espagne, aux côtés notamment de Jean Zyromski, Jean Longuet, André Weil-Curiel, Marceau Pivert, .

Suzanne Labin, comme son époux, a été dans les années 1930 membre des Jeunesses communistes et de l'Union fédérale des étudiants, puis a appartenu à l'« Opposition de gauche » antistalinienne.

Ses premiers écrits paraissent durant la drôle de guerre, en septembre et dans Les feuilles libres de la quinzaine, une brochure mensuelle de 8 pages, assez confidentielle, défendant des positions pacifistes intégrales de Michel Alexandre et de Léon Émery, professeur à l'École normale de Lyon. Les feuilles libres ont pris vigoureusement position en 1937 contre les procès de Moscou et dénoncent l'URSS de Staline et le communisme stalinien. Dans ses premiers articles, elle dénonce le culte du chef en URSS, la de Staline et les limites intellectuelles de ce dernier. Pour appuyer son propos, elle cite Boris Souvarine, . Ces articles sont suivis par quelques autres dans deux périodiques moins confidentiels, Marianne en 1939 , et le Mercure de France en 1940 (article sur la peine de mort en URSS).

Sous l'Occupation, Édouard et Suzanne Labin quittent Paris pour Lyon, avec le projet d'aller aux États-Unis. Là, ils auraient fait partie d'un réseau de résistance, le Réseau du musée de l'HommeCongressional Record: Proceedings and Debates of the Senate (). Avec son époux, juif, elle fuit la France en septembre 1941, gagne l'Espagne puis l'Argentine, où son mari, devenu ingénieur électronicien, est chef du laboratoire de recherches de Philips Argentina SA et chef de travaux pratiques à la faculté des sciences de Buenos Aires . Ils fréquentent rapidement des cercles de gauche antistaliniens. Elle écrit des articles pour le quotidien La Nacion et d'autres périodiques argentins.

La militante anticommuniste

Les débuts de la guerre froide Alors qu'Édouard Labin abandonne la politique pour la recherche appliquée - il est le directeur du laboratoire d'électronique et de recherches scientifiques appliquées de la firme Philips. - puis pour la pédagogie, Suzanne se lance dans une croisade anticommuniste dans le contexte de la guerre froide dès son retour en France. Elle se fait connaître en 1948 par son ouvrage sur Staline et sur l'Union soviétique, Staline le Terrible. Panorama de la Russie soviétique , , sur lequel elle travaillait depuis plusieurs années, en partie grâce à ses relations avec l'Entente internationale anticommuniste du Suisse Théodore Aubert.. Son éditeur, Self, avait publié l'année précédente J'ai choisi la liberté du transfuge Viktor Kravchenko. Son édition britannique, parue en 1949, est préfacée par Arthur KoestlerStalin's Russia, London, Victor Gollancz Ltd., 1949, 492 p. Translated by Edward Fitzgerald. With a Foreword by Arthur Koestler. . Elle espère être reconnue comme une intellectuelle et une experte du monde communiste. Son style mélange l'écriture académique et le sens de la polémique.

Elle collabore (brièvement ?) au quotidien Combat à partir de , , , . « Liée d'amitié avec André Breton »S. Labin à G. Roche, novembre 1983, cité par Myriam Boucharenc, L'universel reportage, , note 15., elle cosigne avec lui une lettre circulaire datée du proposant de « créer un foyer de culture libre face à l'obscurantisme envahissant, en particulier l'obscurantisme stalinien » et proposant la constitution d'un Comité de patronage :

Parmi les personnalités pressenties pour le Comité de patronage on trouve Albert Camus, René Char, Henri Frenay, André Gide, Ernest Hemingway, Sidney Hook, Arthur Koestler, Ignazio Silone et Richard Wright. Suzanne Labin déclare plus tard : « Tous les membres du Comité de patronage ont répondu positivement à nos propositions. Aucun n'a formulé de désaccord. Le projet n'a finalement pas abouti en raison de difficultés financières, pas du tout en raison de divergences idéologiques »S. Labin à G. Roche, novembre 1983, cité par Myriam Boucharenc, L'universel reportage, , note 18.. Le journaliste Frédéric Charpier présente une version plus critique de cet épisode dans La CIA en France, 60 ans d'ingérence dans les affaires françaises, à propos de fonds reçus et conservés () par Suzanne LabinFrédéric Charpier, La CIA en France, 60 ans d'ingérence dans les affaires françaises, Seuil, 2008 : ..

