La représentation de la Shoah au cinéma constitue une problématique sur la question de la représentation possible de l'extermination des Juifs par l'Allemagne nazie dans les films. Grâce à la production de documentaires, le cinéma - à l'instar de la photographie - a joué un rôle décisif dans la construction du savoir sur la Shoah. C'est, en effet, en grande partie grâce au art que les procès de Nuremberg ont rencontré un large retentissement. Le cinéma, dans les œuvres de reconstitution historique et de fiction, s'est aussi interrogé sur la représentation de l'extermination.

Première diffusion des images des camps après la guerre Dès l'arrivée des cadreurs (appartenant au service cinématographique de l'armée) dans les camps de concentration en , ils ont filmé ce qu'ils ont constaté sous la sidération et l'horreur. Par la suite, des ordres ont été donnés dans le but de constituer et rassembler des preuves de ce qu'il s'était passé. Les documentaires soviétiques Majdanek, cimetière de l'Europe (1944) et Auschwitz (1945) documentent respectivement la libération des camps de Majdanek et d'Auschwitz par l'Armée rouge et l'Armée populaire de Pologne. C'est vers 1946-1947 que certaines de ces images ont été plus massivement diffusées, notamment en France et en Angleterre. Seuls les plans les moins durs de la réalité des camps ont été montrés.

En 1945, Orson Welles montre ses bandes filmées dans Le Criminel, racontant l'histoire d'un nazi en fuite dans une petite ville des États-Unis. C'est surtout le film Nuit et Brouillard qui a fait connaître le contenu de ces images au grand public.La quantité d'images sur la Shoah était peu fournie. Dès 1945, les pays alliés, qui voulaient dénoncer le génocide à leurs citoyens, se sont heurtés à ce manque d'images. Les Soviétiques décident alors de les reconstituer : certaines images de libération des camps ont ainsi été rejouées. Quelques survivants de la Shoah ont joué le rôle de déportés, des soldats soviétiques ont complété le castingLa Shoah : que fait-on avec ce manque d’image ? Les Soviétiques reconstituent et les Anglais font avec ce manque, consulté le 23 juin 2008. Du côté anglais, il existe un film sur les camps de concentration, réalisé par Sydney Berstein en majeure partie lors de la libération du camp de Bergen-Belsen qui s'intitule : longtemps interdit, il est diffusé en 1985 sous le titre de Memory of The Camps (La mémoire meurtrie dans sa version française). Le responsable du service cinématographique de l’armée demande à Alfred Hitchcock de l'aider à monter les images du camp, à savoir : des charniers, des regards et un simple travelling du camp. On y voit les forces de libération, des infirmiers nazis ainsi que des médecins. L'armée anglaise incitait les paysans qui se trouvaient aux abords du camp à faire la file pour y entrer afin de constater ce que les nazis y avaient fait. Dans le même plan, la caméra part des témoins allemands. Elle se déplace vers les charniers et revient vers les visages en larmes des Allemands de manière à mettre dans le même plan les deux parties : celles des bourreaux et des victimes. C'est le montage qui permet de donner vie au film et de combler les manques. Dans l'esprit du cinéaste, il s'agit de donner un document ayant valeur de preuve. Il ne sera pas montré avant 1985.

Lorsque les images ont enfin été montrées au grand public en France, le problème de la censure se posa. Dans Nuit et brouillard, il y a, dans la version originale, un plan où l’on voit très bien un gendarme français actif dans le camp de Drancy. En 1955, pour qu’Alain Resnais puisse sortir son film Nuit et brouillard en salles, le gouvernement français a demandé que l’on retire ce plan précis. Il ne fallait pas trop montrer la collaboration française durant cette guerreLa Shoah : images de l’après par des opérateurs alliés/ne pas montrer tout de suite, consulté le 23 juin 2008.

