Joseph Dietzgen, né le à Stadt Blankenberg, (en province de Rhénanie) et mort le à Chicago, était un tanneur et philosophe socialiste autodidacte prussienJoseph Dietzgen, L'Essence du travail intellectuel humain [https://garap.org/pdf/bibliotheque/DIETZGEN_Lessence.du_.travail.intelletcuel.pdf], 1869..
Au sein de l'histoire du courant marxiste, il est connu pour avoir développé de manière autonome des éléments philosophiques d'une forme de « matérialisme dialectique », indépendamment de Marx et EngelsTONY BURNS, Joseph Dietzgen and the History of Marxism, SCIENCE & SOCIETY Science & Society, Vol. 66, No. 2, Summer 2002, 202–227..
Joseph Dietzgen exerça une certaine influence sur l’histoire du marxisme à ses débuts, et dans certains des débats internes à ce courant de pensée, autour du tournant des XIXe et XXe siècles. Il aurait également été le premier à forger l'expression « matérialisme dialectique » (en 1887), afin de pouvoir désigner la nouvelle philosophie matérialiste du socialisme scientifique.
Biographie
Originaire d'une famille petite-bourgeoise, le père de Joseph Dietzgen était un maître tanneur. Joseph, né en 1828, est l'aîné de trois frères et deux sœurs Joseph Dietzgen, L'Essence du travail intellectuel humain ..
il apprit très jeune à parler et à lire couramment le français. L'étude des économistes français l'attira vers le socialisme. Cependant, la lecture du Manifeste du Parti communiste en 1851 donna à son socialisme une dimension de lutte des classes.
Il fréquente les milieux révolutionnaires allemands à la fin des années 1840. Après l'échec de la révolution de 1848, une époque où il s'essayait à l'agitation politique socialiste (comme le raconte son fils Eugene, Joseph Dietzgen se serait par exemple adressé aux paysans depuis une chaise dressée dans la rue principale de son village), il émigre à 21 ans en juin 1849 aux États-Unis pendant deux ans. Il travaille temporairement durant son exil comme ouvrier tanneur, peintre en bâtiment et maître d’école. En décembre 1851, de retour en Allemagne, il épouse Cordula Finke, et ouvre un atelier de tannerie.
Il retourne aux États-Unis de 1859 à 1861, où il est tanneur dans l'Alabama, puis émigre quatre ans à Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868 (ayant répondu à une annonce pour être directeur technique dans une tannerie d'Etat); c'est là-bas qu'il écrit son premier ouvrage, Das Wesen der menschlichen Kopfarbeit (L'Essence du travail intellectuel humain). Rentré en Allemagne, il y est l'ami de Karl Marx - qui fait son éloge dans la deuxième édition du Capital au cours des années 1870.
Il a développé de manière indépendante une forme de matérialisme dialectique avant de découvrir les travaux de Marx et Engels, dont il devient plus tard partisan de ceux-ci. Friedrich Engels ayant notamment écrit en 1888 :Et cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte à nouveau non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen.Karl Marx en 1872, au Congrès de La Haye de la Première Internationale, l’appelait notamment « notre philosophe ».
En 1869, Dietzgen adhère au Parti ouvrier social-démocrate (SDAP), et il écrit dans L'Hebdomadaire démocratique (Demokratisches Wochenblatt) fondé par Wilhelm Liebknecht et August Bebel, où écrivent également Marx, Friedrich Engels et Moses Hess. De 1869 à 1881, Dietzgen milita activement au sein du mouvement socialiste allemand, publiant de nombreux articles dans la presse social-démocrate, tant en Allemagne qu'à l'étranger.
En septembre 1869, Karl Marx fait la rencontre et rend visite pendant quelques jours à Joseph Dietzgen dans la ville de Siegburg en AllemagneJoseph Dietzgen, L'Essence du travail intellectuel humain ..
Dans les années 1870, Dietzgen commence à connaître des difficultés économiques liées notamment à l’insuffisance de son capital pour faire face à la concurrence exacerbée des années 1870 engendrée par la grande industrieWillmann, F. (2011). Travail intellectuel et travail manuel. La réflexion de J. Dietzgen, « ouvrier philosophe ». In D. Herbet (éd.), Culture ouvrière – Arbeiterkultur. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.95833.
Dietzgen est arrêté, jugé et emprisonné trois mois à l'été 1878 pour un article intitulé « L'avenir de la social-démocratie ». En 1881, il envoie son fils Eugen aux États-Unis, pour lui permettre d'échapper à la conscription et préparer un nouvel exil. Il est candidat la même année aux élections législatives allemandes. Il rejoint son fils à New York trois ans plus tard, puis s'installe à Chicago, où il est rédacteur en chef de la revue Arbeiterzeitung.
