Jean de Labadie, né à Bourg (France), le et mort à Altona le , est un prêtre français (jésuite de 1625 à 1639) devenu pasteur protestant. En butte à de nombreuses critiques, il fonde finalement sa propre communauté chrétienne dont les membres sont connus sous le nom de « Labadistes ».
Biographie Jeunesse et formation Labadie étudia au collège des Jésuites de Bordeaux et, contre l'avis de ses amis, il entra au noviciat jésuite le . En 1638, il fut ordonné prêtre à Bordeaux. Un an plus tard, il obtint, officiellement pour des raisons de santé, d'être délié de ses vœux religieux et quitte la Compagnie de Jésus. En fait des tendances illuministes font qu'il ne peut rester jésuite.
Prêtre et prédicateur janséniste L'étude des Saintes Écritures le rapproche du jansénisme et c'est en tant que prêtre séculier qu'il prêcha avec succès à Bourg, Paris, Amiens où il fut fait chanoine et professeur de théologie en 1640, et Abbeville. Labadie attire les foules. Il fut d'abord protégé par le cardinal de Richelieu contre ceux qui le soupçonnent d'hérésie. En 1645, il fut condamné à la prison à vie, puis la sentence fut modifiée à la suite d'un appel de l'assemblée du clergé de France et Labadie fut expulsé d'Amiens par Mazarin, sous l'accusation d'atteinte à la tranquillité publique.
Pasteur protestant en France Puis la lecture de l'Institution de la religion chrétienne de Calvin emporta son assentiment et en 1650, à l'âge de quarante ans, Labadie rompit avec l'Église catholique et rejoignit la Réforme. Il devint d'abord pasteur (calviniste) de l’Église réformée de Montauban. Expulsé de Montauban en 1657, il fut pendant deux ans pasteur à Orange, qu'il dut quitter lorsque la ville fut conquise par Louis XIV.
Prédicateur protestant à Genève Ensuite il fut appelé par l'église française de Westminster, à Londres mais, alors qu'il était en route, en 1659, la compagnie des pasteurs de Genève lui demanda de rester comme prédicateur dans cette ville, où il regroupa autour de lui un petit groupe de disciples, parmi lesquels Pierre Yvon (1646-1707), Pierre Dulignon (mort en 1679), François Ménuret (mort en 1670), Theodor Untereyk (mort en 1693) et Friedrich Spanheim (mort en 1701). À Genève, en 1662, Labadie eut une controverseAu sujet de l'interprétation du troisième paragraphe du Chap. 3 de l'Apocalypse, cf. Registre de la Compagnie des Pasteurs, 1662, vendredi 27 juin et vendredi 4 juillet, .avec le pasteur et professeur de théologie, François Turretin, ardent défenseur de l'orthodoxie calviniste, avec qui il avait déjà eu une brouille en 1659, à cause de la concomitance de leurs sermons.
Il fut aussi à plusieurs reprises réprimandé par le Consistoire pour ses sermons, jugés trop longs et trop polémiques Trevor John Saxby, The quest for the new Jerusalem, Jean de Labadie and the Labadists, 1610-1744, Dordrecht-Boston-Lancaster, 1987, .. Il fut surtout critiqué pour son habitude de tenir régulièrement des réunions privées chez lui Saxby, , .. En dépit de toutes ces critiques, l'éloquence de Labadie fait qu'il est apprécié à Genève et il reçut gratuitement le droit de cité, dont le coût était très élevé : 300 livres Saxby, , ..
