Les premiers entrepreneurs du coton britannique sont pour la plupart des inventeurs, à l'origine simples artisans, ingénieurs, utopistes ou religieux. Devenus industriels en levant quelques fonds modestes, ils s'endettent, partagent leur capital et réveillent les régions pauvres du Nord-Est de l'Angleterre, grâce à des voies de communication plus favorables, qui rendent le charbon moins coûteux.

Vers 1760, l'apogée de l'histoire des indiennes de coton en Europe a créé un marché. Reste à se l'approprier par une technologie plus compétitive. Entre 1765 et 1785, une surenchère d'innovations permet d'énormes gains de productivité, réinvestis dans des baisses de prix. La consommation de coton par habitant est multipliée par sept en Angleterre entre 1810 et 1860. Les marchés lointains (Asie, Afrique, Amérique latine) sont conquis puis monopolisés dès 1800 lors du blocus maritime de la France. Le coton anglais augmente alors encore ses économies d'échelle.

La réussite de cette génération d'entrepreneurs fait du coton le premier moteur de la révolution industrielle britannique, entre 1768 et 1830. Après avoir divisé par cinq ses prix de vente en 50 ans seulement, multipliant ses volumes de production par 50 sur la même période, l'industrie cotonnière représente la moitié des exportations britanniques en 1850. Ses profits peuvent alors irriguer l'ère naissante du train, du charbon et de l'acier, d'autant que le coton est gourmand en machine à vapeur.

Un terreau culturel, politique et financier favorable

La Glorieuse Révolution britannique de 1688 permet aux souverains protestants Marie et Guillaume de monter sur le trône, alors que la France de Louis XIV par la révocation de l'édit de Nantes en 1685 perd des milliers d'artisans huguenots qui fuient Outre-Manche, par exemple à Spitalfields. Instruits, dynamiques, commerçants, ils apportent leur savoir-faire, tandis que réfugiés jacobites apportent le-leur en France. Le régime parlementaire, élu par une dizaine de milliers d'aristocrates, stimule le débat d'idée et organise des concours, comme celui de 1734 pour créer un chronomètre de marine, gagné par John Harrison. Il règlemente la durée des brevets, limitée à 17 ans, pour fixer un équilibre entre protection des inventeurs et renouvellement des technologies, facilitant l'innovation.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales inspire le nouvel État britannique, qui arme une flotte rivalisant avec celle de la France. Le budget anglais atteint 15 millions de sterling en 1783, équivalent à celui d'une France trois fois plus peuplée, au PNB 2,5 fois plus élevé (160 millions de sterling contre 68 millions en Angleterre) selon l'historien Fernand BraudelCivilisation matérielle, économie et capitalisme, page 475. Revers de la médaille, l'impôt pèse 22 % du PNB en Angleterre contre 10 % en France. Critiquée pour sa dette, Londres surveille ses dépenses : les guerres deviennent plus courtes : 7 ans pour prendre le Canada en 1764, 7 pour perdre les États-Unis en 1783. Les Anglais s'installent au Pakistan en 1750. L'Inde, l'Australie, l'Afrique suivent.

Les voies navigables sont portées à miles dans le premier quart du par l’État britannique, pour compléter une intense activité de cabotage, selon Fernand BraudelCivilisation matérielle, économie et capitalisme, page 452. Le canal du Midi de Colbert est visité par des Anglais, dont Lord Bridgewater, qui en 1761 s'endette pour relier ses mines de charbon à Manchester, par un canal privé. D'autres canaux, financés par la Bourse, suivent.

