vignette|270x270px|Reconnaissance de la Terre Adélie, le 20 Janvier 1840 L’expédition Dumont d'Urville, officiellement désignée comme le Voyage au pôle Sud et dans l'Océanie, est une expédition maritime française d'une durée de trois ans et deux mois menée entre 1837 et 1840. Dirigée par Jules Dumont d'Urville, elle mobilise deux corvettes, L'Astrolabe et la Zélée . Conçue initialement comme une circumnavigation, l'expédition s'inscrit dans un contexte de concurrence face aux Britanniques et aux Américains pour la reconnaissance des zones polaires australes et la consolidation de la présence française dans le Pacifique.

Pressée par James Clark Ross dans ses explorations vers le Sud, la flotte quitte Toulon en septembre 1837. Elle traverse l'Atlantique, explore le détroit de Magellan et, en suivant l'itinéraire que James Cook avait abandonné dans les années 1770 à cause du pack, tente à deux reprises de pénétrer la banquise antarctique. Si la première tentative de janvier 1838 est contrariée par les conditions météorologiques et l'apparition du scorbut à bord, la seconde mène à la découverte d'une terre le 21 janvier, dont Dumont d'Urville prend possession au nom de la France. Elle fut baptisée Terre Adélie en l'honneur de son épouse Adèle.

Entre ces deux descentes vers le pôle Sud, l'expédition réalise un vaste tour de l'Océanie, effectuant des relevés hydrographiques et collectant des spécimens locaux aux îles Marquises, à Tahiti, aux Samoa, aux Fidji, à Vanikoro, ainsi qu'aux Moluques, aux Philippines et en Nouvelle-Zélande.

Malgré un bilan humain assez lourd, marqué par le décès de 25 membres de l'équipage, dont cinq officiers, de 14 débarquements pour cause de maladie et de 13 désertions, l'expédition constitue un succès scientifique majeur. Elle a permis de cartographier de vastes zones alors méconnues, de réaliser des observations météorologiques et magnétiques et de constituer d'importantes collections naturalistes et ethnologiques. Les travaux de l'expédition sont publiés en vingt-trois volumes entre 1841 et 1854 sous la direction de Charles Hector Jacquinot après le décès de Dumont d'Urville en 1842.

Préparation

Genèse du projet

En janvier 1837, alors que Dumont d'Urville est en train de compléter le récit du voyage de 1826, il songe déjà à sa prochaine expédition. Il écrit au ministre de la Marine Claude du Campe de Rosamel pour lui proposer de mener une expédition dans les mers du Sud qui complèterait la première. Sa proposition est rapidement acceptée par le ministre, à la condition que l'itinéraire inclut l'Antarctique. La France est jusqu'alors devancée par les Américains et les Anglais en ce qui concerne l'exploration de cette partie du globe : le navigateur britannique James Weddell y a découvert quatorze ans plus tôt une mer à laquelle il donne son nom et atteint le 74° de latitude Sud, la Royal Society prépare le départ des navires de l'expédition Erebus et Terror sous le commandement de James Clark Ross et les États-Unis d'Amérique s'apprêtent quant à eux à lancer en mer l'Expédition Wilkes.

Le roi souhaite que le navigateur entreprenne cette descente vers le pôle Sud non seulement pour l'enjeu scientifique, mais également pour permettre aux baleiniers et phoquiers français de rattraper leurs concurrents. C'est dans ce contexte que Jules Dumont d'Urville se rend à Paris pour discuter des détails de l'expédition, avant de rejoindre Londres pour y recueillir le matériel et les informations nécessaires à son voyage.

Les instructions vignette|Trajet de l'expédition 1837-1840.|500x500px Par la décision du 28 mars 1837, le roi Louis-Philippe approuve le projet de voyage proposé par Claude de Campe de Rosamel, ministre de la Marine. Les instructions officielles confient le commandement des corvettes l'Astrolabe et la Zélée respectivement à Jules Dumont d'Urville, chef d'expédition, et au capitaine Charles Hector Jacquinot. Le roi exprime la volonté .

