vignette|« Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » Incipit de Jacques le fataliste (1796) de Diderot.|456x456px
Le destin désigne une puissance supérieure à la volonté humaine qui régirait le cours des événements. L'existence du destin présuppose que l'histoire à venir d'un individu, d'une société, de l'humanité tout entière ou encore de l'univers serait déjà écrite et ne pourrait être modifiée par l'homme. Les formes que l'on a attribuées à cette puissance sont extrêmement variées : divinité transcendante ou immanente dans les conceptions finalistes du monde, raison interne à la nature ou conséquence des lois physiques dans les conceptions stoïciennes ou déterministes.
Mythologies et représentations artistiques Mythes Mythologie mésopotamienne Dans la Mésopotamie ancienne apparaît l'idée selon laquelle le destin serait un écrit. Il s'agit, en l’occurrence, de la "tablette-aux-destins" rédigée en cunéiformes et marquée de sceaux officiels. Elle fait l'objet de la convoitise de plusieurs divinités.
Mythologie germanique gauche|vignette|"Le Ragnarök" par Emil Doepler (vers 1905) Dans les plus anciennes conceptions indo-européennes, le destin est lié aux cycles temporels. C'est ce qui ressort également de la conception scandinave du « crépuscule des dieux », vieil-islandais ragna rǫcr « destin des dieux » et de la désignation germanique du destin par le terme *wurdi- « ce qui tourne ». Les dieux eux-mêmes ont un destinJean Haudry, Enéide, Revue des Études latines, 95, 2018, p. 99-124.
Dans la société héroïque plus tardive, apparaissent les notions de destin individuel et de destin choisi tels celui des héros Achille, Siegfried ou Cúchulainn par opposition au destin subi d'Œdipe.
Mythologie grecque et romaine Pour Hésiode, le Destin, ou Destinée, est une divinité aveugle, inexorable, issue de la nuit et du chaosHésiode, Théogonie, 210, lire en ligne. Toutes les autres divinités lui étaient soumises. Les cieux, la terre, la mer et les enfers étaient sous son empire : rien ne pouvait changer ce qu'il avait résolu ; en un mot, le Destin était lui-même cette fatalité suivant laquelle tout arrivait dans le monde. Même le plus puissant des dieux, Jupiter, ne pouvait fléchir le Destin en faveur ni des dieux, ni des hommes.
Les lois du Destin étaient écrites de toute éternité dans un lieu où les dieux pouvaient les consulter. Ses ministres étaient les trois Parques : elles étaient chargées d'exécuter ses ordres.
On le représente ayant sous ses pieds le globe terrestre et tenant dans ses mains l'urne qui renferme le sort des mortels. Il porte une couronne surmontée d'étoiles et un sceptre, symbole de sa souveraine puissance. Pour faire entendre qu'il ne variait pas, les anciens le figuraient par une roue que fixe une chaîne. Il y a, en haut de la roue, une grosse pierre et, en bas, deux cornes d'abondance avec des pointes de javelot.
Dans l'Iliade d'Homère, les destinées d'Achille et d'Hector sont pesées dans la balance de Jupiter et, comme celle du dernier l'emporte, sa mort est arrêtée : Apollon lui retire l'appui qu'il lui avait accordé jusqu'alors.
Ce sont les aveugles arrêts du Destin qui ont rendu coupables tant de mortels, malgré leur désir de rester vertueux : dans Eschyle, par exemple, Agamemnon, Clytemnestre, Jocaste, Œdipe, Étéocle, Polynice, etc., ne peuvent se soustraire à leur destinée.
Les oracles seuls pouvaient entrevoir et révéler ici-bas ce qui était écrit au livre du Destin.
Arts Le thème du Destin, et plus particulièrement celui des tentatives désespérées de l'homme pour y échapper, a inspiré nombre d'œuvres artistiques à travers les âges.
Littérature Les héros victimes du destin ont servi de matière à l'épopée et à la tragédie grecque. Les auteurs latins, tels que Virgile dans lÉnéide et Ovide dans ses Métamorphoses, ont aussi traité du caractère inéluctable du destin. La littérature européenne moderne, notamment le théâtre, a hérité de ces thèmes, la principale différence entre le drame et la tragédie est l'absence ou la présence du destin.
