Le Dao de jing (, « livre de la voie et de la vertu »), parfois écrit Tao te king, est un ouvrage classique chinois qui, selon la tradition, fut écrit autour de 600 av. J.-C. par Lao Tseu, le sage fondateur du taoïsme, dont l'existence historique est toutefois incertaineWilliam Boltz, “993. “Lao tzu Tao te ching.” In Early Chinese Texts: A Bibliographical Guide, ed. Michael Loewe. Berkeley: University of California, Institute of East Asian Studies. (1993) . De nombreux chercheurs modernes penchent pour une pluralité d’auteurs et de sources, une transmission tout d’abord orale et une édition progressiveIsabelle Robinet, "Daode jing." In Fabrizio Pregadio, ed., The Encyclopedia of Taoism (London: Routledge, 2008), vol. 1, Tae Hyun KIM Other Laozi Parallels in the Hanfeizi: An Alternative Approach to the Textual History of the Laozi and Early Chinese Thought Sino-platonic papers 1999 mars 2010 . Les plus anciens fragments connus, découverts à Guodian, remontent à 300 av. J.-C. environ ; les premières versions complètes très semblables au texte actuel, provenant de Mawangdui, datent de la première moitié du

Le Dao de jing a été classé parmi les textes taoïstes par les éruditsLiu Xiang, Sima Tan, p. ex. de la dynastie HanLa catégorisation des textes en Écoles s’est faite bien après leur rédaction, vers le début de l’ère chrétienne ; il n’existait donc pas d’École taoïste à proprement parler durant la période pendant laquelle le Dao de jing s’est constitué ; voir Kidder Smith, “Sima Tan and the Invention of Daoism, ‘Legalism’, et cetera”, The Journal of Asian Studies 62.1 (2003) 129–156 et faisait partie des écrits sacrés des Maîtres célestes, qui divinisaient Lao Tseu. Pourtant, son lectorat n’était pas limité à un courant philosophique. Le fait que le premier à le mentionner et à le commenter soit le légiste Hanfei, et que les textes de Guodian semblent avoir été rassemblés par des confucéensÉcole dite "de Simeng" (Zi Si-Mengzi), voir : Liang Tao Guodian Zhujian Yu Simeng Xuepai (The Guodian bamboo manuscripts and the Zisi-Mencian lineage) (Guoxue Yanjiu Wenku). Beijing: Zhongguo Renmin Daxue Chubanshe, 2008 en témoigne.

Le Dao de jing a eu une influence considérable en Extrême-Orient et en Occident à travers ses très nombreuses interprétations et traductions. En 1988, on en recensait 250 versions en langues étrangèresMichael LaFargue Lao-tzu and the Tao-te-ching, SUNY, 1998, . Il n'existe pas de conclusion définitive quant à sa signification réelle. Selon certains, ce serait un recueil d'aphorismes provenant de plusieurs auteurs où on trouve des propositions contradictoires. D'autres au contraire y voient un texte cachant une cohérence profonde sous un style allusif et elliptique. En Chine, le texte a toujours été accompagné d'un commentaire. Par l'interprétation qu'ils suggèrent, ces commentaires ont contribué autant que le texte d'origine au sens de l'ouvrage et à sa place dans la philosophie et la religion.

Éléments bibliographiques Titre

sinogrammes simplifiés 道德经 Sinogrammes traditionnels 道德經 Hanyu pinyin : Dàodéjīng Wade-Giles : Tao⁴te²ching¹ Romanisations diverses : Tao-tê-king, Tao Të King, Tao Te Ching, Dao de jing ou Tao To King Dao de jing est généralement traduit en français par Le Livre de la Voie et de la Vertu, et occasionnellement La Voie et sa vertuExemples : Tao Te King : Le Livre du Tao et de sa vertu, Dervy, 1999 ; François Houang et Pierre Leyris, La Voie et sa vertu : Tao-tê-king, Seuil, 2004..

Le terme Tao (道, dào) signifiant « voie », « chemin », est couramment employé dans son sens figuré de « voie spirituelle ou idéologique », ou « mode d’action » dans les textes de tous les courants, et ce dès l'époque du Lao Tseu légendaire. Néanmoins, le Dao de jing est le seul ouvrage à présenter le Tao pour lui-même.