La banque d'Angleterre, créée dès 1694, prête directement à l'État. C'est la révolution financière britannique. En 1720, l'écrivain Daniel Defoe, père de Robinson Crusoé, fustige les Hollandais qui multiplient les astuces pour placer la dette publique anglaise : loteries, obligations sur la marine, ou emprunts convertibles en actions, qui inspirent en France le Système de Law. Dès 1698, ils délaissent le Royal Exchange pour se retrouver au Jonathan's Coffee-House, un club de 161 courtiers ou au Lloyd's of London. Les banques commerciales, ou « banques de comté », se multiplient : une douzaine dès 1750, puis 120 en 1784, 200 aux environs de 1797 et 370 en 1800, selon Fernand BraudelCivilisation matérielle, économie et capitalisme, page 761. Ces nouveaux banquiers de proximité diffusent le crédit, en exigeant des fonds propres, incitant les entrepreneurs du coton, comme Richard Arkwright et Edmund Cartwright à trouver des associés. L'industrie du coton, dopée par la machine à vapeur et un charbon moins cher, offre un rattrapage aux régions peu peuplées du Nord-Est.

La révolution agricole britannique est à relativiser, pour les historiens Jean-Pierre Rioux et Fernand BraudelCivilisation matérielle, économie et capitalisme, page 474. Les surplus agricoles, concentrés dans le Sud-Est anglais, ne bénéficient pas à Manchester, alors en plein « désert anglais ». Alors trois fois plus peuplée que l'Angleterre, la France a plus de campagnes riches : le PNB français progresse de 110 % entre 1715 et 1800 (contre +82 % pour l'Angleterre), la France profitant également plus de la traite négrière grâce à Saint-Domingue, « perle des Antilles ». Les excédents sont épongés par le placement foncier.

Les producteurs de laine et de lin préparent le terrain, puis sont balayés

Entre 1701 et 1760, les exportations britanniques de laine doublent, comme celles de l'ensemble de l'Angleterre. Tout au long de cette période, la laine représente le quart des exportations de l'île, contre moins de 10 % pour le coton. La laine de la riche région de Norwich, au nord-est de Londres, profite de la demande de textile, tirée par une population mondiale en croissance. Mais sur la période suivante (1760-1820), le coton fait 26 fois mieux que la laine, en multipliant par 52 ses importations de matière brute, passant de 11 millions de sterling en 1785 à 588 millions en 1850. Côté exportations, la valeur ajoutée fait croître encore plus vite cette industrie.

Vers 1771, le coton décolle : les progrès technologiques dans le filage font chuter le prix de la matière première, obligeant à remédier aux goulots d'étranglement dans le tissage, en cours de résolution dès 1787. Sur seulement 37 ans, entre 1771 et 1808, les importations de coton brut de l'Angleterre sont multipliées par douze. C'est grâce à la contribution de ce nouveau produit, que sur l'ensemble du le total des exportations britanniques est multiplié par cinqhttp://www.makingthemodernworld.org.uk/stories/manufacture_by_machine/01.ST.01/?scene=6 Making the Modern World - Rise of the factory system.

Le lin est également un secteur assez développé, en Écosse dès le milieu du , mais sa croissance ne suit pas celle du coton et se heurte à des difficultés pour blanchir le produit, qui ne se résolvent que progressivement que grâce aux progrès de l'industrie chimique

Les inventeurs et entrepreneurs

Les inventeurs restent souvent à la tête des entreprises qu'ils créent, même s'ils doivent souvent partager la direction et le capital avec des entrepreneurs et associés. Les procédés sont régulièrement améliorés par un nouveau venu dans la Manufacture du textile en Grande Bretagne.

L'histoire des indiennes de coton en Europe révèle la multiplication de fabriques en Suisse dans les années 1700, où l'on se contente d'imprimer le tissu importé, par des planches de bois gravé.

En 1733, la navette volante de l'artisan tisserand John Kay, de la région de Manchester, permet de multiplier la productivité par 4, mais la production reste dans la sphère artisanale. Kay meurt en France, où il a tenté sans succès de vendre son invention. À l'époque, les cotonnades colorées et mystérieuses, arrivent des Indes, où une industrie intégrée des plantations et des tisserands artisanaux s'est d'abord heurtée à des interdictions en France (1686) puis en Angleterre (1700).

