Ivan Illich (Prononciation en allemand standard (haut allemand) retranscrite selon la norme API.), né le à Vienne en Autriche et mort le à Brême en Allemagne, est un prêtre devenu philosophe, un penseur de l'écologisme et une figure importante de la critique de la société industriellePour Jean-Claude Michéa, (Jean-Claude Michéa, Le Complexe d'Orphée, Climats, 2011, )..
Biographie Famille Le père d'Ivan Illich, Gian Pietro Illich (Ilić), ingénieur et diplomate, croate catholique, vient d'une famille possédant des terres (vignes et oliviers) en Dalmatie, près de la ville de Split en Croatie. Sa mère, Ellen Rose « Maexie » née Regenstreif-Ortlieb., descend d'une famille juive allemande tardivement convertie au christianisme. Son grand-père maternel, Fritz Regenstrief, a fait fortune dans la vente de bois en Bosnie-Herzégovine et construit une villa Art nouveau aux alentours de Vienne (Autriche).
Pendant les années 1930, la xénophobie et l'antisémitisme montent en Yougoslavie. Le gouvernement poursuit Fritz Regenstrief à la Cour permanente de justice internationale de La Haye, Entretiens avec Ivan Illich, Bellarmin, Saint-Laurent, Québec, 1996.. En 1932, Ellen quitte Split et part se réfugier dans la villa de son père à Vienne avec ses trois enfants. Ils ne reverront plus Pietro, qui meurt pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1942, Ellen quitte l'Autriche lorsque, en vertu des lois antisémites, les nazis saisissent la villa familiale.
Jeunesse et formation Ivan Illich poursuit son éducation à Florence, où il participe à la résistance italienne. Après la guerre, il étudie la cristallographie, la théologie et la philosophie à l'université pontificale grégorienne de Rome. Le Vatican le destine à la diplomatie, mais il choisit de se tourner vers la prêtrise. Il dira sa première messe dans les catacombes dans lesquelles les chrétiens romains fuyaient les persécutions.
Venant d'une famille aristocratique ayant d'anciens liens avec l'Église catholique, il était destiné à devenir un prince de l'Église. Giovanni Montini, qui devint plus tard le pape Paul VI, fut parmi ceux qui le poussèrent à rester à Rome.
Départ pour les États-Unis Mais en 1951, il part pour les États-Unis avec l'idée d'étudier les travaux d'alchimie d'Albert le Grand à Princeton. Intrigué par les Portoricains et leur profonde foi catholique, il demande à Francis Spellman, archevêque de New York, un poste dans une paroisse portoricaine de New York.
En 1956, il est nommé vice-recteur de l'université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine. Deux choses le frappent à l'université : d'une part la surprenante similarité entre l'église et l'école, d'autre part l'étrange différence entre les buts avoués de l'éducation et ses résultats. Cette dernière prétend réduire les inégalités sociales, mais contribue à les accentuer en concentrant les privilèges dans les mains de ceux ayant le bagage suffisant. Cette réflexion aboutira en 1971 à Deschooling Society (« Déscolariser la société »), édité en français sous le titre Une société sans école.
Il quitte Porto Rico en 1960 à la suite d'un différend avec la hiérarchie de l'Église, représentée par deux évêques qui, participant à la vie politique, s'opposent à tout candidat qui voudrait légaliser les préservatifsIllich et Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire .. Pour Illich, entre la bombe atomique et les préservatifs, l'Église se trompe de cibleIllich et Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire ..
En 1961, il fonde le Centre pour la formation interculturelle à Cuernavaca au Mexique, qui deviendra le (CIDOC). Ce centre fonctionnera de 1966 à 1976.
En 1969, il renonce à son sacerdoce, ce qui lui permet de continuer ses travaux au CIDOC, car on a interdit aux prêtres d'y travailler la même année. Il ne demande cependant pas à redevenir laïc et continue de suivre les règles imposées par l’Église aux prêtres, en particulier celle du célibat..
Retour en Europe Après la fermeture du CIDOC, Illich revient vivre en Europe. Il enseigne notamment l’histoire du haut Moyen Âge à Brême, en Allemagne. Il ne cesse cependant pas d'écrire et de publier, et reste une référence internationale. Durant cette période, certains de ces ouvrages suscitent des critiques, tel Le genre vernaculaire, qui est comparé par la linguiste américaine à Mein Kampf : Cité dans .. Il est cependant beaucoup sollicité pour donner des conférences : au Japon, en Inde ou en Amérique, certains discours seront publiés dans Dans le miroir du passé ou La perte des sens. Il meurt en 2002 à Brême. d'un cancer de la face qu'il s'était refusé à faire soigner, en conformité avec les idées contenues dans son ouvrage Némésis médicale..
Pensée
Méthode d'Illich : la critique peirastique Une grande partie de l'œuvre d'Ivan Illich (en particulier ses ouvrages des années 1970) est caractérisée par une méthode critique que Martin Fortier nomme « peirastique ». (le terme est emprunté à Aristote). Cette méthode consiste à critiquer son adversaire en partant des axiomes mêmes de cet adversaire : .. Par exemple, Illich critique l'institution des transports, non pas en remettant en cause l'axiome selon lequel il faudrait aller le plus vite possible ou être le plus efficace, mais en admettant que cet axiome soit valable, et en en développant des théorèmes contraires à ceux que proposent les partisans de la voiture : Illich démontre en effet que la voiture va en réalité plus lentement que la bicyclette si on intègre dans le calcul de la vitesse le temps qu'on passe à gagner l'argent nécessaire à la financer..