Afin d'élaborer le volet scientifique du voyage et à la demande de Dumont d'Urville, le ministre de la Marine invite une première société de savants à rédiger les instructions pour le voyage : l'Académie des sciences pour obtenir de nouvelles instructions.

Le départ est fixé à Toulon. L'itinéraire prévu s'engagera vers l'Antarctique par le détroit de Gibraltar et les îles du Cap-Vert. L'objectif polaire consistera à passer entre les îles Sandwich et du New Shetland pour s'aventurer au-delà du 74 degré de latitude sud, limite atteinte par le capitaine phoquier James Weddell vingt ans plus tôt.

Le retour de cette première phase devra s'effectuer par le détroit de Magellan, avec une escale à l'île de Chiloë, à l'ouest de la Patagonie, pour . Un arrêt à Valparaiso est ensuite programmé pour permettre à l'équipage de se reposer.

Les navires devront reprendre la mer début avril 1838 pour explorer l'Océanie. Ils vont d'abord explorer les archipels du Pacifique Sud, longeant les îles Ducie, Pitcairn, Gambier, Rapa, Rouroutou, Mangia(Mangaia) et Raotonga pour rejoindre Vavao(Vava'u) en mai. Cette dernière escale dans une station importante pour les baleiniers est prévue pour une durée de dix jours.

L'expédition repartira dans un second temps en Mélanésie. L'objectif sera d'observer les îles Viti(Fidji) afin de compléter les données du premier voyage de Dumont d'Urville (1826-1829), puis de se diriger vers les Nouvelles-Hébrides (Vanuatu), les îles Banks et Vanikoro, lieu présumé du naufrage de La Pérouse. L'expédition devra ensuite gagner les îles Salomon en juillet, avec l'espoir d'y retrouver des survivants du naufrage, dont on pense qu'ils ont terminé leur voyage dans la .

vignette|"Vue générale d'Hobart-Town", dans J. Dumont d'Urville, Voyage au Pôle Sud et dans l'Océanie sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée... Atlas pittoresque, tome second. Paris : Gide et Cie, 1846, pl. 155 (musée national de la Marine, n° B2427). Ensuite, un passage par le détroit de Torrès, puis par les îles Arrou et Key est prévu pour rejoindre Amboine, où une escale de dix jours sera faite. Une route alternative par ce qui est alors appelé la baie de Humboldt, au Nord de la Nouvelle-Guinée, est envisagée si l'état des navires l'impose. À la suite de cette étape, la Zélée devra être renvoyée en France pour rapporter les travaux de la première année. L'Astrolabe devra poursuivre seule sa mission dans le Pacifique, d'abord par une visite de la nouvelle colonie anglaise sur la rivière des Cygnes, suivie d'un séjour de huit jours à Hobart Town en Tasmanie, entre novembre et décembre 1838.

En février et mars 1839, le navire devra explorer la Nouvelle-Zélande et certaines parties du détroit de Cook.

En avril de la même année, l'Astrolabe devra visiter les îles Chatham, inexplorées depuis leur découverte en 1791 par William Robert Broughton.

La corvette s'aventurera en Micronésie, passant notamment par les îles Gilbert et Marshall, avant d'atteindre Mindanao dans les Philippines. La corvette visitera ensuite Bornéo pour atteindre Batavia en octobreet un des ports de Sumatra, dans l'actuelle Indonésie, avant de repartir pour la France.

Le voyage retour, prévu pour mars ou avril 1840, devra s'effectuer par le cap de Bonne Espérance.

La querelle avec l'Académie des sciences La préparation de l'expédition suscite de vifs débats lors des discussions budgétaires du ministère de la Marine. À la Chambre des députés, lors de la séance du lundi , le député François Arago intervient pour s'opposer au projet. Évoquant le sort de l'expédition de Jules de Blosseville à bord de la Lilloise en 1833, il estime que celle de Dumont d'Urville présente les mêmes lacunes. Il juge le voyage et prédit qu'il .

vignette|309x309px|Portrait de François Arago par Ary Scheffer (école de), 1842, Château de Versailles; N° INV : MV 5542) Dans son argumentation, Arago critique un itinéraire qu'il considère trop dispersé. Après une traversée de l'Atlantique et une tentative d'exploration des glaces antarctiques, le programme prévoit le passage par le détroit de Magellan, puis l'exploration d'une multitude d'archipels du Pacifique. Pour le député, cette succession d'étapes présente peu d'intérêt. Il conteste en particulier l'objectif polaire, estimant que l'atteinte du pôle Sud, si elle advenait, ne constituerait qu'une prouesse de . Il argue que comme il n'est pas possible d'y séjourner, une telle découverte n'aurait pas de retombées commerciales ou scientifiques durables, déclarant : .