Beaux-arts En peinture, la question du destin est fréquemment traitée à partir de la figure d'Œdipe ou de celle des trois Parques.
vignette|564x564px|Les Moires, par Goya, 1820-1823, Musée du Prado (Madrid). centré|vignette|415x415px|Œdipe et le Sphinx (1864), New York, Metropolitan Museum of Art.
Philosophie
Le Dictionnaire des Concepts définit ainsi le Destin : . Cette idée correspond à une option philosophique fondamentale selon laquelle un seul cours des événements serait possible. Plusieurs doctrines ont donné corps à cette thèse, elles définissent, de cette façon, autant de rapports possibles du sujet à son histoire.
Le fatalisme logique de l'école de Mégare L’école mégarique a développé une doctrine que l'on peut qualifier de fatalisme logique. Celle-ci introduit l’idée d’une nécessité du cours événements, nécessité comprise au sens modal, et non seulement comme une force supérieure contraignante, comme cela était le cas dans la langue poétique et dans les représentations mythologiques du destin. Diodore Kronos, avec son « argument dominateur », réduit la notion de possible à ce qui est ou sera effectivement, dès lors il n'existe qu'un seul cours possible des événements qui, lorsqu'il est réalisé, s'avère nécessaire, sa négation étant impossible.
Épicure critique du "destin des physiciens" Épicure dans la Lettre à Ménécée (134) critique une autre conception du fatalisme qu'il appelle le « destin des physiciens » et qu'il juge pire que les superstitions mythologiques. Un fragment de son De la Nature (34, 26-30) montre qu'il dénonce par là une dérive de la physique démocritéenne (dont il se réclame par ailleurs) qui consiste à nier l’idée de responsabilité en affirmant que nos choix découlent du mouvement des atomes qui nous composent. Cette conclusion, pour Épicure sape les fondements de l’éthique et de la tranquillité de l’âme.
Le destin chez les Stoïciens
vignette|191x191px|Cicéron (106 av. J.-C ; 43 av. J.-C) Le fatum stoicum n’est pas une puissance irrationnelle, mais l’expression de l’ordre imprimé par la Raison — le Logos — à l’univers. Cicéron le définit ainsi dans son traité De la divination :
Le destin dans le matérialisme moderne Le « fatalisme moderne » désigne des penseurs matérialistes, tels que La Mettrie et d'Holbach, qui soutiennent que tous les événements découlent nécessairement de la somme des causes physiques qui les ont précédés. Une telle conception s'apparente, plutôt qu'au destin, à ce que l'on a appelé, à partir du , le déterminisme.
Nietzsche et lamor fati Nietzsche évoque également le destin sous le concept damor fati dans Ecce Homo dans lequel il soutient notamment que l'homme ne doit pas accepter l'inéluctable passivement, ou se résigner au fatalisme mais doit plutôt accueillir le cours des évènements auquel il a participé en dehors de toutes considérations idéalistes, morales et religieuses afin de se surpasser.
Religion Christianisme Catholicisme L'Église catholique ne croit pas au destin. Elle considère que la personne est libre et donc responsable de ses actes, responsable de son salut, de sa fin dernièrePour l'Église catholique, voir par exemple : Catéchisme de l'Église catholique, Édition définitive avec guide de lecture, et 311.. Elle croit que Dieu peut intervenir pour le bien des personnes par l'intervention de sa Providence, mais jamais pour le malCatéchisme de l’Église catholique, : Dieu n'est en aucune façon, ni directement, ni indirectement, la cause du mal moral..