À la faveur de l’émigration aux États-Unis en 1884, une fois ses enfants devenus autonomes, Dietzgen parvient à se libérer des obligations que lui imposait le souci de sa famille et, en accord avec une situation économique clarifiée – aux États-Unis, il échappe aux contraintes sociales qui l’obligeaient à « tenir son rang » et peut « se prolétariser » comme il l’entend. Par ailleurs, Dietzgen devient de plus en plus radical vis-à-vis de son socialisme révolutionnaire prolétarien : « J’appartiens corps et âme à la classe ouvrière ; je crois profondément au caractère sacré de la légitimité et à la noblesse de la mission qui consistent à affranchir l’humanité de l’esprit de classe. […] Dans ces conditions, j’ai pris la plume, sur mes vieux jours, j’ai remisé le racloir […] et me suis mis à semer ma science dont la propagande doit faire sauter les chaines de ma classe opprimée. »
Il décède le 15 avril 1888.
Relations avec les anarchistes L'année 1886 marqua l'apogée de la lutte pour la journée de huit heures aux États-Unis, et cette lutte fut particulièrement intense à Chicago. Le 1er mai 1886 fut fixé comme date d'entrée en vigueur de la journée de huit heures, et ce jour-là, ainsi que les jours suivants, d'importantes manifestations ouvrières eurent lieu, particulièrement impressionnantes à Chicago. Le 4 mai, une bombe fut lancée sur des policiers à Haymarket Square, à Chicago, servant de prétexte à des arrestations massives. Parmi les personnes arrêtées figuraient les rédacteurs du Chicagoer Arbeiterzeitung, accusés d'incitation à l'émeute et d'avoir lancé la bombe, condamnés à mort et pendus.
En réaction à ces événements, le Comité national du Parti socialiste ouvrier américain rompit tout lien avec l'anarchisme et les anarchistes. vignette|Gravure de 1886 parue dans le journal Harper's Weekly représentant le drame de Haymarket Square. Ainsi, durant les années où les anarchistes ont été fortement persécutés aux États-Unis (contexte du massacre de Haymarket Square), et que certains des confrères socialistes de Dietzgen (notamment au sein de son journal Arbeiterzeitung) ne songeait qu’à protester contre l’anarchisme et à récuser toute relation avec les anarchistes, Joseph Dietzgen a soutenu et proposé son aide aux anarchistes persécutés par l'Etat. La police de Chicago ayant notamment par la suite fait une perquisition à son domicile. Dietzgen essayait notamment d’aplanir les oppositions entre socialistes et anarchistes (en particulier les anarcho-communistes), insistant sur ce qui était commun aux uns et aux autres.
Il ne prônait pas une réconciliation abstraite ignorant les divergences réelles, qu'il jugeait d'ailleurs exagérées, mais une véritable réconciliation fondée sur le dépassement de l'opposition par la transformation et le remplacement des positions existantes. Il écrivit le 26 avril 1886 : « Pour ma part, j’attache fort peu d’importance à la distinction entre anarchiste ou socialiste, car il me semble qu’on fait trop de bruit à ce sujet. Si les uns comptent des fous furieux dans leurs rangs, les autres en sont remplis de lâches ; c’est pourquoi j’aime les uns autant que les autres ; dans les deux groupes, la majeure partie a encore le plus grand besoin d’éducation ; c’est cette dernière qui, d’elle-même, assurera la réconciliation. »Joseph Dietzgen, L'Essence du travail intellectuel humain .
Cette approche découlait de la conception que Dietzgen se faisait de la transition comme un processus discontinu et s'enracinait dans sa conception particulière de la dialectique.
Dietzgen écrivait le 9 avril 1888, quelques jours avant sa mort : « Je pense encore que mon soutien aux soi-disant anarchistes était tout à fait justifié et je crois fermement avoir fait là œuvre utile. »
Son fils, Eugene Dietzgen, raconte : « Conformément à ce qu’était mon père, nous fîmes inhumer son corps aux côtés des anarchistes assassinés, dans le cimetière Waldheim, à Chicago, le 17 avril 1888. »
Philosophie et pensée générale L'une des contributions importantes de Dietzgen à la philosophie est généralement considérée comme étant son travail (autonome) sur le matérialisme dialectique. Il s'est inspiré du concept de dialectique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel et du matérialisme du XIXe siècle de Ludwig Feuerbach (ancien jeune hégélien ). Des conceptions théoriques similaires étaient développées indépendamment par Marx et Engels. Dans sa « Treizième Lettre sur la logique », Dietzgen a résumé ses positions philosophiques :Le fil conducteur de toutes ces lettres aborde les points suivants : l’instrument de la pensée est une chose comme les autres, une partie ou un attribut de l’univers. Il appartient plus particulièrement à la catégorie générale de l’être et constitue un appareil qui produit une image détaillée de l’expérience humaine par classification ou distinction catégorielle. Pour utiliser correctement cet appareil, il faut pleinement saisir que l’unité du monde est multiforme et que toute multiformité est une unité. C’est la solution de l’énigme de l’ancienne philosophie éléatique : comment l’un peut-il être contenu dans le multiple, et le multiple dans l’un ?Son évocation explicite des Éléatiques (Parménide, Zénon d'Élée et Mélissos de Samos) illustrait une qualité distinctive dans l'écriture de Dietzgen et distinguait son langage du courant dominant du matérialisme dialectique tel qu'il était plus communément articulé.