est le premier album du groupe américain de rock Television. Il est sorti en sur le label Elektra Records.
Après s'être fait un nom sur la scène du CBGB, un club de Manhattan, le groupe signe chez Elektra Records en 1976 et enregistre son premier album au mois de septembre dans les studios , également situés à Manhattan. Il est produit par le chanteur Tom Verlaine avec l'ingénieur du son Andy Johns.
En contraste avec les power chords favorisées par les groupes de punk rock de l'époque, les deux guitaristes de Television, Verlaine et Richard Lloyd, proposent un jeu avec des lignes mélodiques et des contre-chants influencés par le rock des années 1960 et le jazz. Les huit chansons de l'album se caractérisent par leurs accroches et leurs passages instrumentaux complexes, en particulier la chanson-titre longue de dix minutes. Les paroles de Verlaine, influencées par la poésie française et l'art bohème, évoquent des expériences transcendentales dans un cadre urbain et nocturne.
est l'objet de critiques élogieuses à sa sortie, notamment au Royaume-Uni où il se classe dans le Top 30 des ventes. En revanche, il ne rencontre pas le même succès commercial aux États-Unis. Il figure dans plusieurs listes des meilleurs albums de tous les temps établies par la presse musicale au cours des décennies qui suivent sa sortie. Le son de guitare développé par Television constitue l'une des influences majeures de plusieurs courants musicaux ultérieurs, du post-punk au rock alternatif.
Histoire
Contexte
vignette|gauche|L'entrée du CBGB en 2005.|alt=Photo de la façade d'un petit bâtiment aux murs blancs, avec une porte en bois sombre renfoncée. L'entrée est surplombée d'un auvent blanc portant les lettres CBGB.
Fondé en 1973, Television s'impose comme l'un des principaux groupes de la scène musicale new-yorkaise au milieu des années 1970 en se produisant régulièrement sur la scène du CBGB, un club du quartier de Lower Manhattan.. Leur musique intéresse plusieurs maisons de disques qui commencent à leur proposer des contrats dès la fin de 1974, mais les membres du groupe rejettent ces offres qui ne leur conviennent pas. En , ils enregistrent des démos des chansons , , et sous la houlette du producteur Brian Eno pour le compte d'Island Records, mais il n'en sort rien de concret. Le chanteur et guitariste Tom Verlaine explique que le son d'Eno, « froid et cassant, sans résonance », ne convient pas à la musique de Television, avec des guitares prépondérantes et des aspects ..
L'un des membres fondateurs de Television, le bassiste Richard Hell, quitte le groupe en 1975. Il est remplacé par Fred Smith, que les autres membres du groupe jugent plus fiable et plus doué pour garder le rythme. Le style musical de Television se nourrit des influences variées de ses membres : les goûts de Smith et du guitariste Richard Lloyd sont ancrés dans le rock 'n' roll, tandis que le batteur est un passionné de jazz. Les inspirations de Verlaine vont quant à elles du rock psychédélique des 13th Floor Elevators au free jazz du saxophoniste Albert Ayler.
C'est également en 1975 que Television partage la scène du CBGB avec la chanteuse et poétesse Patti Smith, qui recommande le groupe à Clive Davis, le président du label Arista Records. Davis vient les voir jouer au CBGB, mais il hésite à leur offrir un contrat jusqu'à ce qu'Allen Lanier de Blue Öyster Cult, le petit ami de Smith, le convainque de leur faire enregistrer des démos. Cette deuxième tentative en studio donne lieu à un son plus chaleureux que Verlaine trouve plus satisfaisant, mais le chanteur pose pour condition de pouvoir produire lui-même le premier album du groupe, quand bien même il n'a pas beaucoup d'expérience dans ce domaine.
Enregistrement
vignette|Television en 1977. De gauche à droite : , Richard Lloyd, Tom Verlaine et Fred Smith.|alt=Photo en noir et blanc de quatre jeunes hommes alignés qui regardent droit vers l'objectif.
Television signe chez Elektra Records en . Le label accepte que Verlaine se charge de produire le premier album du groupe, mais avec l'aide d'un ingénieur du son établi. Le chanteur, ne souhaitant pas être à la remorque d'un producteur célèbre, fait appel à Andy Johns, dont il a vu le nom dans les crédits de l'album des Rolling Stones. Lloyd, qui considère que Johns est responsable de « certains des plus beaux sons de guitare de l'histoire du rock », approuve ce choix. Johns est crédité comme coproducteur de aux côtés de Verlaine. Le groupe bénéficie d'une certaine liberté en termes de budget.
L'enregistrement de prend place en aux studios de New York. Pour s'y préparer, les membres du groupe répètent pendant quatre à six heures par jour, six à sept jours par semaine. Durant cette période, ils écartent la plupart des chansons qu'ils ont écrites au cours des trois années précédentes. Ils n'en conservent que quelques-unes, comme , et la chanson-titre, et y ajoutent deux nouveaux morceaux, et . Verlaine explique par la suite avoir rapidement établi la structure de l'album, ce qui permet au groupe de se focaliser sur un petit nombre de chansons.
La majeure partie de l'album est enregistrée par Johns dans les conditions du direct. Quelques chansons ne font l'objet que d'une seule prise, comme la chanson-titre, dont Billy Ficca croyait qu'il s'agissait d'une répétition. Johns propose au groupe de faire un autre essai, mais Verlaine refuse.. Les parties de guitare de Verlaine sont audibles dans le canal de gauche et celles de Lloyd dans le canal de droite ; les enregistrements finaux ne subissent ni effets, ni compression.
