thumb|Riourik et ses frères au lac Ladoga, par Apollinary Vasnetsov (1856-1933).

La Rusʹ de Kiev.Диба Юрій. Формування території “Руської землі” ІХ - Х ст. у контексті функціонування трансєвропейського торговельного шляху Булгар-Київ-Реґенсбурґ. ou Rous de Kiev, avec une translittération scientifique (en vieux russe : Роусь / Rous’ ou Роусьскаѧ землѧ / Rous'skaja zemlja ; en ; en / Kievskaja Rusʹ ; en biélorusse : Кіеўская Русь / Kijeŭskaja Ruś), appelée aussi État de Kiev., principauté de Kiev, Ruthénie prémongoleÉlie Borschak, Roger Portal, « La Ruthénie prémongole, l'Ukraine et la Russie », Revue historique, tome 205, fascicule 2, 1951, . ou Russie kiévienne, est une principauté slave orientale qui a existé du milieu du sous la domination des Varègues (Vikings) et des Slaves de Kiev (Polianes), auxquels les Varègues se sont assimilés. Elle s'est finalement fragmentée en une multitude de principautés qui ont ensuite subi, à l'ouest, la conquête lituanienne et à l'est l’invasion mongole, qui commença en 1223. La Rusʹ de Kiev est la plus ancienne entité politique commune à l'histoire des trois États slaves orientaux modernes : Biélorussie, Russie et Ukraine.

À l'origine, le nom Rusʹ, ou Terre de Rusʹ (« pays du gouvernail », roðslagen en varègue) désignait la région des Polianes vivant dans l'actuelle Ukraine centrale, dont le centre était Kiev, mais plus tard, il désigna également tous les territoires subordonnés à KievOrest Subtelny, "Ukraine. Une histoire" (quatrième édition), page 24.. En finnois actuel, la Suède est appelée , nom à rapprocher de Rusʹ, ce qui peut signifier que les Finnois voyaient autrefois les populations des deux côtés de la mer Baltique comme apparentéesChronique de Nestor, naissance des mondes russes, éd. Anacharsis, 2008.Régis Boyer, Vikings et Varègues : histoire, mythes, dictionnaire, éd. Robert Laffont, 2008..

À la fin du , les Varègues ont commencé à arriver à Kiev, et Askold et Dir sont devenus les premiers souverains scandinaves de Kiev en 864. Jusqu'alors, les Polianes avaient rendu hommage aux Khazars, un peuple turc semi-nomade, qui allait finalement être conquis par Kiev sous le règne de Sviatoslav le Brave en 965. Au , la Rusʹ de Kiev est l'État d’Europe le plus étendu, atteignant la mer Noire, la Volga, ainsi que le royaume de Pologne et ce qui devient le grand-duché de Lituanie. La Rusʹ de Kiev est alors culturellement et ethniquement diverse, comprenant des populations slaves, baltes, scandinaves et finno-ougriennes vivant en pogosts, communautés organisées autour d'un lieu de culte pravoslave, qui deviendra une paroisse après la christianisation et sera la base du système du mir .

La Rusʹ est d'abord dirigée par une dynastie d'origine scandinave, les Riourikides, rapidement slavisée. Les règnes de Vladimir le Grand (980-1015) et de son fils Iaroslav le Sage (1019-1054) constituent l'âge d'or de la Rusʹ, convertie à l'orthodoxie, et avec les premiers écrits en langue slave, notamment des codes juridiques, telle la Rousskaïa Pravda (.). Une princesse kiévienne devient reine de France sous le nom d'Anne de Kiev, épouse du roi de France .

Cet essor est dû aux voies commerciales existant alors entre la Scandinavie, fournisseur de bois, de peaux et surtout d'ambre, mais aussi d'esclaves, et Constantinople, source de cire d'abeille et de miel, de soieries, et d'or. La Rusʹ contrôle en effet deux routes commerciales importantes : la route commerciale du Dniepr, de la mer Baltique à l'Empire byzantin, en passant par la mer Noire. la route commerciale de la Volga, de la mer Baltique à l'Orient, en passant par la mer Caspienne.