En 1738, Lewis Paul, figure de la communauté des Huguenots ayant fui les persécutions religieuses, s'installe à Birmingham et invente avec le charpentier John Wyatt une machine à filer à roues. Le marché restant étroit, Paul a du mal ne rentabilise pas sa machine, vantée en 1757 dans un poème par le révérend John Dyer.

En 1742, le journaliste et éditeur Edward Cave, fils de paveur, qui a créé onze ans plus tôt The Gentleman's Magazine, rachète le moulin de Marvels Mill, à Northampton pour en faire la première usine de filage, équipée de 250 machines sous licence Lewis Paul.

À la fin des années 1740 : l'histoire des indiennes de coton en Europe s'accélère, avec l'implantation en Alsace, puis sur 4 sites en France, anticipant la fin de l'interdiction en France (années 1750) et le succès de la toile de Jouy (années 1760). Le coton a désormais un marché européen, la baisse des prix générant une demande. Reste à savoir qui en profitera le mieux.

En 1764, Thomas Highs un artisan luthier spécialiste des pièces détachées, né dans la région de Manchester, invente une machine textile qui préfigure la Spinning Jenny, créée l'année suivante dans la même région par James Hargreaves. C'est un rouet sur lequel l'ouvrier peut travailler avec huit broches au lieu d'une, permettant ainsi de multiplier par 120 la productivité. En 1779, Samuel Crompton en propose une version encore améliorée, sous forme de Mule-jenny.

En 1768, Richard Arkwright invente la fileuse Water frame fonctionnant au moulin à eau puis à vapeur. La machine est mise en production industrielle en 1771, grâce à la création d'une société par actions. Richard Arkwright échoue à trouver des capitaux dans la ville voisine de Liverpool et retourne dans son village natal, où il est aidé par un vendeur d'alcool, qui lui prête un local. Des banquiers, les frères Wright, soutiennent l'entreprise et jouent les entremetteurs, en lui présentant ses futurs associés, Need et StruttArkwright and Cartwright.

En 1769, la nouvelle machine à vapeur de James Watt, avec condenseur, permet de bâtir des usines de coton à l'écart des moulins à eau, sur les terres pauvres du Nord-Est, et d'envisager des machines plus puissantes. L'inventeur s'appuie sur Matthew Boulton fils d'un artisan de Birmingham, associé dès 1762 avec John Fothergill pour implanter les usines de Soho où ils fondent des objets d'arts en métal et en verre et impriment des reproductions de peinture, par des procédés gourmands en énergie. Symbole d'un Birminghamshire émergent, Matthew Boulton innove en marketing, en intégrant le dessin des pièces, jusque-là sous-traité, puis sur le plan social, en refusant d'employer des enfants et en instituant une assurance sociale, financé par un prélèvement sur les salaires.

En 1772, le docteur John Roebuck, autre associé de Watt, n'a plus les fonds pour accompagner la croissance de l'entreprise. Boulton accepte de convertir sa créance en une participation qui monte désormais à 66 %. Watt doit s'endetter jusqu'au cou pour suivre. Pendant onze ans, la forge fabrique des pompes à vapeur facilitant l'exploitation des premières mines de charbon, grâce à un procédé quatre fois plus puissant que celui de Thomas Newcomen. Les nouveaux associés parviennent finalement à la rentabiliser lorsque les premiers canaux divisent par deux le coût d'approvisionnement en houille, rendant cette source d'énergie compétitive face au bois.

En 1778, 300 fileuses Water frame sont utilisées en Angleterre, le long des rivières et des chutes d'eau, 14 ans après le brevet de Richard Arkwright qui a créé lui-même en 1772 une usine employant 800 personnes sur un moulin à 60 kilomètres au sud de Manchester.

En 1779, l'ouvrier fileur Samuel Crompton finalise la Mule-jenny, qui combine les rouleaux de la water frame créée par Richard Arkwright en 1768 et le chariot mobile de la Spinning Jenny créé en 1765 par James Hargreaves. Le parlement le récompense a posteriori par un don de sterling.