L’affaire du Spiegel () est une crise politico-médiatique survenue en RFA à l’automne 1962 à la suite de l’arrestation et l’incarcération de plusieurs responsables du magazine d’information Der Spiegel, notamment son fondateur et directeur de publication Rudolf Augstein et le journaliste Conrad Ahlers, à l’initiative du ministre fédéral de la Défense, Franz Josef Strauß. L’action contre le magazine, accusé de haute trahison par Friedrich August von der Heydte pour avoir publié des informations confidentielles sur la défense de la RFA, fut marquée par plusieurs graves irrégularités et suscita un large mouvement de protestation dans l’opinion publique, la presse et les milieux intellectuels ; elle mena à la recomposition du gouvernement CDU/CSU-FDP, avança le départ du chancelier Konrad Adenauer un an plus tard, et coûta son poste à Strauß.
L’affaire fut la première grande crise intérieure de l’histoire de la RFA et servit d’accélérateur à un mouvement de libéralisation politique et sociale et au reflux des traditions autoritaires qui s’étaient maintenues dans les années 1950 et 1960. Elle prépara l’alternance de 1969 en même temps que le mouvement d’opposition extra-parlementaire, et mena au renforcement de la garantie constitutionnelle de liberté de la presse et de liberté d’opinion en RFA. Sur le plan personnel, elle entacha durablement la réputation de Strauß, et renforça à la fois le prestige du Spiegel et de Rudolf Augstein.
Circonstances
thumb|Franz Josef Strauß, ministre fédéral de la Défense, avec des soldats lors d’un exercice de terrain en 1960
La première grande crise intérieure de la jeune République fédérale correspond à une période de crispation internationale et de tension entre les deux blocs, tension dont l’Allemagne divisée par le Rideau de fer était l’un des principaux enjeux. La question du statut de Berlin avait suscité en 1961 des échanges menaçants entre le président américain John F. Kennedy et le leader soviétique Nikita Khrouchtchev, à la suite de quoi la République démocratique allemande avait décidé le verrouillage de sa frontière avec Berlin-Ouest le et la construction du Mur. L’affaire du Spiegel eut lieu en pleine crise des missiles : l’installation de missiles soviétiques à Cuba fut découverte le par l’armée américaine, le blocus de l’île décidé le 19 par Kennedy, l’ultimatum à l’Union soviétique lancé le 21. Informé par Kennedy, le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer avait placé la Bundeswehr en état d’alerte maximal.
En Allemagne de l’Ouest, Franz Josef Strauß, ministre fédéral de la Défense depuis 1956 et président de l’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) depuis 1961, était partisan de la doctrine des « représailles massives », qui impliquait que toute agression soviétique devait provoquer une riposte nucléaire de la part de l’OTAN. Il prévoyait également d’équiper la Bundeswehr en armes nucléaires tactiques, qu’il voyait comme moins chères et plus prestigieuses que les équipements conventionnels. Les États-Unis avaient au contraire adopté en 1961, au début de la présidence Kennedy, la doctrine de la « riposte graduée », qui consistait à différer le plus possible le recours à l’arme nucléaire en cas de conflit et à gagner du temps pour des négociations. Les deux stratégies étaient vivement discutées dans le milieu politique et l’opinion publique de l’Allemagne fédérale, et le Spiegel était l’une des principales voix d’opposition aux conceptions défendues par Strauß.
