Le soulèvement de Poznań en 1956, connu en Pologne sous le nom de « juin de Poznań » (en polonais, Poznański Czerwiec), est la première révolte du peuple polonais contre le régime communiste de la république populaire de Pologne.
Partie d'une grève des travailleurs, elle se transforme en un affrontement avec l'armée polonaise. Les manifestations débutent le à Poznań, aux usines Cegielski et se dirigent vers le centre-ville. Une centaine de milliers de personnes s'étant rassemblées à proximité de l'immeuble de la Sécurité d'État (UB - Urząd Bezpieczeństwa), les autorités chargent le général Stanislav Poplavsky d'étouffer la manifestation avec mille hommes de l'Armée populaire de Pologne (Ludowe Wojsko Polskie - LWP) et du Corps de sécurité intérieure, et l'appui de quatre cents chars de combat. Au cours de cette opération, la troupe ouvre le feu sur les manifestants civils.
Les évaluations sur le nombre des victimes font état de Andrzej Paczkowski, Pół wieku dziejów Polski, Wydawnictwo Naukowe PWN, Warszawa 2005, , (Un demi-siècle d'histoire de la Pologne). à Łukasz Jastrząb, Rozstrzelano moje serce w Poznaniu. Poznański Czerwiec 1956 r. – straty osobowe i ich analiza, Wydawnictwo Comandor, Warszawa 2006, (C'est mon cœur qu'ils ont fusillé à Poznań, le juin 56 de Poznań - les pertes humaines et leur analyse).Norbert Wójtowicz, Ofiary „Poznańskiego Czerwca”, Rok 1956 na Węgrzech i w Polsce. Materiały z węgiersko–polskiego seminarium. Wrocław październik 1996, ed. Łukasz Andrzej Kamiński, Wrocław 1996, .(Les victimes du « juin de Poznań », l'année 1956 en Hongrie et en Pologne, Actes du séminaire hongro-polonais, Wrocław octobre 1996). et cinq cents à six cents blessés. Le soulèvement de Poznań n'en reste pas moins une étape décisive vers l'installation en octobre d'un régime moins inféodé à l'URSS.
Contexte Évolution internationale : une timide déstalinisation La mort de Staline enclenche dans tout le bloc de l'Est le processus de déstalinisation. Le rapport secret présenté par Nikita Khrouchtchev au du Parti communiste de l'Union soviétique « sur le culte de la personnalité et ses conséquences » a un impact largement hors des frontières de l'Union des républiques socialistes soviétiques, mais de nombreux signes de contestation l'ont précédé.
Les émeutes en Allemagne de l'Est, le , l'exécution du dauphin de Staline Lavrenti Beria, le , à Moscou, et, le de la même année, le rétablissement des liens diplomatiques entre l'U.R.S.S. et la Yougoslavie laissent entrevoir des fissures dans le camp stalinien.
Débuts de la contestation en Pologne En Pologne, le stalinisme marque encore profondément les institutions, l'économie et la société. Bolesław Bierut incarne parfaitement l'alignement politique sur le maître du Kremlin, il est d'ailleurs marqué au Politburo par Constantin Rokossovski, général soviétique d'origine polonaise imposé par Staline comme vice-premier ministre et ministre de la Défense. L'armée est un instrument essentiel, d'abord par son effectif pléthorique () grâce à la conscription et surtout son encadrement qui est très politisé, les officiers passant par l'Académie militaire politique (WAP) créée en 1951. La Pologne est membre fondateur du Pacte de Varsovie en 1955. Pendant les années Bierut, l'économie a été collectivisée à outrance, l'Église persécutée (ses propriétés confisquées en 1950), l'industrie lourde est la priorité absolue comme en témoigne la construction de Nowa Huta. Le mimétisme va jusqu'à l'introduction du stakhanovisme avec son corollaire, le relèvement des normes de production qui mécontente les ouvriers.