Tö (德, dé), traduit en général par « vertu », a essentiellement en chinois moderne le sens de « vertu morale », mais a eu autrefois tout comme son équivalent français le sens d'« effet » ou de « pouvoir »Selon l'indianiste John Woodroffe, on peut rapprocher Tö du terme du sanskrit shakti. Le terme Tao peut quant à lui être rapproché de Brahman. (Source : Arthur Avalon (Sir John Woodroffe), Shakti and Shâkta, 1918, 11 « Shakti in Taoism » )..

Enfin, le Dao de jing est un jīng (經), c'est-à-dire un « classique », titre réservé aux ouvrages importants. La mention Laozi Jing apparait occasionnellement dans des bibliographies de l’époque Han. Le titre Dao de jing aurait été donné par l'empereur Wen des Han selon l’alchimiste Ge Hong, mais une source Tang indique l’empereur Jing, son successeurMoss Roberts, Dao De Jing, University of California Press, 6-8..

Le titre Dao De Jing reflète prosaïquement le fait que le livre comprend deux sections appelées Dao et De : c'est simplement le classique qui traite de ces deux concepts. Les versions du texte retrouvées à Mawangdui, datant d'environ 198 av. J.-C. pour la plus ancienne, placent De avant Dao, au contraire du livre actuel. Certains ont donc proposé de l'appeler désormais De Dao Jing, titre choisi pour une traduction anglaise de la version de MawangduiRobert G. Henricks, Lao Tzu: Te-Tao Ching. A New Translation Based on the Recently Discovered Ma-wang-tui Texts, Ballantine Books, 1992.. On ignore quand l’ordre actuel a été fixé, mais le terme Daode pour désigner l’ouvrage est attesté dès les Han Occidentaux, et le titre Dedao n’a jamais été en usage.

En Chine, il est couramment appelé du nom de son auteur supposé, Lao Tseu (老子). Ses autres noms sont Daode zhenjing (道德真經) ou Authentique classique de la Voie et de la Vertu, Wuqian yan (五千言) ou Cinq mille caractères et Taishang xuanyuan Daodejing (太上玄元道德經) ou Livre de la Voie et de la Vertu du Mystère originel suprême.

Auteur La tradition attribue le Dao de jing à Lao Tseu mais l'identité réelle de l'auteur reste discutée. L'autre texte fondateur du taoïsme, le Tchouang-tseu, mentionne Lao Dan ou Lao Tseu comme un critique des confucéens et des mohistes et lui attribue des propositions parfois similaires à des phrases du Dao de jing, mais parfois sans rapport avec l’ouvrage ; aucune mention n’est faite d’un livre à lui attribué. Dans le Livre des rites attribué par la tradition à Confucius, on mentionne aussi brièvement un certain Lao Dan, un sage spécialiste des rites de deuil qu’il va consulter. Mencius ne parle pas de lui. L’historien Sima Qian rédige sa première notice biographique dans le Shiji quatre à cinq siècles après l’époque supposée de sa vie, mais reconnait que « Notre génération ne connait pas la vérité en la matièreBenjamin Penny (introduction), Edmund Ryden (traduction) Daodejing, Oxford World Classics, 2008, introduction pXX. » ; il mentionne d’ailleurs deux autres candidats possibles. Les légendes le concernant ont été écrites à partir des Han, soit au plus tôt plusieurs siècles après l'époque à laquelle il aurait vécu. Des spécialistes modernes envisagent donc que le Lao Tseu de la tradition pourrait être un personnage composite issu de la synthèse de différentes sourcesAngus Graham The Origins of the Legend of Lao Tan. In "Lao-tzu and the Tao-te-ching", ed. Kohn, Livia Kohn and Michael LaFargue, (1986). Albany: State University of New York Press.. Par ailleurs, l’hypothèse de multiples auteurs ou éditeurs est souvent poséePhilip J. Ivanhoe The Daodejing of Laozi, Hackett Publishing, 2002, introduction pxv.