Au-delà de sa politique de défense, le Spiegel, qui se considérait comme un défenseur des libertés et de la démocratie, était très critique de la personnalité et des ambitions de Strauß. Son fondateur et directeur de publication Rudolf Augstein, membre du Parti libéral-démocrate, le considérait comme un danger public et ne faisait pas mystère de sa volonté de l’empêcher d’accéder à la chancellerie, et il en avait fait la cible principale de ses attaques, publiées sous le pseudonyme de « Moritz Pfeil ». Le magazine traitait périodiquement d’irrégularités ou d’affaires dont il accusait le ministre ou ses proches de s’être rendu coupable. En 1961, lors de l’affaire Fibag, Strauß avait notamment été accusé d’avoir été corrompu pour favoriser l’attribution de marchés à la Fibag, une société de construction ; il fut disculpé par une commission d’enquête parlementaire le , la veille des perquisitions contre le Spiegel. Il avait depuis longtemps promis de faire cesser la « terreur journalistique » venue de Hambourg, et avait, sans succès, intenté contre Augstein plusieurs procès pour diffamation, notamment en raison des accusations infondées de corruption.
Événements
Les révélations du Spiegel
À l’automne 1962, une série d’exercices fut organisée par l’OTAN sous le nom de Fallex 62. Les manœuvres révélèrent les graves carences de la Bundeswehr, à qui l’état-major de l’OTAN donna la note la plus basse dans son échelle de la préparation à une éventuelle guerre avec l’Union soviétique. Les forces armées ouest-allemandes auraient été incapables, après une attaque nucléaire soviétique, de faire face aux troupes du pacte de Varsovie par des moyens traditionnels, et la République fédérale n'aurait pu être défendue que par une contre-frappe nucléaire de l’OTAN.
Les conclusions de Fallex 62 étaient particulièrement gênantes pour Franz Josef Strauß, dans la mesure où elles faisaient apparaître l’urgente nécessité d’améliorer l’équipement traditionnel de la Bundeswehr plutôt que d’acquérir l’arme nucléaire, et elles étaient supposées rester strictement confidentielles. Le compte-rendu parvint pourtant au Spiegel, qui en révéla la teneur le dans un article annoncé en une, Bedingt abwehrbereit (« En état de défense conditionnel »), signé par Conrad Ahlers, rédacteur en chef adjoint et spécialiste des questions militaires. L’article, qui s’appuyait sur un certain nombre d’informations déjà contenues dans des publications à diffusion plus restreinte, indiquait que la stratégie d’équipement atomique du ministère de la Défense ne laissait à la République fédérale aucune chance de survie en cas d’attaque.
L’action contre le magazine et le déclenchement de l’affaire
thumb|La maison de la presse du Kontorhausviertel, au Sud de la vieille ville de Hambourg. La rédaction du Spiegel était installée aux sixième et septième étages.
Dès le lendemain de la parution de l’article, le juriste Friedrich August von der Heydte, général de brigade de réserve, professeur à l’université de Wurtzbourg et membre de la CSU, déposa plainte pour haute trahison contre la rédaction du Spiegel auprès du parquet fédéral. Siegfried Buback, premier procureur à la Cour fédérale et juge d’instruction chargé du dossier, requit une expertise du ministère fédéral de la Défense, où le conseiller Heinrich Wunder, de la section juridique, lui déclara que l’article du Spiegel contenait une quarantaine d’informations couvertes par le secret d’État et n’ayant pu être obtenues que par la corruption de personnels militaires, et que ses auteurs avaient violé l’article 100 alinéa 1 du Code pénal. Buback délivra le les mandats d’arrêt et de perquisition demandés, qui visaient plusieurs rédacteurs du magazine.
Le vendredi , peu après 21 h, une trentaine d’agents de police se présentèrent au siège du Spiegel, à la maison de la presse du Kontorhausviertel à Hambourg, qu’ils commencèrent à perquisitionner ; les domiciles de plusieurs journalistes et les locaux du magazine à Bonn firent également l’objet de perquisitions. Des milliers de documents furent confisqués ainsi qu’une partie du matériel. Conrad Ahlers, en vacances avec son épouse sur la Costa del Sol en Espagne, fut interpellé dans la nuit à son hôtel par la police du régime franquiste, et accepta d’être rapatrié en Allemagne où il fut immédiatement incarcéré. Deux jours plus tard, le dimanche 28, Rudolf Augstein, qui s’était d’abord tenu à l’écart, se présenta à la police et fut placé en détention préventive. La police, après avoir laissé neuf rédacteurs terminer le numéro du lundi suivant sous contrôle étroit le matin du samedi 27, ferma les bureaux pour plusieurs semaines. L’opération mena également à l’arrestation des rédacteurs en chef Claus Jacobi et Johannes K. Engel à leur domicile, de l’éditeur du magazine Hans Detlev Becker, de l’avocat Josef Augstein, frère de Rudolf Augstein, du chef de bureau Hans-Peter Jaene et du rédacteur Hans Schmelz à Bonn, et de deux colonels, Adolf Wicht, du Service fédéral de renseignement, et Alfred Martin, de l’état-major de la Bundeswehr.