Pasteur de l’Église wallonne de Middelbourg Labadie avait acquis une grande réputation, tant de prédicateur que par ses écrits, auprès d'ecclésiastiques savants, parmi lesquels les hollandais Voetius et Van Lodenstein. Anne Marie van Schurman – qui fit sa connaissance en 1664, eut avec lui une correspondance pendant trois ans et devint ensuite son principal soutien – lui écrivit pour lui demander d'accepter l'invitation de la congrégation wallonne de Middelbourg de se rendre aux Pays-Bas pour prendre la succession de son pasteur, Jean Le Long, qui venait de mourir le . Labadie accepta et demanda à la Compagnie des Pasteurs de pouvoir quitter Genève. Ayant reçu, bien qu'à regret Saxby, , ., la permission de partir, Labadie quitta Genève pour les Pays-Bas en . Accompagné par trois de ses disciples Yvon, Dulignon et Ménuret, il arriva à Utrecht, où après un court séjour il fut en butte à l'hostilité de théologiens qui le dénoncèrent comme un irresponsable visionnaire. Il se rendit alors à Middelbourg, prendre en charge la congrégation wallonne. Sa prédication eut d'abord du succès, mais l'estime des ministres réformés se changea bien vite en critique : ils lui reprochaient son enthousiasme et son excès de vivacité. De son côté, il trouvait que ses collègues étaient mous et manquaient d'ardeur. Au reste, depuis son expérience genevoise, il ne croyait pas que l'avenir de l'Église se trouvât dans de grandes institutions, mais dans de petites communautés pleines de vie. Il refusa d'abord de souscrire à la Confession belge, qu'il jugeait non conforme aux Saintes Écritures dans plusieurs de ses articles et, en 1668, il refusa de se soumettre au jugement du synodeVoir la Declaration Chrestienne et sincère de plusieurs Membres de l'Église de Dieu et de Jésus-Christ touchant les Justes Raisons et les Motifs qui les obligent à n'avoir point de Communion avec le synode dit Vualon, La Haye, 1669.. Labadie finit par être révoqué et dut quitter Middelbourg pour la ville voisine de Veer.
La communauté des Labadistes En 1669 il fonda alors sa propre communauté chrétienne et se rendit avec ses partisans à Amsterdam, mais le groupe dut vite la quitter la ville, car ses réunions furent interdites par les autorités en 1670. En quête d'une « nouvelle Jérusalem », le groupe des labadistes, formé de cinquante personnes et de quatre pasteurs, fut invité par la princesse Palatine Françoise Hildesheimer, Monsieur Descartes ou la Fable de la Raison, Paris, 2010, . à s'installer à Herford, en Westphalie. En butte à de fortes oppositions, en 1672 les Labadistes se réfugièrent à Altona (alors danoise maintenant allemande), où Labadie mourut en 1674.
Comme la guerre menaçait, les labadistes (au nombre de cent soixante-deux) s'installèrent par la suite dans le château de Walta à Wieuwerd (Frise), où Anne Marie van Schurman s'éteignit en 1678. Entre 1675 et 1692, les membres de la communauté labadiste augmentèrent jusqu'à atteindre le nombre de 250 Saxby, , .. En 1692, après l'échec de deux tentatives d'installation outre-mer (au Suriname, avec une colonie appelée « La Providence » et au Maryland, la communauté-mère de Walta à Wieuwerd vit le nombre de ses membres diminuer d'environ 300 à une trentaine. En 1707, survint la mort de Pierre Yvon Saxby, , .. Après la mort du dernier prédicateur, en 1732, la communauté des Labadistes prit finLa meilleure étude sur l'histoire de sa vie et de sa communauté est celle de Trevor John Saxby, The quest for the new Jerusalem, Jean de Labadie and the Labadists, 1610-1744, Dordrecht ; Boston, M. Nijhoff Publishers, 1987..
Pensée et postérité Esprit très indépendant et sûr d'être guidé par l'Esprit-Saint, Labadie se heurta de son vivant à beaucoup d'oppositions et fut un personnage controversé, même après sa mort. Il fut accusé, entre autres, d'adamismeFrançois Mauduict, Avis charitable à MM. de Genève touchant la vie du Sr. J. Labadie, cy devant jésuite et après chanoine d'Amiens, puis janséniste à Paris, de plus illuminé et adamiste à Toulouse, et ensuite carme et ermite à La Graville, et à présent ministre audict Genève, Lyon, 1663., d'hypocrisiePar Samuel Des Marets, pasteur, dans son ouvrage Histoire curieuse de la vie, de la conduite et des vrais sentiments du Sr Jean de Labadie, La Haye, 1670. L'année même de la mort de Labadie, un certain Pieter Schaak (1633-1708) écrivit sur lui une comédie sur le modèle du Tartuffe de Molière, intitulée Steyl-oor of de Schynheilige Bedrieger, c'est-à-dire L'Imposteur hypocrite., de fanatismeJean Senebier, dans l'article qu'il lui consacra dans la Bibliothèque littéraire de Genève, Genève, 1786, II, : « Labadie était éloquent, mais il cherchoit à intriguer ; il fut fier, ambitieux, fanatique, ou plutôt son fanatisme développa toutes ces passions. » (mais il refusa de porter un jugement définitif au sujet de sa prétendue immoralité)., de communismePaul Balsenq, Labadie et le Labadisme, étude historique de la vie de Jean de Labadie et du communisme labadiste, son œuvre, Paris, Rousset, 1908.. Il fut rarement défenduE. Haag, dans l'article qu'il lui consacre dans La France protestante, Paris ; Genève, 1856, suiv., décrit Labadie comme un homme de piété qui a été injustement et inlassablement persécuté par ses ennemis, dont la pensée a été faussée par ses détracteurs et la mémoire vouée à l'exécration de la postérité.. Labadie a été qualifié tour à tour de piétisteAuguste Breyton, Le Piétisme à Genève, Montauban, 1896, présente Labadie comme le précurseur du Piétisme à Genève, de mystiqueFélix Sambuc, Jean de Labadie, sa vie et ses écrits, Strasbourg, 1869. et de quiétisteFabrizio Frigerio, « La poesia di Jean de Labadie e la mistica quietista », Conoscenza religiosa, Florence, 1978, 1, ..
