thumb|Stèle en mémoire des Juifs anéantis à Majdanek.

La littérature de la Shoah est constituée par les ouvrages littéraires qui témoignent directement ou évoquent l'anéantissement des Juifs par le nazisme entre 1939 et 1945. Cet événement, qui est souvent considéré comme une marque distinctive du , a reçu différents noms (« génocide juif », « Holocauste ») avant que le terme Shoah ne s'impose dans le monde et plus particulièrement en France à travers le film de Claude Lanzmann datant de 1985.

La littérature de la Shoah commence, avant même l'anéantissement dans les camps de concentration et d'extermination, dans les ghettos où sont entassés les Juifs de toute l'Europe allemande. dans les ghettos, note l'historien RingelblumEmanuel Ringelblum, Chronique du Ghetto de Varsovie, Robert Laffont, 1993, .. Ce dernier crée d'ailleurs l'Oyneg Shabbos, organisation clandestine, suscitant et recueillant les archives du ghetto de Varsovie, un ensemble de témoignages, d'œuvres littéraires et d'analyses sur les conditions de vie, d'alimentation et de création.

Après la guerre, la Shoah est devenu un objet littéraire et philosophique de premier plan, en particulier avec l'œuvre de l'École de Francfort. Ariane Kalfa, philosophe du judaïsme et héritière de cette école, demande dans ses ouvrages si philosopher est encore possible après la Shoah. Les textes de la Shoah se heurtent ainsi à la difficulté de penser et de raconter un événement sans précédent, avec des actes parfois tellement horribles qu'ils instillent chez les auteurs la peur de ne pas trouver les mots pour décrire et faire comprendre leur vraie nature. Mais les survivants ressentent l'impératif de dire ce qui s'est passé, de témoigner, de garder vivante la mémoire des disparus. En fait, la diversité de la production littéraire, du témoignage à l'essai philosophique et à la poésie a permis de rendre palpable l'horreur de la Shoah, la souffrance et le désespoir des victimes. De Primo Levi, qui narre le plus sobrement possible son combat quotidien pour survivre dans un camp de travail d'Auschwitz, au lyrisme désespéré de Katzenelson, le lecteur peut appréhender une part du vécu et des sentiments des victimes et des témoins de la Shoah. Depuis 1945, témoignages, romans, poèmes, essais continuent à être publiés rencontrant des succès divers auprès du public.

Traditions littéraires juives et littérature de l'anéantissement

Rupture ou continuité des traditions littéraires juives?

Les soubresauts de l'histoire juive : diaspora, persécutions régulières dès la première croisade, mises au ban de la société, pogroms, avaient conduit l'imaginaire juif à élaborer au cours des siècles de multiples figures pour dire le désastre. De plus, la culture religieuse juive nourrit une injonction mémorielle liée à l'exil, celle du Zakhor (). Cette injonction qu'on retrouve dès le Moyen Âge dans les Memorbücher vise à préserver les traces du peuple juif menacé de destruction. Elle reflète aussi le culte de l'écrit née d'une conception théologique du langage. La transposition de cette loi dans le monde civil est déjà à l'œuvre au moment des pogroms d'Europe orientale et d'Ukraine autour du début du . Shalom Anski et Isaac Leib Peretz lancent alors un appel pour écrire et conserver les traces du monde juif. La nouvelle difficulté réside dans le témoignage d'une destruction totale. Cela donne à l'écrit un caractère sacré et définitif nouveauCatherine Coquio, « L'émergence d'une « littérature » de non-écrivains : les témoignages de catastrophes historiques », Revue d’Histoire Littéraire de la France, mai 2003 .

Les langues juives, l'hébreu et le yiddish utilisent les références aux textes sacrés pour évoquer les catastrophes qui jalonnent leur Histoire, se chargeant de significations nouvelles, proposant des raccourcis où passé et présent se télescopent : Élection et Alliance, Déluge, Job, Akedah (le sacrifice d'Isaac), Hourban (la destruction du Temple). Mais chaque chute était suivie d'une restauration.