Institutionnalisation Dans l'œuvre d'Illich une idée revient de manière prédominante.: à partir du moment où la société industrielle, par souci d'efficacité, institutionnalise un moyen (outil, mécanisme, organisme) afin d'atteindre un but, ce moyen tend à croître jusqu'à dépasser un seuil où il devient dysfonctionnel et nuit au but qu'il est censé servir. Ainsi l'automobile nuit au transport, l'école nuit à l'éducation et la médecine nuit à la santé. L'institution devient alors contre-productive en plus d'aliéner l'être humain et la société dans son ensemble.
Critique de l'école Illich est partisan d'une déscolarisation de la société industrielle. Il considère en effet que l'école donne l'impression d'être la seule capable de se charger de l'éducation, voyant ainsi l'éducation comme nuisible et l'école comme une pollution sociale. Afin que cette déscolarisation soit effective, il faudrait imaginer la possible séparation entre l'école et l'ÉtatIvan Illich, Une société sans école, Points Essais, ..
Les capacités naturelles d'apprentissage de l'enfant, constate Illich, se manifestent en dehors de l'école : ce n'est pas l'école qui apprend à l'enfant à parler, à jouer, à aimer, à sociabiliser, qui lui apporte la connaissance d'une deuxième langue, le goût de la lectureIvan Illich, Une société sans école, Points Essais, ..
Son expérience pratique lui vient de ce qu'il a été le cofondateur du Centre interculturel de documentation (CIDOC) de Cuernavaca au Mexique, où dix mille adultes ont appris à connaitre la langue espagnole et la culture latino-américaine. Il dénonce le conformisme des universités riches et le terrible gaspillage instauré en pays pauvres : jeunes diplômés devenus étrangers à leur propre peuple, enfants de milieux modestes rejetés et laissés sans espérance. Il faut rompre les chaînes de l'habitude, refuser la soumission et indiquer d'autres voiesIntroduction à Une société sans école, .
En substitution aux écoles, Illich préconise de créer des « réseaux de communication culturelle » avec des centres de documentation, et une possibilité d'enseignement mutuel, entre pairs, à égalité, qu'Isabelle Stengers rapproche de l'école mutuelle. À tout âge, il faut permettre le droit d'apprendre et pas seulement d'apprendre quelque chose, mais d'apprendre à quelqu'un d'autre : « le droit d'enseigner une compétence devrait être tout aussi reconnu que celui de la parole »..
Critique de la technique Outil Le concept d'outil est important dans la critique illichienne de la société industrielle car il décrit le mode de fonctionnement des moyens techniques et institutions. Un outil peut être considéré comme ce qui est mis au service d'une intentionnalité ou comme un moyen pour une fin. Exemples : l'école ou la médecine en tant qu'institutions ; les réseaux routiersDenis Huisman, Dictionnaire des philosophes, PUF, : « Illich ».. Illich insiste sur la valeur aliénante de ces outils privant l'individu de son autonomie, de son savoir-faire et lui dictant ses besoins et définissant une norme sur la façon d'y répondre. L'outil maîtrise donc l'individu et l'enchaîne au corps social.
C'est lorsqu'un outil atteint un seuil critique d'utilisation qu'un effet pervers apparaît : la contre-productivité.
Illich tente une définition de l'outil convivial (« la convivialité »). Pour être convivial ce dernier ne doit pas créer d'inégalité, il doit renforcer l'autonomie de chacun et il doit accroître le champ d'action de chacun sur le réel.
Concept de monopole radical Il est l'inventeur du concept de « monopole radical » : lorsqu'un moyen technique est ou semble trop efficace, il crée un monopole et empêche l'accès aux autres moyens d'accomplir la même fonction. Ainsi en est-il de la voiture et des autoroutes vis-à-vis de la marche à pied par exemple.
La notion est synthétisée dans le principe : « Vous faire vouloir ce dont vous n'avez pas besoin, vous donner le besoin de ce dont vous ne voulez pas ». La première partie de la phrase prend le nom d'effet Diderot.., la seconde est l'effet Illich de monopole radical (et on passe alors de la micro à la macro économie).
Concept de contre-productivité La principale notion illichienne est le concept de contre-productivité. Lorsqu'elles atteignent un seuil critique (et sont en situation de monopole), les grandes institutions de nos sociétés modernes industrielles s'érigent parfois sans le savoir en obstacles à leurs propres finalités : la médecine nuit à la santé (tuant la maladie parfois au détriment de la santé du patientLa plus haute mortalité des malades en milieu hospitalier par rapport à ceux restant dans le milieu domestique a été démontrée statistiquement un siècle plus tôt par Florence Nightingale (1820-1910).) ; le transport et la vitesse ne réduisent pas le temps passé à se déplacer ; l'école abêtit ; les communications deviennent si denses et si envahissantes que plus personne n'écoute ou ne se fait entendre
Concept de vitesse généralisée Si le concept de contre-productivité permet de critiquer tous les systèmes techniques, Illich l'emploie particulièrement pour l'analyse des systèmes de transports auquel il consacre l'ouvrage Énergie et équité (1973). Il y affirme qu'Ivan Illich, Énergie et équité, Paris, Seuil, 1975, p. 30..
En particulier, Illich dénonce le système automobile, qu'il juge aliénant et trompeur. Pour montrer le caractère illusoire de la vitesse obtenue par l'automobile, Illich invente le concept de « vitesse généralisée ». Calculée en prenant en compte non seulement le temps passé à se déplacer avec une automobile, mais aussi celui passé à travailler pour l'acquérir et faire face aux frais afférents, la vitesse du véhicule est alors de , soit à peine plus que celle d'un marcheurIvan Illich, Énergie et équité, Paris, Seuil, 1975, 59 p. Réédité dans Ivan Illich, Œuvres complètes, volume 1, 2003, Paris, Fayard, p. 379-432. (Héran 2009)..