Théologie orthodoxe et catholique orientale Dans la théologie orthodoxe et catholique orientale, la théosis (divinisation ou déification) est l’appel de l’homme à rechercher le salut par l’union avec Dieu, la divinisation de la matière et la disparition du péchéMichael Prokurat, Alexander Golitzin, Michael D. Peterson, The A to Z of the Orthodox Church, Rowman & Littlefield, USA, 2010, p. 321. Le salut est obtenu par la divinisation de l'homme. Cette "divinisation", rendue possible par la participation de la personne humaine aux énergies divines et déifiantes de la Sainte Trinité, avec le libre arbitre, un effort soutenu tendu vers la pratique des commandements et des vertus évangéliques. Bien que Dieu respecte le libre arbitre de l'homme et attende de lui des signes d'amour et une "coopération" (συνέργεια) de sa volonté, l'homme ne saurait rapporter les fruits des dons de la grâce à son seul labeur personnel.
Calvinisme Dans la deuxième édition de l'Institution de la religion chrétienne, parue en 1539, le théologien réformé Jean Calvin consacre un chapitre entier à la prédestinationHans J. Hillerbrand, Encyclopedia of Protestantism: 4-volume Set, Routledge, Abingdon-on-Thames, 2016, p. 219. Ce texte est complété par deux traités spécifiques, De la prédestination éternelle de Dieu (1552) et La congrégation sur l'élection éternelle (1562). La doctrine calviniste considère ainsi la foi (un don de liberté reçu de Dieu) nécessaire au salut et les œuvres comme étant le fruit de la foi reçueWalter A. Elwell, Evangelical Dictionary of Theology, Baker Academic, USA, 2001, p. 950. Sauvé par la Grâce, pour servir, aimer et témoigner, le salut résulte d'une prédestination, non par un destin aveugle, mais par un Dieu d'amour. Le calvinisme afrikaner s'est servi de la théorie de la prédestination pour justifier l'apartheid en Afrique du Sud et l'esclavage dans les États du Sud des États-Unis.
Arminianisme Au début du , le théologien hollandais Jacobus Arminius formule l'arminianisme et se met en désaccord par rapport à Calvin notamment sur l'élection et la prédestinationEd Hindson, Dan Mitchell, The Popular Encyclopedia of Church History, Harvest House Publishers, USA, 2013, p. 46. L'arminianisme fait notamment appel à la providence divine limitée. Ce mode de providence affirme en effet la compatibilité entre le libre arbitre humain et la préscience divine, mais son incompatibilité avec le déterminisme divin. Ainsi la prédestination dans l'arminianisme est fondée sur la préscience divine à l'inverse du calvinisme. Il s'agit donc de prédestination par préscience. Dans cette perspective, on parle d'élection conditionnelle à la foiWalter A. Elwell, Evangelical Dictionary of Theology, Baker Academic, USA, 2001, p. 98. Une partie importante des protestants et des évangéliques soutient cette positionRandall Herbert Balmer, Encyclopedia of Evangelicalism: Revised and expanded edition, Baylor University Press, USA, 2004, p. 33.
Islam Dans la religion musulmane, la foi en l'existence du destin - qu'il implique un bien ou un mal - est un des six axiomes de la foi islamique. Ainsi, on ne peut être musulman(e) si l'on ne croit pas au destin. Appelé aussi Qadar, le destin ne s'oppose pas au libre arbitre. Car le destin concerne l'avenir de l'homme et le libre arbitre, son présent. Ce destin est le fruit des choix faits dans le présent. Chaque homme a toujours la possibilité de modifier son destin grâce au libre arbitre.
Religions orientales Les religions orientales n'ayant pas la notion d'un dieu créateur conçoivent une sorte de destin (idée de "roue du destin", temps qui se répète sans fin), lequel préside notamment aux réincarnations. Dans le bouddhisme, on ne parle pas, traditionnellement, d'individualité, de liberté, de responsabilité individuelle, mais de Voie, de prise de conscience de l'illusion de la subjectivité, d'illumination pour échapper à la réincarnation. Le samsâra, notion dont la base est commune à l'hindouisme, forme un cycle de vies qui s'enchaînent selon un déterminisme causal. En ce sens, l'Orient retrouve à sa façon l'idée de destin.
Sciences Destin ou déterminisme ?
gauche|vignette|Claude Bernard (1813-1878) a introduit le terme "déterminisme" dans le vocabulaire scientifique.