Difficultés à représenter l'extermination des Juifs dans des fictions

Hollywood et la Shoah Les premiers films qui abordent l’antisémitisme nazi et le sort réservé aux Juifs datent des années 1940 à Hollywood. La Tempête qui tue de Frank Borzage et Le Dictateur de Charlie Chaplin sont tous deux tournés en 1940. En 1942, Lune de miel mouvementée de Leo McCarey comprend une séquence très réaliste sur les Juifs polonais dans le ghetto de Varsovie. En 1943, André de Toth tourne Pas un n'échappera, où des Juifs, contraints de monter dans un train pour aller dans des ghettos, se révoltent à l’appel de leur rabbin et meurent tous sous les balles naziesLa Shoah, le cinéma et l’histoire (Mémoire brute, consulté le 10 juillet 2008. Dans le film de Vincent Sherman, Skeffington, tourné en 1944, on peut y voir un Juif américain, émigré en Europe, interné dans un camp de concentration et qu'y survit en étant aveugle et diminué. Cependant, si le cinéma américain multiplie les films de guerre après 1945, peu de films évoquent la Shoah, sujet horrifique pour le public américain. Les Anges marqués de Fred Zinnemann en 1948 aborde le silence d'un enfant de neuf ans, rescapé des camps, muré dans son mutisme. En 1956, Singing in the dark de Max Nosseck, un homme est tellement marqué par les camps qu'il en est devenu amnésique. En 1959, George Stevens réalise Le journal d'Anne Frank, adaptation d'une pièce à succès de Broadway, elle-même tirée du livre ; l'identité juive d'Anne Frank n'est pas évoquée, et la jeune aspirante-écrivaine est décrite comme la victime universelle des nazis. Le film ne s'interroge pas par ailleurs sur les conditions de sa mort, le réalisateur se justifie en disant qu'il ne voulait pas s'aventurer dans des zones trop pénibles. Les camps ne sont évoqués que de façon allusive, dans une séquence onirique.

Jugement à Nuremberg est réalisé par Stanley Kramer en 1959. Il s'agit là aussi de l'adaptation d'une pièce de théâtre, basée à son tour sur le véritable procès de Nuremberg, où les dignitaires du Reich ont été jugés en 1945 et 1946. Il apporte une réflexion sur la culpabilité des juges et, au-delà, du peuple allemand, s'interrogeant sur les différents degrés de culpabilité. La distribution est prestigieuse. Le film présente les images de la libération des camps, projeté à Nuremberg en 1947. Cette irruption du réel est un véritable choc. En 1965, Sidney Lumet adapte le roman d'Edward Lewis Wallant, Le Prêteur sur gages : un rescapé de la Shoah, Sol Nazerman, est devenu un prêteur sur gages à Harlem. Déshumanisé, il essaie de refouler ses souvenirs, qui reviennent par flashes d'une seconde puis deux, trois, quatre, avant de s'imposer. Le film tente ainsi de reconstituer la vie dans un camp de concentration.

En 1977, l'histoire de la Shoah atteint directement un Américain sur deux, non par le biais du grand écran, mais par un téléfilm-fleuve de neuf heures Holocauste sur NBC. Holocauste reproduit toute l'histoire de l'Allemagne nazie depuis la nuit de Cristal en 1938 jusqu'aux camps de la mort en passant par le soulèvement du ghetto de Varsovie. Le fil conducteur est le destin d'une famille juive allemande assimilée et ressemblant à une famille américaine typique. Le public américain et, à sa suite, le public européen sont bouleversés. Cependant, cette représentation fictive « directe » de la Shoah soulève de nombreuses critiques. Elie Wiesel trouve la banalisation de la Shoah moralement discutable et indécente, car elle échappe aux codes fictionnels traditionnels. Par ailleurs, les coupures de publicité prêtent le flanc au soupçon d'une exploitation commerciale de la Shoah. Alain Finkielkraut reproche au téléfilm de brosser un tableau clivé des Juifs, modernes et assimilés ou traditionnels et archaïques, gommant la richesse d'une culture vibrante et nuancée, anéantie par la guerre. Primo Levi émet un avis globalement plus favorable, mais non exempt de reproches. Par exemple, les hommes n'étaient pas aussi bien rasés, les femmes n'attendaient pas de la sorte, ce qui relève d'une foi résiduelle en l'humanité, dont les nazis ont précisément été totalement et sciemment dépourvus. Ceci n'empêche pas la télévision américaine de recommencer, dix ans plus tard, à proposer à son public la série Les orages de la guerre (War and remembrance) de Dan Curtiz, diffusés par ABC. Adaptée d'un best-seller d'Hermann Hook, cette série de 30 heures est beaucoup plus crue quHolocauste. Elle montre le train entrant dans Auschwitz et une immense chambre à gaz. Les Américains se sont habitués à la violence.