Selon une étude récenteFabrizio Frigerio, L'historiographie de Jean de Labadie. État de la question, Institut d'Histoire de la Réformation, Genève, 1976, . : « Une relecture comparative de quelques-uns des textes publiés ou conçus à Genève par Labadie, ainsi que des Registres de la Compagnie des Pasteurs, […] a permis d'élaborer les hypothèses suivantes […] :
1) La pensée de Labadie évolue dans une direction essentiellement mystique (on pourrait parler de variante de la mystique quiétiste) […] L'évolution de sa pensée est perçue par Labadie lui-même comme un tout indivisible, dont les dernières années de sa vie représentent le glorieux couronnement. […]
2) Le thème de l’Église des élus et celui du chiliasme sont aussi des constantes, et non pas des élaborations successives, de la pensée de Labadie. […] Ces deux thèmes font partie intégrante, dès le début, de la pensée mystique de Labadie.
3) La conscience prophétique de Labadie […] découle tout naturellement du postulat théologique de la double révélation de la parole de Dieu (Écriture Sainte et illumination intérieure des élus) et elle accompagne constamment ses propos comme preuve « tangible » de leur vérité et de leur origine divine. »
Dans son ouvrage de référence sur le Réveil à Genève et en France, Léon MauryLéon Maury(1863-1931), pasteur de l’Église réformée de France et professeur de théologie pratique et des questions sociales à la Faculté de théologie protestante de Montauban de 1895 à sa mort. Voir sa notice IdRef. compte Jean de Labadie parmi les premiers précurseurs du Réveil. Il relève également que par le succès même de ses prédications, Jean de Labadie « porte ombrage » aux autorités ecclésiastiques genevoises, mais que celles-ci lui rendent hommage au moment de son départ car Léon Maury, Le Réveil religieux dans l’Église réformée à Genève et en France (Paris, 1892), 2 vol., tome 1, p.13-15.
Écrits Labadie est l'auteur de presque une centaine d’œuvres, dont les principales sont : Introduction à la piété dans les Mystères, Paroles et ceremonies de la Messe, Amiens, 1642. Odes sacrées sur le Très-adorable et auguste Mystère du S. Sacrement de l'Autel, Amiens, 1642. Traité de la Solitude chrestienne, ou la vie retirée du siècle, Paris, 1645. Déclaration de Jean de Labadie, cy-devant prestre, predicateur et chanoine d'Amiens, contenant les raisons qui l'ont obligé à quitter la communion de l'Eglise Romaine pour se ranger à celle de l'Eglise Réformée, Montauban, 1650. Lettre de Jean de Labadie à ses amis de la Communion Romaine touchant sa Declaration, Montauban, 1651. Les Elevations d'esprit à Dieu, ou Contemplations fort instruisantes sur les plus grands Mysteres de la Foy, Montauban, 1651. Les Entretiens d'esprit durant le jour; ou Reflexions importantes sur la vie humaine, … sur le Christianisme, … sur le besoin de la Reformation de ses Mœurs, Montauban, 1651. Le Bon Usage de l'Eucharistie, Montauban, 1656. Practique des Oraisons, mentale et vocale…, Montauban, 1656.