Histoire La création et l'expansion de la Rusʹ de Kiev vignette|Le lai d'Oleg le Sage, par Viktor Vasnetsov. D'après la Chronique des temps passés (Chronique de Nestor, par le moine Nestor), le territoire de la future Kiev a été colonisé par la tribu slave des Polianes. Les chefs des Polianes de l'époque, trois frères Kiy, Shchek et Khoryv, ont fondé la ville de Kiev dans l'Antiquité. Le territoire du futur État de Kiev était originellement réparti et contrôlé entre les Varègues au nord-ouest et les Khazars au sud-est. Cette source affirme que, depuis 859, les Tchoudes, les Maris et les rendaient hommage aux Varègues, alors que les Polianes, les Sévériens et les Viatitches rendaient tribut aux Khazars. Puis trois frères varègues nommés Riourik, Sinéous et Trouvor (reconstruits comme Hrørekr, Signiutr/Signjótr et þorvarðr/þruvarðr en scandinave) s'établissent respectivement à Novgorod, Beloozero et Izborsk. Deux ans plus tard, les deux frères de Riourik périssent, le laissant seul maître de la région. Certains historiens contestent néanmoins la validité de ce récit, ainsi que la Chronique des temps passésIaroslav Lebedynsky, L'Empire médiéval de Kiev, débat historique d'hier et d'aujourd'hui..

La Rusʹ de Kiev est officiellement fondée par Oleg le Sage aux alentours de l'an 880. Le territoire de cet État est beaucoup plus petit que celui qu'a gouverné plus tard Iaroslav le Sage. Au cours de ses trente-cinq années de règne, Oleg soumet différentes tribus slaves et finnoises. En 882, il dépose Askold et Dir qui gouvernaient Kiev, et choisit cette ville comme capitale en la désignant comme « mère de toutes les villes russes ». En 883, Oleg bat les Drevliens et leur impose un tribut de fourrures. En 884, il réussit à contrôler les Drevliens, les Sévériens, les Viatitches et les , tout en étant en guerre avec les Tivertses et les Oulitches.

thumb|right|L'enterrement d'Oleg, par Viktor Vasnetsov.

En 907, Oleg dirige une attaque contre Constantinople avec, selon la légende, transportés par deux mille mahonnes. Il laisse pendant ce temps le gouvernement de Kiev à Igor de Kiev. Oleg ne peut prendre Constantinople, mais pille les environs et reçoit des Romains d'Orient de l'or pour 1 million de grivnas pour se retirer. En 912, il signe un traité de commerce avec eux. Après la mort d'Oleg, cette même année, les Drevliens se rebellent, mais sont battus par Igor de Kiev qui avait conclu une alliance avec les Petchénègues, afin d'attaquer à nouveau Constantinople, dans le but d’obtenir un traité de commerce, qui sera conclu en 912. Une seconde campagne, en 941, aboutit au traité de 945. Les textes conservés dans la Chronique soulignent les conditions offertes aux marchands ruthènes pour écouler à Constantinople leurs marchandises, fourrures, cires, miel et esclaves, et, en retour, y acheter brocarts, bijoux et produits de luxe de l'artisanat byzantin.

thumb|left|Carte des premières principautés issues de la Rus’ de Kiev, superposées aux frontières des états actuels d'Europe (en rouge). thumb|left|Les principautés issues de la Rusʹ de Kiev en 1237, superposées aux frontières des états actuels d'Europe (en rouge).

Durant le règne de (945-972), les dirigeants scandinaves de la Rusʹ adoptent le polythéisme slave, avec le culte de Péroun, et ils adoptent aussi des noms slaves, alors que leur droujina, leur garde personnelle, se compose encore essentiellement de Scandinaves. Les conquêtes militaires de sont nombreuses : en 965, il détruit l'État khazar, et en 968, à la demande de l'empereur Nicéphore Phocas, il fait campagne dans les Balkans contre les Bulgares du Danube et prend leur capitale Preslav. Ibn Hawqal raconte qu'il ne laisse à ces deux peuples que .