La fiction européenne et la Shoah En Europe, l'évocation de la Shoah est plus timide. La Dernière Étape de Wanda Jakubowska, film polonais de 1948 est tourné par une survivante de Birkenau avec d'autres survivantes du camp dans leurs propres rôles. C'est aussi un hommage à la résistance à l'extérieur comme à l'intérieur du camp. Samson d'Andrzej Wajda de 1961 aborde la problématique de la survie dans le ghetto de Varsovie sans pour autant montrer ce dernier. Depuis le début des années 1960, la visualisation de la Shoah a été condamnée, jugée moralement impossible. Jacques Rivette dans un texte célèbre, De l’abjection, dénonce les effets cinématographiques et esthétiques de la première « fiction historique » un camp de la mort, Kapò de Gillo Pontecorvo en 1962. Au centre de la critique de Rivette se trouve la scène où une déportée (interprétée par Emmanuelle Riva) se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés. Un travelling avant vient recadrer artistiquement son cadavre. Cette recherche de « joliesse », dans de telles circonstances, relève « de l'abjection. » Rivette cite la phrase célèbre de Godard : V. Pinel, in: Le Siècle du Cinéma, .Primo Levi critiquera également ces films pornographiques déguisés en fictions sur les camps, où de jolies détenues sont épargnées du sort commun afin de servir d'exutoire à tous les fantasmes, sexuels et autres, de leurs bourreaux..

Dans les années 1970 et 1980, les œuvres de fiction françaises évoquent la Shoah de manière allusive : la Shoah se situe toujours en arrière-plan d'une narration concernant l'Occupation (Le Vieil Homme et l'Enfant, Lacombe Lucien, Les Guichets du Louvre, Un sac de billes, Monsieur Klein, La Passante du Sans-Souci). Les Violons du bal de Michel Drach aborde le sujet dans une perspective historique différente, en travaillant la matière narrative entre passé et présent, souvenir et mémoire, trente ans après la Shoah. Le succès public et les critiques du film contribuent à la mémoire de l'histoire de la Shoah sous un angle qui permet la réflexion sur ce drame.

En 1985, avec Shoah, Claude Lanzmann va plus loin et affirme l'impossibilité de l'usage de toute image directe, archivistique, de la Shoah, « puisqu'elles n’existent pas. » Son film est fondé sur l'unique témoignage de vivants remis en scène sur les lieux et dans les « conditions » (gestuelles, mémorielles, symboliques) de l’extermination. Claude Lanzmann, en contrastant l'émotion des victimes avec l'indifférence ou la duplicité des bourreaux, démontre également de nombreux ressorts psychologiques ayant rendu la Shoah exécutable.

En 1997, Radu Mihaileanu avec Train de vie et Roberto Benigni avec La vie est belle, tentent de retrouver les ressorts de la comédie pour traiter de la barbarie antisémite nazie, comme dans le Dictateur de Chaplin. En 2010, La Rafle met au centre de sa problématique les responsabilités de la France de Vichy. Il sera suivi de Elle s'appelait Sarah qui traite du même sujet.

Vers une représentation directe de la vie dans les camps