Datation Il n’est pas encore possible de dater précisément l’ouvrageRyden p xviii-xx.. On peut toutefois considérer que le texte actuel était presque établi au début du car les deux versions datant des Han Occidentaux découverts à Mawangdui présentent assez peu de différence avec lui. Le texte le plus ancien connu remonte à 300 av. J.-C. Il s’agit de trois versions fragmentaires (~40 % du total du texte actuel) découvertes à Guodian, copiées sur ou dictées par des sources différentesTae Hyun Kim, "Other Laozi Parallels in the Hanfeizi: An Alternative Approach to the Textual History of the Laozi and Early Chinese Thought", dans Sino-Platonic Papers, 199, mars 2010, 63-64.. L’ordre est différent de celui des versions ultérieures, plusieurs chapitres sont absents et certains des chapitres identifiés sont incomplets. Qu’elles constituent des brouillons du Dao de jing actuel ou des extraits puisés à la même source, elles évoquent un processus long de formation du texte par agrégation et édition plutôt qu’une rédaction clairement datée.

Genèse du Dao de jing selon la tradition Selon la tradition chinoise, Lao Tseu, lassé des dissensions politiques, décida de partir monté sur un buffle. Arrivé à une passe marquant la limite ouest du territoire des Zhou, généralement identifiée à la passe Hangu (函谷關) de l’État de Qin, actuel district de Lingbao au Henan, il fut sollicité par le gardien Yin Xi de laisser une trace de son enseignement et rédigea le Dao de jing avant de disparaître.

Contenu Structure vignette|150px|Lao Tseu rencontre Yin Xi qui le persuade d'écrire le Dao de jing L'ensemble compte un peu plus de cinq mille caractères (jusque 5500 environ), d'où l'un de ses noms. Des considérations numérologiques ont pu jouer, car Cheng Xuanying, taoïste du , prétend que la version d’origine fut délibérément raccourcie par l'alchimiste Ge Xuan pour qu'elle compte exactement cinq mille caractères. Plusieurs exemplaires de 4999 caractères ont été découverts à Dunhuang.

Il est divisé en deux parties, Tao 道 « voie » et Tö 德 « vertu ». La version habituelle est composée de quatre-vingt-un courts chapitres, les trente-sept premiers constituant la section Tao et les derniers la section De, mais dans les versions intégrales les plus anciennes (Mawangdui, ), la section De est placée devant la section Tao, et la séparation en chapitres est absente dans un texte et peut être suggérée par des points dans l'autre. Les trois textes les plus anciens connus (Guodian, ), ne semblent pas porter de marque de séparation. Ils sont de toute façon fragmentaires, et l’ordre des chapitres qui ont pu être identifiés diffère de celui de tous les autres textes.

Le nombre actuel de quatre-vingt-un, carré de neuf, pourrait avoir été choisi pour des raisons symboliques, car neuf a une valeur particulière dans le taoïsme. Ce découpage apparait clairement dans la version Heshanggong (Han Occidentaux) et devient standard sous les Tang. Il semble avoir été réalisé a posteriori, et dans certains cas, de manière manifestement erronéePar exemple, la continuité du rythme poétique suggère que le premier mot du chapitre 10, 載, serait en réalité rattaché à la fin du chapitre 9.. L'existence d’exemplaires découpés en soixante-quatre, soixante-six, soixante-huit ou soixante-douze chapitres est mentionnée dans certains textesHenricks, Robert G. 1982. “On the Chapter Divisions in the Lao-tzu.” Bulletin of the School of Oriental and African Studies 45: 501-24, mais aucun ne nous est parvenu.

Style

Le texte est écrit en chinois classique littéraire, d'une manière souvent rythmée, voire rimée. Le rythme est facilement perceptible à l'œil dans la simple répétition des caractères : 道可道非常道 名可名非常名 無名天地之始 有名萬物之母 故 常無欲以觀其妙 常有欲以觀其徼 (début du chapitre 1) Il est encore plus marqué par les jeux sur des alternances et oppositions de termes ( / ; / …).

Les chapitres commencent souvent par un petit poème qui paraît complet mais énigmatique, suivi d'une transition (comme ici , c'est pourquoi), suivi de ce qui pourrait être un commentaire, ou un autre poème éclairant le premier. Ce peut être un style de rédaction, ou l'indice d'un commentaire très primitif qui se serait incorporé au texte canonique.