Elle fait partie en de la délégation française qui prend part à Berlin-Ouest à la réunion inaugurale du Congrès pour la liberté de la culture, aux côtés notamment de Georges Altman, Henri Frenay, Claude Mauriac, André Philip, Jules Romains et David Rousset, . Elle a voulu devenir la directrice de la revue française de cette association internationale anticommuniste, Preuves, mais d'autres étaient sur les rangs et elle n'y est pas parvenue, malgré l'appui de Koestler. Certains considèrent qu'elle est « stupide » (!), tel François Bondy, ancien communiste révolutionnaire passé par la SFIO, devenu directeur de la revue. Son anticommunisme virulent est trop tranché et ne correspond pas à l'approche modérée et intellectuelle des principaux animateurs français du Congrès. Raymond Aron, en août, estime qu'il est hors de question de faire appel à elle, ce qui met un point final à ses ambitionsNicolas Stenger, « The difficult emergence of an anti-totalitarian journal in post-war France, Preuves and the Congress for cultural freedom », in Giles Scott-Smith, Charlotte A. Lerg, Campaigning Culture and the Global Cold War: The Journals of the Congress for Cultural Freedom, Palgrave macmillan, 2017.Frédéric Charpier, op. cit.. Elle s'éloigne progressivement de ce réseau.. Elle publie cependant des articles dans cette revue dans les années 1950S. Labin, « Le bref « dégel » des lettres soviétiques. Caractères nationaux en littérature », Preuves, , septembre 1954. et fréquente les « mardis de Preuves », des conférences-débats qui se tiennent dans les locaux de la revue à partir de 1952.. Elle est cependant exclue en 1952 de l'équipe de rédaction de la revue qui refuse par la suite de publier ses articles, du fait de l'animosité entre elle et Bondy et de son anticommunisme trop radical et complotiste : elle va jusqu'à affirmer en 1962 que la revue est infiltrée par les communistes puisqu'elle rejette ses articles, ce dont se moque Bondy.

Fin des années 1950

En 1956, Suzanne Labin est à l'origine d'un manifeste paru le dans le quotidien Le Monde pour soutenir les Hongrois lors de l'insurrection de Budapest. Parmi les signataires, qui disent avoir entendu , on trouve Albert Camus, François Mauriac, André Breton, André Philip, Denis de Rougemont, Marcel Aymé, Georges Duhamel, Gabriel Marcel, Jules Romains, Francis Ponge, Jean Rostand, Léo Ferré, Bernard Blier, etcFlorence Grandsenne, Les intellectuels français face aux crises du communisme en Europe du Centre-Est : perception et interprétation des mouvements et de leur répression 1956-1981, Paris, IEP, 1998.. L'année suivante, elle cosigne un télégramme demandant au président du conseil hongrois de revenir sur la condamnation à mort de deux écrivains hongrois, Joszef Gali et Gyula Obersovszki, aux côtés des mêmes écrivains (Albert Camus, Jules Romains, Georges Duhamel, Gabriel Marcel, André Breton, Denis de Rougemont) et de Thierry Maulnier, Jean Guéhenno, Georges Altman, David Rousset, Hervé Bazin, Maurice Merleau-Ponty et Pierre Brisson.

En 1957, elle milite dans la presse et avec un livre, Entretiens de Saint-Germain. Liberté aux liberticides, pour l'interdiction du Parti communiste français. Elle préconise un pour les partis politiques qui exclurait d'office tous ceux qui n'accepteraient pas la règle du jeu démocratique et parlementaire. Elle est alors membre de la SFIO de Guy Mollet et collabore au Populaire, l'organe de ce parti, .. Elle propose son au congrès national de la SFIO de . Une commission présidée par Léon Boutbien est chargée d'élaborer une proposition mais le projet n'est pas retenu, , . Elle ne parvient pas non plus à convaincre d'autres personnalités anticommunistes comme Émile Roche, .. Son livre et sa campagne lui valent cependant en le « Prix de la liberté », dont les jurés sont Ferdinand Alquié, Georges Altman, le Néerlandais Hendrik Brugmans, René Courtin, Georges Duhamel, Henri Frenay, Maxime Leroy, Maurice Noël, directeur du Figaro littéraire et Denis de RougemontPierre Rigoulot, Georges Albertini, socialiste, collaborateur, gaulliste, Perrin, 2012, .. Georges Altman donne dans le quotidien Franc-Tireur un compte rendu laudateur du prix et de l'ouvrage, qu'il présente comme un . Denis de Rougemont a aussi défendu le livre de Labin, dans Preuves, , , juin 1957.. L'Humanité et France Nouvelle, hebdomadaire du PCF, l'ont évidemment attaquée, , , , , .