L'anéantissement, lui, échappe à toute tentative de dénomination. Il ne trouve pas sa place dans des canons préexistants et peut pas s'inscrire dans un temps cyclique de la Bible. La brutalité et la soudaineté de l'extermination suppriment non seulement la possibilité d'un présent et de l'avenir, mais également le passé. Les anciens codes, jadis immédiatement déchiffrables par la communauté ashkénaze, se révèlent soudain inappropriés, et pourtant irremplaçables.

affirme Theodor Adorno peu après la catastropheMarc Riglet, « Écrire la Shoah », Lire, mars 2008. De même, le survivant français qui veut témoigner par la littérature se trouve Annette Wieviorka, Déportation et génocide, entre la mémoire et l'oubli, Plon, Paris, 1992 ; 1998. Elie Wiesel affirme : . Charlotte Wardi, professeur de littérature à l'université de Haïfa et rescapée de la Shoah, dénonce toute tentative d'esthétisation de la Shoah. Pour elle, la tentation de est dangereuseRaphaëlle Rérolle, Nicolas Weill, « La parole contre l'extermination », Le Monde, 25 février 1994, mis en ligne le 23 avril 2005 .

Mort du yiddish thumb|Le shtetl de Lakhva, en Pologne, en 1926 À la fin du , le yiddish était devenue la langue d'une grande partie des Juifs d'Europe. Il y avait, en 1930, huit millions de yiddishophones principalement en Europe centrale et orientaleIl y avait onze millions de locuteurs dans le monde, trois millions de yiddishophones ayant émigré en Amérique et en Australie.. Sur les six millions de Juifs assassinés, au moins 5,4 millions étaient des yiddishophones. Le yiddish a donc été presque entièrement anéanti en Europe en même temps que le monde juif pendant la Shoah, appelée le khurbn en yiddish. Les lieux de la vie juive (écoles, théâtres, journaux, synagogues, centres culturels, shtetlech...) ont eux aussi été détruits, ainsi que l'immense patrimoine littéraire de l'YIVO de Vilnius.. C'est pourquoi Rachel ErtelDocteur ès lettres, professeur à l'université de Paris-VII parle d'anéantissement, car d'une part dynamique de la culture européenne, il ne reste plus que des traces après 1945. Dans ce contexte, écrire en yiddish, prend un sens encore plus lourd. L'écrivain yiddish parle d'une double mort : la mort de son peuple et la mort de sa langue qui en découleEn 1981, il y avait quatre millions de locuteurs dans le monde. Il n'y en avait plus que 2 millions en 1995. L'écrivain se trouve dans une situation inextricable: s'il écrit en yiddish, son œuvre n'aura une audience que très réduite. S'il écrit dans une autre langue, il trahira les morts, la seule langue leur rendant vraiment justice étant le yiddish, la langue des exterminés. Les publications en yiddish sont donc très nombreuses dans les années d'après-guerre. Ainsi Chava Rosenfarb a écrit toute sa vie en yiddish mais c'est la traduction en anglais de son roman, L'arbre de vie qui lui a donné une notoriété plus large. Face à la mort du monde ashkénaze, l'écrivain a tendance à magnifier les modes de vie détruits, les lieux abolis, les disparus exterminés. Certains de ces témoignages sont collectifs, comme lesYizker Bikher, ou livres du souvenir, écrits par les membres survivants d'une communauté disparue dans la Shoah. Écrits les plus souvent en yiddish, ils sont un témoignage de la splendeur de la vie juive détruite, de l'occupation nazie et du martyre de leur ville ou de leur village, le shtetl. On trouve aussi une liste des membres de la communauté morts pendant la ShoahAnnette Wievorka, « La mémoire de la Shoah », Cahiers français, 303, juillet-août 2001, 64. L'écrivain yiddish a aussi tendance à la sacralisation du yiddish lui-même, la langue réduite en cendres. L'écrivain doit aussi affronter le tabou de la mort à laquelle il a échappé.