Cela étant, le modèle n'a jamais totalement fonctionné que dans la propagande : pas de procès à grand spectacle comme les affaires Rudolf Slánský en Tchécoslovaquie ou Nikolaï Petkov en Bulgarie, échec des kolkhozes, pas de déportations massives (à part les vagues d'expulsion de la population allemande), une classe moyenne tracassée mais pas liquidée. En , le ministère de la Sûreté est supprimé (mais pas les services) et en 1955, Władysław Gomułka sort discrètement de prisonNorman Davies, Histoire de la Pologne, Fayard, 1986, . Le Parti ouvrier unifié polonais n'échappe pas aux évolutions qui dégèlent le Bloc soviétique : outre la critique du culte de la personnalité, on débat beaucoup du droit de chaque pays à définir sa propre voie nationale vers le socialisme plutôt que de suivre servilement le modèle soviétique. Même dans le Parti, des voix s'élèvent pour remettre en cause l'exécution de vétérans du Parti lors des purges staliniennes. En , la mort du premier secrétaire du PZPR (parti communiste), le fidèle stalinien Bierut, ouvre une crise de succession et un débat sur la ligne du Parti.
Politiquement, la résistance anti-communiste en Pologne se réveille elle aussi. C'est ainsi qu'à Poznań un groupe de dirigeants de l'opposition et d'intellectuels de renom fondent le Klub Krzywego Koła (club de la Roue Voilée). On y discute de l'indépendance de la Pologne, des aberrations de l'économie étatisée, des discriminations et même des persécutions que le gouvernement a fait subir aux forces armées polonaises de l'Ouest et l'arrogance gouvernementale. On y rappelle enfin le rôle de la résistance polonaise de l'Armée de l'intérieur (Armia Krajowa) pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais tandis que l'intelligentsia exprime ses désaccords dans des débats et publications, les travailleurs descendent dans la rue.
Les ouvriers de Poznań Poznań est l'un des principaux centres urbains et industriels de la république populaire de Pologne. Le soulèvement intervient dans une phase d'instabilité du pays. En premier lieu, les conditions économiques et notamment la pénurie chronique irritent la population. Depuis l'été 1955, les ouvriers sidérurgistes de Poznań ont vu à la fois leurs conditions de vie et leur capacité de production régresser : les ruptures d'approvisionnement en tôles et produits semi-finis les mettaient de plus en plus fréquemment en chômage technique. D'autre part, les normes de travail étaient fréquemment relevées.
Les travailleurs de la plus grande usine de la ville, la ZISPO (industries métallurgiques Hipolit Cegielski, appelées usines Joseph Staline de 1947 à 1956) se plaignaient des discriminations salariales liées au système des normes. Les directeurs locaux n'avaient aucune marge de manœuvre par rapport à une planification tatillonne. Pendant des mois, on envoie des pétitions, des lettres et des délégations au ministre des industries mécaniques tout comme au Comité Central du P.O.U.P. En vain. Finalement, une délégation de quelque est envoyée vers le . L'entrevue est positive et, dans la nuit du 26, la délégation revient à Poznań confiante d'avoir été entendue. Le ministre s'est engagé à revoir les normes et à payer des primes que le relèvement des quotas leur avait fait perdre. Or, dans la matinée, ce même ministre arrive à l'usine et, devant une assemblée générale du personnel stupéfait, il revient sur certains des engagements qu'il avait pris à VarsovieMairie de la ville de Poznań, Les causes du déclenchement. NB : une « source » à considérer avec prudence, car orientée, traduisant l'idéologie de la municipalité, évidemment hostile à l'ancien régime et ne citant précisément pas de sources pour les événements rapportés..
