vignette|L'IfS « Institut de recherche sociale de Francfort » au « Senckenberganlage 26 ». La théorie critique est une approche de la philosophie sociale qui vise à analyser la société et la culture en mobilisant les sciences sociales et les humanités afin de révéler et mettre en question les structures de pouvoir. Elle considère que les problèmes sociaux sont créés et influencés davantage par des structures sociétales et des présupposés culturels que par des facteurs individuels ou psychologiques.
La théorie critique a été établie comme une école de pensée soutenant que l'idéologie est le principal obstacle à la libération humaineGeuss, R. The Idea of a Critical Theory Archived 12 February 2020 at the Wayback Machine. Cambridge: Cambridge University Press. ch. 4.. Elle doit son origine principalement aux théoriciens de l'École de Francfort, Theodor Adorno et Max Horkheimer. Horkheimer décrit une théorie comme étant critique dans la mesure où elle cherche à « libérer les êtres humains des circonstances qui les asservissent »..
En sociologie et philosophie politique, la théorie critique désigne la philosophie marxiste occidentale de l'école de Francfort, développée en Allemagne dans les années 1930, inspirée des idées de Karl Marx et Sigmund Freud. Elle retient du marxisme, l’idée que la philosophie doit être utilisée comme critique sociale du capitalisme et non comme justification et légitimation de l’ordre existant, critique qui doit servir à faire avancer la transformation.
La théorie critique moderne a également été influencée par Georg Lukács, Antonio Gramsci, Jürgen Habermas.
Concept Concept dual et polysémique La théorie critique est un concept dual en ce que deux branches peuvent être distinguées à son propos. La première est celle qui se rapporte à un corpus théorique issu des sciences sociales, porté par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer principalement. La géographie, l'économie, la science politique, y sont mobilisées. La seconde puise sa source dans la critique littéraire, en particulier celle du roman par Georg Lukács, inspirée par le « marxisme esthétique ».
Il faut remarquer que le terme de « théorie critique » est souvent utilisé, en anglais américain, pour regrouper à la fois la théorie critique, mais aussi des champs d'études plus ou moins éloignés, tels que la déconstruction de Jacques Derrida ou les études gaies et lesbiennes. Ce n'est pas le cas en françaisOlivier Voirol, Questions de communication, , , ,, consulté le 9 mai 2020..
Les concepts fondamentaux de la théorie critique sont qu’elle devrait : s’adresser à la totalité de la société dans sa spécificité historique améliorer la compréhension de la société en intégrant toutes les grandes sciences sociales ; la géographie, l’histoire, les sciences politiques, l’anthropologie et la psychologie
Principales remarques Suivant Karl Marx, la théorie critique considère l'idéologie comme la principale cause de servitude en ce qu'elle enferme les esprits dans un mode de pensée et fait croire aux dominés que leurs intérêts s'alignent avec ceux des dominants. L'étude de l'infrastructure et de la superstructure, aussi héritée de Marx, reste l'un des sujets les plus importants pour les penseurs de la théorie critique.
L'utilisation de la transdisciplinarité chez les penseurs de la théorie critique varie. Pour Horkheimer, il s'agit d'une obligation méthodologique ; la branche littéraire de la théorie critique, représentée notamment par les « marxistes esthétiques » tels que Walter Benjamin et Adorno, considère la transdisciplinarité comme un « affect » de la pensée, et se montre moins soucieuse de confronter les conclusions des différentes approches. Elle préfère laisser la pensée fonctionner librement et puiser dans les divers régimes (philosophiques, politologiques, esthétiques, poétiques…) qui lui sont offerts par la transdisciplinaritéAgnès Gayraud, « Naissance de la théorie critique », La Vie des idées, (consulté le ).
Les recherches des intellectuels de la théorie critique glissent progressivement de sujets marxistes vers la démocratie, notamment à partir de Jürgen Habermas.
Histoire Origines à l’École de Francfort La théorie critique est à l'origine rattachée à l'École de Francfort, issue de la première génération de l'Institut für Sozialforschung (Institut de recherche sociale). Elle est l'examen et la critique de la société capitaliste, ainsi que de la littérature et plus largement de la culture, à partir des connaissances développées par les sciences humaines et sociales. Elle était à l'origine basée sur les écrits de Karl MarxOlivier Voirol, « », Questions de communication, , , , , consulté le 9 mai 2020..
Le terme est défini pour la première fois par Horkheimer en 1937, dans son essai intitulé Théorie critique et traditionnelle. Il y écrit que la théorie critique (en allemand, Kritische Theorie) est une théorie sociale dont l'objectif est non-seulement la critique, mais aussi la modification de la société tout entière, contrairement à la théorie traditionnelle qui cherche à comprendre ou expliquer. Les membres de ce courant cherchent ainsi à réaliser la onzième thèse sur Feuerbach, selon laquelle « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, [mais] ce qui importe c'est de le transformer ».
La première génération fonde l'école dans un cadre académique sans expérience politique, mais croit en l'émancipation par la raison. Ses recherches portent notamment sur les raisons qui poussent la société, alors en pleine crise économique, vers une fascisation et non pas vers la révolution. Pour Horkheimer, Marx s'est trompé sur le fait que l'appauvrissement des travailleurs conduirait à la solidarité et donc à la révolution. C'est en cela que la Théorie critique pratique le pessimisme méthodologique, pour ne pas perdre le point de vue à partir duquel les choses doivent être critiquées radicalement.