Culpabilité des survivants

Les écrits des survivants de la Shoah sont marqués par la culpabilité qui croît au fil des années. Elle fait partie de ce que Primo Levi nomme la : Primo Levi, Les naufragés et les rescapés, Gallimard, 1989. Déjà dans Si c'est un homme, sa première œuvre majeure sur la Shoah, il expliquait que, dans le camp, la survie passait par l'absence de solidarité entre les détenus et que les plus malins n'hésitaient à dépouiller les plus faibles (les Muselmänner dans le langage du camp) ou les plus naïfs de leur maigres moyens de survie. L'on recherchait aussi par tous les moyens, fussent-ils préjudiciables à autrui, à monter dans la « hiérarchie, » ce qui permettait d'obtenir des rations supplémentaires ou, à tout le moins, de se voir attribuer les travaux les moins épuisants.

Cette déshumanisation, qui ne permet pas de tracer une séparation nette entre le bourreau et sa victime (laquelle se retrouve donc souvent dans cette « zone grise »), ne cesse de culpabiliser l'auteur.

Dans La Force du refus, Ariane Kalfa octroie au survivant un statut de témoin habité par la responsabilité à l'égard du genre humain et du peuple juif. Elle en appelle au concept de contemporanéité, qui loin de désigner une synchronicité investit d'une responsabilité fondamentale, tout survivant de la Shoah. elle en appelle au concept de vulnérabilité qui loin d'être une fragilité devient une force dès lors que le témoin se met au service d'autrui. Cette responsabilité devient chez Elie Wiesel culpabilité. Elie Wiesel écrit : Elie Wiesel, Le chant des morts, Seuil, 1966

Cette culpabilité touche non seulement les générations contemporaines du cataclysme mais aussi celles qui lui sont postérieures. Ainsi, la philosophe Sarah Kofman, spécialiste de Nietzsche et de Freud, publie en 1993 son autobiographieSarah Kofman, Rue Ordener, rue Labat, Galilée, 1993. Voir aussi Paroles suffoquées publié en 1987.. Il s'agit du récit de son enfance juive sous l'occupation nazie. Elle exprime la détresse longtemps muette qu'elle a ressentie après la déportation et la mort à Auschwitz de son père rabbin. Peu de temps après elle se suicide. Même Art Spiegelman exprime dans la bande dessinée Maus, sa culpabilité d'avoir une meilleure vie que ses parents survivants polonais de la ShoahArt Spiegelman, Maus, Flammarion, 1998, p. 176. Il admire son père d'avoir survécu ; ce à quoi Pavel, le psychanalyste de Spiegelman, répond : « La vie est toujours du côté de la vie et d'une certaine manière on en veut aux victimes. Mais ce ne sont pas les MEILLEURS qui ont survécu, ni qui sont morts. C'était le HASARDArt Spiegelman, p. 205 ! »

La culpabilité se retrouve même dans l'écriture romanesque. Par exemple dans La Nuit des Girondins de Jacques (Jacob) PresserJacques Presser, La Nuit des Girondins, Maurice Nadeau, 1998 l'auteur montre sa honte et sa culpabilité d'avoir survécu dans la clandestinité tandis que sa femme mourait dans les camps.

Témoignages pour la Mémoire et pour l'Histoire

Les bourreaux ayant tout fait pour que l'extermination des Juifs soit cachée à la face du monde, comptant même sur son incrédulité devant l'énormité de la chose, la voix des victimes est d'autant plus importante.

Les témoignages ont commencé dès les premières années de persécution et dès la naissance des ghettos : des cahiers, des lettres, des feuillets, des journaux intimes ont été écrits et conservés parfois dans des conditions extrêmes, dans des caves, greniers, cheminées, doubles cloisons...

Michel Borwicz, un des premiers à avoir étudié les témoignages, a constaté que le nombre d'écrits augmente en 1942 : jusque-là, les Juifs des ghettos croyaient en une prochaine défaite de l'Allemagne, et au salut de la plupart d'entre eux. Cependant, c'est en 1942 que commence la déportation vers les camps de la mort ; les Juifs ont alors la conviction qu'ils mourront tous avant d'avoir vu la défaite nazie. Conserver la mémoire d'événements défiant l'imagination devient alors un impératif aux yeux de beaucoup.