Si le chancelier fédéral Konrad Adenauer avait été informé de l’affaire, le ministre fédéral de la Justice, Wolfgang Stammberger, membre du FDP comme Augstein et ayant légalement autorité sur le parquet fédéral, apprit la procédure par la presse, Franz Strauß ayant interdit au secrétaire d’État de son ministère, Walter Strauß, de l’en informer. Le sénateur à l’Intérieur de Hambourg, le social-démocrate Helmut Schmidt, et le ministre de l’Intérieur de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le libéral-démocrate Willi Weyer, avaient également été de la même façon illégalement tenus à l’écart de l’opération de police. Franz Strauß était par ailleurs intervenu auprès de l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest à Madrid, le colonel Achim Oster, pour faire rapatrier Ahlers, sans en informer les Affaires étrangères.
L’action contre le Spiegel suscita de vives réactions dans l’opinion, notamment chez les étudiants, les universitaires, les intellectuels et les écrivains du Groupe 47, et des manifestations eurent lieu dans tout le pays, notamment devant la prison où était incarcéré Augstein aux cris de « Augstein dehors, Strauß dedans ! » (« »), pour dénoncer une atteinte à la liberté de la presse et à la liberté d’opinion par les gouvernants chrétiens-démocrates et pour réclamer la démission de Strauß. Elle était également critiquée par le reste de la presse écrite, qui vit dans l’invocation du secret d’État une manœuvre visant à faire taire un organe de presse critique ; le quotidien Die Zeit, le magazine Stern et le Hamburger Morgenpost, installés à la maison de la presse, ainsi que le groupe Axel Springer, mirent à la disposition des journalistes du Spiegel les locaux et les ressources permettant de poursuivre la publication du magazine, qu’une interruption pendant trois ou quatre semaines aurait mis en faillite. La presse étrangère critiqua l’attitude de l’État, dans laquelle certains journalistes voyaient une résurgence des méthodes du régime nazi.
Le Bundestag, à l’initiative du groupe SPD, débattit de l’affaire du 7 au , dans une atmosphère houleuse. Strauß nia devant l’opinion et le Bundestag toute implication, et se défaussa sur les secrétaires d’État des ministères fédéraux de la Défense et de la Justice, Volkmar Hopf et Walter Strauß. Il fut défendu par le chancelier Adenauer qui, lors de la séance de questions du , déclara que les révélations du Spiegel constituaient « un abîme de haute trahison » (« »)Bundestag allemand, , 7 novembre 1962, dans Verhandlungen des Deutschen Bundestages. Stenographische Berichte, 4. Walhperiode, vol. 51, 1984. Les attaques de l’opposition sociale-démocrate et des libéraux-démocrates mirent en difficulté le camp conservateur, ce qui poussa le chrétien-démocrate Will Rasner à accuser le SPD d’être le « Spiegel-Partei Deutschlands ». Le , Strauß dut finalement reconnaître qu’il avait donné instruction à l’attaché militaire à Madrid de faire arrêter Ahlers, ce qui était illégal — ou comme l’avait déclaré pour le défendre le ministre fédéral de l’Intérieur Hermann Höcherl, « quelque peu en dehors de la légalité » (« »).
La crise gouvernementale