Adorno et Horkheimer partagent l'idée que la raison peut se limiter à une seule de ses dimensions, la rationalité instrumentale et que les idéaux de la raison peuvent être retournés en leur contraire Théodore W. Adorno et Max Horkheimer, Amsterdam, 1947, ..
Générations successives et post-modernisme La théorie critique moderne est également influencée par des auteurs d'une seconde vague, à savoir Georg Lukács et Antonio Gramsci, ainsi que par la deuxième génération d'intellectuels de Francfort, dont notamment Jürgen Habermas. Les écrits d'Habermas soutiennent que la théorie critique transcende ses racines théoriques basées sur l'Idéalisme allemand, pour se rapprocher du pragmatisme américain.
Habermas critique le pessimisme de la génération précédente, qui, selon lui, se drapait dans un pathos stérile de la catastrophe. Avec Habermas et sa génération, le contenu des écrits de la théorie critique glisse progressivement pour se centrer sur les conditions d'existence des démocraties et notamment des démocraties communicationnellesAgnès Gayraud, « Naissance de la théorie critique », La Vie des idées, 14 septembre 2012 (consulté le 9 mai 2020)..
La théorie critique est ensuite influencée par la postmodernité et commence à analyser la fragmentation des identités culturelles afin de remettre en question les constructions modernes telles que les métanarrations, la rationalité, les vérités universelles, etc. Elle cherche à politiser des problèmes sociaux en « les situant dans leur contexte historique et culturel »Lindlof, Thomas R., Sage Publications, 2002 , ..
Théorie critique postmoderne (dans le milieu universitaire)
Se concentrant sur le langage, le symbolisme, la communication et la construction sociale, la théorie critique a été appliquée dans les sciences sociales en tant que critique de la construction sociale et de la société postmoderneAgger, Ben (2012), "Ben Agger", North American Critical Theory After Postmodernism, Palgrave Macmillan UK, p. 128–154, doi:10.1057/9781137262868_7, ..
Alors que la théorie critique moderniste (telle que décrite ci-dessus) s'intéresse aux « formes d'autorité et d'injustice qui ont accompagné l'évolution du capitalisme industriel et corporatiste en tant que système politico-économique », la théorie critique postmoderne politise les problèmes sociaux en les situant dans des contextes historiques et culturels, permettant alors de s'impliquer dans le processus de collecte et d'analyse des données, et de relativiser leurs découvertesLindlof, Thomas R., Taylor, Bryan C. (2002). Qualitative Communication Research Methods. SAGE. p. 49. . forms of authority and injustice that accompanied the evolution of industrial and corporate capitalism as a political-economic system... La signification elle-même est considérée comme instable en raison de la transformation rapide des structures sociales. En conséquence, la recherche se concentre sur les manifestations locales plutôt que sur de larges généralisations.
La recherche critique postmoderne se caractérise également par la crise de la représentation, qui rejette l'idée que le travail d'un chercheur est une « représentation objective d'un autre stable ». Au lieu de cela, de nombreux chercheurs postmodernes ont adopté « des alternatives qui encouragent la réflexion sur la « politique et la poétique » de leur travail. Dans ces récits, « les aspects incarnés, collaboratifs, dialogiques et improvisés de la recherche qualitative sont clarifiés »Lindlof & Taylor, 2002, p. 53..
Le terme de théorie critique est souvent approprié lorsqu'un auteur travaille en termes sociologiques, mais attaque les sciences sociales ou humaines, essayant ainsi de rester « en dehors » de ces cadres de recherche. Michel Foucault a été décrit comme l'un de ces auteursRivera Vicencio, E. (2012). "Foucault: His influence over accounting and management research. Building of a map of Foucault's approach". International Journal of Critical Accounting. 4 (5/6): 728–756. . Archived from the original on 9 September 2018. Retrieved 4 July 2015.. Jean Baudrillard a également été décrit comme un théoricien critique dans la mesure où il était un sociologue non conventionnel et critique"Introduction to Jean Baudrillard, Module on Postmodernity". www.cla.purdue.edu. Archived from the original on 9 September 2018. Retrieved 16 June 2017. ; cette appropriation est également occasionnelle, ayant peu ou pas de rapport avec l'école de FrancfortKellner, Douglas (2015). Zalta, Edward N. (ed.). The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Winter 2015 ed.). Metaphysics Research Lab, Stanford University. Archived from the original on 18 March 2019. Retrieved 16 June 2017.. Habermas est l'un des principaux critiques du postmodernismeAylesworth, Gary (2015). "Postmodernism". The Stanford Encyclopedia of Philosophy. Metaphysics Research Lab, Stanford University. Archived from the original on 27 September 2018. Retrieved 24 June 2017..
Principaux travaux Kant et Marx Cette version de la théorie « critique » découle de l'utilisation du terme critique par Emmanuel Kant dans sa Critique de la raison pure et de Marx, en partant du principe que Das Kapital est une « critique de l'économie politique ».
Dans l'idéalisme transcendantal de Kant, la critique consiste à examiner et à établir les limites de la validité d'une faculté, d'un type ou d'un ensemble de connaissances, en particulier en tenant compte des limites des concepts fondamentaux et irréductibles de ce système de connaissances.