Parution et accueil
sort le aux États-Unis et le au Royaume-Uni. Il rencontre un certain succès dans ce dernier pays, où il atteint la du classement des meilleures ventes d'albums.. Les deux singles qui en sont extraits (la chanson-titre et ) se classent aussi dans le Top 30 du hit-parade britannique. Cette popularité est en partie due à la critique dithyrambique de Nick Kent dans le magazine NME, qui s'étend sur deux pages entières. Il n'hésite pas à parler d'« œuvre inspirée » et de « pur génie », avec des arrangements « sublimes », et approuve son caractère innovateur à une époque où la scène rock lui paraît trop conservatrice. Dans Sounds, Vivien Goldman n'est pas en reste et voit en « un classique instantané », tandis que Peter Gammond y voit dans l'une des nouveautés les plus excitantes du moment. NME classe l'album en cinquième position dans sa rétrospective de fin d'année ; il figure en première place de celle de Sounds.
Une tournée au Royaume-Uni permettrait à Television de s'y faire connaître encore davantage, mais Elektra a déjà prévu qu'il fasse la première partie de Peter Gabriel, qui donne sa première tournée en solo aux États-Unis. Cette tournée apporte un peu de notoriété à Television dans son pays d'origine, mais sa musique très éloignée du rock progressif par lequel l'ancien chanteur de Genesis s'est fait connaître ne satisfait pas vraiment le public. Ce n'est qu'au mois de mai que Television peut se produire au Royaume-Uni dans des salles de concert remplies, un changement bienvenu pour Verlaine après quatre années passées dans des clubs. En revanche, il n'apprécie pas que Blondie ait été choisi pour assurer les premières parties, bien que les deux groupes soient issus de la scène new-yorkaise et se soient produits au CBGB. Le guitariste de Blondie Chris Stein garde de mauvais souvenirs de cette tournée commune, les membres de Television ayant fait preuve d'un fort esprit de compétition.
Les critiques américains sont tout aussi dithyrambiques que leurs confrères britanniques. Robert Christgau, qui en fait son album de la semaine dans sa rubrique pour The Village Voice, affirme avoir été séduit par en moins de quinze secondes et salue notamment les paroles et les guitares, qu'il compare à celles d'Eric Clapton et Jerry Garcia. Son confrère se souvient avoir assisté à cette première écoute et de l'effet immédiat qu'elle a eu sur Christgau. Il considère de son côté que les guitares de l'album soutiennent la comparaison avec Axis: Bold as Love de Jimi Hendrix, Layla and Other Assorted Love Songs de Clapton et le premier album de Led Zeppelin.. À la fin de l'année, arrive en troisième position du Pazz & Jop, un sondage annuel effectué auprès des critiques américains, derrière Never Mind the Bollocks, Here's the Sex Pistols des Sex Pistols et My Aim Is True d'Elvis Costello.. Malgré cela, Elektra abandonne rapidement toute promotion de sur le sol américain. L'album, qui ne dépasse pas les , échoue à se classer dans le . Le groupe est frustré par son incapacité à percer aux États-Unis, ce qui contribue à sa séparation l'année suivante.
Postérité
est souvent considéré par les critiques rock comme l'un des plus grands albums issus du mouvement punk rock américain. En , le magazine Spin le décrit comme le meilleur album de l'ère du CBGB et le place en sixième position de son classement des meilleurs albums de tous les temps. Il figure aussi dans les listes des meilleurs albums de tous les temps établies par The Guardian en 1997 (), Melody Maker en 2000 (), NME en 2003 () et Rolling Stone dans les trois versions successives de sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps ( en 2003, en 2012, en 2020). Dans son livre All Time Top 1000 Albums (2000), le critique Colin Larkin inclut en .
Le , est réédité par Rhino Entertainment. Cette version remasterisée de l'album comprend plusieurs titres bonus, parmi lesquels le premier single de Television, , dont c'est la première apparition au format CD.
Caractéristiques artistiques
Musique
est décrit art punk par The A.V. Club. punk rock par Rolling Stone et new wave par Trouser Press.. Robert Christgau considère qu'il s'agit plutôt d'un disque de rock que de punk en raison des compétences techniques des musiciens. Verlaine n'adopte pas le chant grogné courant dans le punk rock, mais l'album offre en revanche de longs passages instrumentaux et témoigne de l'influence de pionniers du rock comme Chuck Berry ou les Rolling Stones.
La chanson-titre et Torn Curtain, qui clôturent respectivement les faces 1 et 2, sont plus longues et conçues comme des jams.. Stephen Thomas Erlewine décrit l'album comme une série de chansons de garage rock qui développent un caractère plus intellectuel grâce à leurs longs passages instrumentaux.
La musique de Television est caractérisée par la manière dont les guitares de Verlaine et Lloyd s'enroulent autour de la section rythmique. Leur jeu de guitare s'inspire du rock des années 1960 et de l'avant-garde jazz, avec un recours aux lignes mélodiques et aux contre-chants qui s'oppose aux power chords favorisées par les groupes punks de l'époque. Sur chaque morceau, Verlaine pose la phrase rythmique tandis que Lloyd interprète des mélodies dissonnantes. Ayant appris la notation musicale, Lloyd est en mesure de construire ses solos avec une structure en introduction-variation-résolution. Certaines chansons voient aussi les deux guitaristes échanger des lignes rythmiques et mélodiques pour produire davantage de tension.
La plupart des solos de Marquee Moon voient Verlaine interpréter une gamme majeure en reculant légèrement après chaque ton. Sur , son solo couvre une octave entière avant de se transformer en riff d'inspiration blues, tandis que sur la chanson-titre, il joue dans le mode mixolydien en abaissant la septième majeure d'un demi-ton. s'ouvre sur une série d'octaves jouées par Lloyd avant que Verlaine n'interprète des harmoniques et une série de gammes descendantes.
Paroles