Les critiques d'Arago portent également sur les moyens matériels alloués à l'expédition. Il met en doute l'adéquation des navires avec les zones à explorer, qualifiant l'Astrolabe de . Il souligne également l'absence de tests préalables des instruments de navigation et compare défavorablement l'initiative française aux expéditions américaines, qu'il juge mieux motivées par des enjeux économiques de pêche à la baleine. De plus, il suggère que le tracé de la route semble paradoxalement conçu pour éviter toute découverte majeure : . Arago conclut son intervention en soulevant un risque budgétaire, suggérant que le soutien à l'expédition pourrait contraindre la Chambre à voter des crédits supplémentaires l'année suivante pour secourir les navires.

alt=Portrait de Claude du Campe de Rosamel dans Victor Frond, Panthéon des illustrations françaises au XIXe siècle, Paris, Pilon, s.d. (vers 1865)|gauche|vignette|282x282px|Portrait de Claude du Campe de Rosamel (vers 1865) En réponse, le ministre de la Marine et des Colonies Claude du Campe de Rosamel défend la pertinence du projet. S'il reconnait que certaines zones du trajet, comme le détroit de Magellan, ont déjà été explorées, il met en avant la capacité des ingénieurs-hydrographes françaisà produire des cartographies plus précises. Concernant la préparation matérielle, il assure que les bâtiments et instruments, alors en construction à Toulon, seront dans le pour affronter les conditions australes et polaires. Répondant à l'argument selon lequel l'absence de preuves allant dans le sens de découvertes majeures rendrait l'expédition inutile, le ministre déclare: . Pour le ministère, même un échec à franchir la banquise constituerait un résultat scientifique par les données recueillies sur les obstacles rencontrés. Le projet est maintenu et les instructions finales sont envoyées à Dumont d'Urville à la fin du mois d'août 1837.

Les membres de l'expédition

Les navires vignette|L'Astrolabe et La Zélée lors de la découverte des Terres Louis-Philippe (terre de Graham aujourd'hui) le . Lithographie d'après Ernest Goupil (1846).|300x300px La décision est prise d'effectuer cette expédition sur deux navires. L'Astrolabe, bien connu de Jules Dumont d'Urville puisqu'il secondait sur ce même navire Louis Isidore Duperrey lors du voyage de circumnavigation scientifique des années 1822–1825 et qu'il l'a lui-même commandée pour une deuxième circumnavigation, est accompagné de la Zélée. Les deux corvettes sont armées le 13 et le 7 juin, après que Dumont d'Urville, inquiet de la lenteur des travaux, ait rejoint Toulon. Entrées en rade le 21 août pour la première et le 14 août pour la seconde, elles appareillèrent le 7 septembre 1837.

L'Astrolabe : Le navire la Coquille est lancé en 1811 comme gabare-écurie. Avant 1822, il est remis en état et reclassé en corvette, pour lui permettre de participer à de longs voyages. Dumont d'Urville la choisit pour son expédition de 1826, date à laquelle il est décidé de la renommer : . C'est ainsi que la corvette la Coquille prit le nom de l'Astrolabe, en l'honneur du navire homonyme de l'expédition de La Pérouse, disparu en 1788 dans le Pacifique Sud.

La Zélée : Cette corvette est décrite par Dumont d'Urville comme un navire que l'Astrolabe. Les équipages gauche|vignette|273x273px|Portrait du contre-amiral Jules Dumont d'Urville par Jérôme Cartellier, 1846, Musée de Versailles (MV 4824)