Un soulèvement populaire
De la grève à l'insurrection Le , dès du matin, la grève éclate spontanément aux usines ZISPO et ZNTK. Environ 80 % des travailleurs descendent dans la rue, particulièrement ceux qui perdaient la prime de juin à la suite du relèvement des normes par le gouvernement, Ils réclament des compensations salariales et quelques concessions sur le plan des libertés, et se dirigent vers le centre-ville. Moment délicat puisque la foire internationale de Poznań bat alors son plein et de nombreuses délégations étrangères sont présentes en ville. Au fil des rues, le cortège enfle, il est rejoint par des ouvriers d'autres sites, des employés d'administrations et des étudiants"Faut-il rappeler que les grévistes de Poznan´, en juin 1956, seront accusés par L'Humanité d'être les « Chouans de la Pologne » ? in Danièle Chauvin « L'histoire et mon amour ont la même foulée... » Broniewski sous le signe d'Aragon. Revue de littérature comparée 2003/3 (n o 307), pages 275 à 292..
Entre et ce sont ainsi quelque qui se retrouvent sur la place Adam Mickiewicz, face au Château Impérial de Poznań, et aux immeubles voisins qui abritent les autorités municipales, celles du Parti et la direction de la miliceDe 1944 à 1990, la police polonaise portait le nom de « milice », leurs véhicules étaient immatriculés MO pour Milicja Obywatelska (milice civique).. Les manifestants réclament la baisse des prix alimentaires, des augmentations de salaire et l'annulation des dernières mesures qui avaient dégradé les conditions de vie pour les travailleurs. Le gouvernement local affirmant n'avoir pas compétence pour résoudre ces problèmes, ils exigent la venue du premier ministre Józef Cyrankiewicz. On voit même des policiers se joindre au mouvementMairie de la ville de Poznań, Jeudi Noir le 28 juin 1956..
Après , la situation se détériore rapidement avec une rumeur, peut-être lancée par des provocateurs : Des membres de la délégation qui est allée négocier auraient été arrêtés. La colère explose. Les unités locales de la Milice civique sont rapidement débordées malgré l'utilisation de lances à eau et la situation tourne à l'émeute : la foule prend d'assaut la prison de la rue Młyńska, où les délégués étaient censés être retenus. Vers , des centaines de détenus sont libérés. A , les émeutiers s'emparent de l'armurerie de la prison et distribuent des armes à feu. Entre-temps, d'autres ont mis à sac la Direction du Parti avant de s'en prendre, vers au siège de la Sécurité d'État, rue Kochanowski. C'est là qu'éclatent les premiers coups de feu, tirés depuis les fenêtres de la Police secrète, sur les assaillants qui refluent. À partir de là, et jusqu'à du soir, les insurgés s'emparent ou assiègent de nombreux bâtiments du gouvernement et de l'administration, dont le Palais de Justice et le bureau du procureur, la Sécurité Sociale rue Dąbrowski, les postes de la milice à Junikowo, Wilda, Swarzędz, Puszczykowo et Mosina. En investissant le camp de détention de Mrowino et l'École militaire de l'université de technologie de Poznań ils raflent les armes qui y sont entreposées. Ils font main basse sur un certain nombre de documents au poste de milice, à la procurature et au tribunal et les détruisent.
Pendant ce temps, vers , seize chars, deux half-tracks et trente véhicules quittent l'École des officiers des Unités Blindées, une garnison de Poznań, et prennent position autour des bâtiments qu'ils ont mission de protéger. Non seulement il n'y a pas d'échanges de tirs avec les manifestants, mais on voit même les soldats fraterniser avec la foule. Selon certains témoignages, les manifestants s'emparent alors de deux chars et désarment des soldats.
La répression C'en est trop pour le maréchal Constantin Rokossovski, ministre de la Défense nationale en Pologne. Il décide de prendre directement les choses en main. Les événements vont dès lors prendre une tournure dramatique. Rokossovski envoie son représentant, le général soviéto-polonais Stanislav Poplavsky et un groupe d'officiers subalternes soviétiques avec mission de réduire à leur façon le soulèvement. Il s'agit de couper court à l'agitation pour éviter un scénario à l'est-allemande, version 1953, lorsqu'un mouvement de protestation qu'on n'avait pas étouffé dans l'œuf avait contaminé d'autres régions.