La formation d'un État puissant et fort au nord des steppes de la mer Noire permet aux princes de la Rusʹ de garder le contrôle de la menacée depuis 915 par l'arrivée d'un peuple cavalier turcophone : les Petchénègues. Garants du maintien de la paix dans les steppes situées au nord de la mer Noire, les princes de la Rusʹ voient leur statut confirmé par la réception solennelle que l'empereur offre en 957, dans le Grand Palais de Constantinople, à la veuve du prince Igor, la princesse régente OlgaSophia Senyk, « A History of the Church in Ukraine », dans Orientalia Christiana Analecta, Rome, Pontificio Istituto Orientale, vol. 1 (sur 5 prévus), 1993 (pour la partie Olga dans les chroniques).. Une fresque de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev rappelle encore cette réception. C'est peut-être à l'occasion de ce séjour que la princesse découvre la foi chrétienne et les fastes de la liturgie byzantine : elle s'y convertira plus tard, à Kiev, à titre personnel.

Au cours du premier siècle de son existence, la Rusʹ de Kiev s'est donc imposée comme un partenaire commercial et un allié militaire calculé de l'Empire byzantin. C'est à elle désormais qu'il appartient de maintenir le statu quo dans les régions du nord de la mer Noire, pour garder ouverte l'artère économique principale qui relie, par le cours du Dniepr, le monde scandinave au monde méditerranéen.

Le règne de Vladimir le Grand et la christianisation thumb|Le baptême de Vladimir, par Viktor Vasnetsov. La deuxième période de l'histoire de la Rusʹ de Kiev (980-1054) est marquée par deux règnes prestigieux, ceux des princes , dit le Beau Soleil (980-1015), et de son fils Iaroslav le Sage (1019-1054). Mais déjà la difficulté d'instaurer un ordre successoral cohérent menaçait l'unité et la stabilité de la principauté.

La région de Kiev est le centre de l'État de la Rusʹ de Kiev durant deux siècles. Il s'agit d'une fédération féodale où le « Velikiï Kniaz » () ou « Grand Prince » contrôle directement Kiev et les terres autour de la ville, tandis que sa parentèle et ses vassaux, placés dans les autres grandes villes de la Rusʹ, lui paient tribut. L'apogée du pouvoir de l'État se situe pendant les règnes de Vladimir le Grand (980-1015) et de Iaroslav le Sage (1019-1054). Les deux dirigeants poursuivent l'expansion de la Rusʹ, qui avait commencé sous Oleg.

Vladimir accède au pouvoir après la mort de son père en 972 et après avoir vaincu son demi-frère en 980. Le règne du nouveau prince fait entrer la Rusʹ dans une phase de rassemblement autour du principe dynastique. En 981, il porte la guerre sur la frontière occidentale, reprenant des villes aux Polonais, aux Prussiens, et à la tribu lituanienne des Iatvingiens. C’est sous Vladimir le Grand que s’opère la christianisation et l'entrée dans la communauté des États chrétiens, dans l’oikouménè byzantine, de la Rusʹ à partir de 988. Vladimir fait alors le voyage à Constantinople en 988, saisissant et soumettant son intervention contre l'usurpateur Bardas Sklèros à l'octroi de la main de la princesse Anne, sœur des empereurs byzantins et . reçoit alors le baptême, suivi de leur mariage, en la cathédrale Saint-Vladimir de Chersonèse, convertissant la principauté de Kiev au christianisme orthodoxe selon le rite byzantin.. Ce baptême aurait été célébré, selon les sources, par le métropolite de Chersonèse ou directement par le patriarche de Constantinople Marc-Antoine-François de Gaujal, Études historiques sur le Rouergue : Volume 3, Paris, Paul Dupont, 1859, p. 216. .

Vladimir consacre la fin de sa vie à la mise en place d'une société nouvelle régie par les principes du christianismeBernard Dupuis, « L'Église orthodoxe » (§ Destin de l'Église russe), dans Encyclopédie des religions, Universalis, Paris, 2002, ., et jette les bases d'un État puissant et centralisé, uni autour de la nouvelle identité que lui donne le christianisme byzantin qui entraîne la construction de nouveaux édifices sacrés avec un programme iconographique de peintures monumentales..