Joseph-Antoine-Joachim CeruttiParfois épelé « Cérutti » : lui-même signait ainsi son nom., né le à None et mort le à Paris, est un homme de lettres et journaliste français d’origine italienne.

Biographie Dès son enfance, Cerutti manifeste de grandes dispositions pour les études. À quatorze ans, il a déjà lu un grand nombre de livres en tout genre trouvés chez son père.. Après ses études dans sa ville natale, il entre à l’âge de quatorze ans au Noviciat des Jésuites d'Avignon..

À l’issue de brillantes études, il est appelé, à peine âgé de vingt ans, par ses supérieurs à leur collège de Lyon pour y occuper une chaire d’humanités. En moins de trois ans, il a concouru à sept reprises au prix de diverses académies, remportant, en une seule année, trois des prix mis au concours par les Académies de Dijon, de Toulouse et de Montauban, montrant qu’il a lu Buffon, Montesquieu, Mirabeau, Descartes et Bacon. Sa dissertation sur les républiques anciennes et modernes, couronnée à Toulouse, dont le sujet était « Pourquoi l’éloquence est-elle moins florissante dans les républiques modernes que dans les anciennes ? » est particulièrement remarquée. Le style en est suffisamment bon pour qu’on l'attribue dans un premier temps à Jean-Jacques Rousseau, avant que le nom de l’auteur en soit révélé.

À une époque où les jésuites, menacés d’être bannis du royaume de France, sont dans de répliquer au Compte rendu des constitutions des Jésuites de leur opposant farouche, le parlementaire janséniste breton La Chalotais., leur choix se porte sur Cerutti, en évoquant une « dette de gratitude » à leur égard. Appelé à Nancy par le RP de Menoux, confesseur de l’ancien roi de Pologne, Stanislas Leszczynski, il rédige un Appel à la raison, ou Apologie des Jésuites, écrit qui, s’il ne suffit pas à empêcher la suppression de l’ordre des jésuites, est considéré comme un modèle d’élégance et d’habileté oratoire. Sa péroraison notamment est jugée un grand morceau d’éloquence. Reçu l’année suivante, en 1763, sur le désir de Stanislas, membre de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Nancy, il prononce un discours de réception sur « l’Intérêt d’un ouvrage »..

À la fin de 1762, l’ouvrage achevé et ayant connu deux éditions en moins d’un mois, Cerutti se rend à Paris, muni d’une lettre de crédit de Stanislas pour son petit-fils le dauphin Louis de France, père de Louis XVI. Dès son arrivée à Paris, où il vit « en abbé », Bachaumont note, le , avec quelque surprise, que l’apologiste des jésuites est en relation avec D’Alembert et Duclos. Le dauphin ayant imaginé d’instituer des conférences contradictoires, Cerutti y est chargé de défendre les idées modernes contre le P. Berthier, défenseur de l’orthodoxie. Le Dauphin l’admet également à des audiences privées, où il lit des discours composés sur l’éducation des princes destinés à régner. La mort du Dauphin, survenue en 1765, met fin à ces faveurs.

Introduit dans le monde à l’âge de vingt-quatre ans, il se prend d’une passion violente pour la salonnière Adrienne-Catherine de Noailles, qui épousera le comte de Tessé, le . Très malheureux dans sa vie privée à cause de ces sentiments non partagés, sa vie publique ne va guère mieux : des jansénistes cherchent à lui nuire, notamment en montant Voltaire contre lui, et surtout en demandant pourquoi il n’a pas prêté le serment de renonciation exigé des jésuites par le Parlement. Effrayé à la pensée d’être éloigné de la femme qu’il aime, Cerutti qui, en réalité, ne risque rien puisqu’il n’a pas prononcé le dernier degré de ses vœux chez les jésuites., croyant bon de demander à prononcer ce serment, non seulement voit sa demande refusée, mais de surcroit irrite Louis XV, qui signe une lettre de cachet l’obligeant à quitter le territoire français, faute d’en avoir la nationalité. vignette|Château de Fléville où Cerutti a trouvé refuge entre 1762 et 1777.

Durant son exil, il gagne la Hollande, avant de rejoindre la Franche-Comté, où il est accueilli par comte de Lezay-Marnésia, demeuré son ami. De retour à Paris au bout de deux ans, ses affaires de cœur vont toujours aussi mal. La duchesse de BrancasMarie-Angélique Frémyn de Moras, fille d’un président à mortier au Parlement de Metz, née en 1676, avait épousé en 1709 Louis-Antoine de Brancas, duc de Villars, puis de Brancas. Première dame d’honneur de la Dauphine, de 1744 à 1762 et morte le 7 juin 1763, elle a laissé des Mémoires, plusieurs fois réimprimés. Voir ., en quittant Paris pour se retirer dans son château de Fléville, en Lorraine, lui offre un refuge où il va rester une quinzaine d’années. Il y a écrit un poème sur le retour de Voltaire à Paris. Il est alors en relation d’amitié avec Delille, Saint-Lambert, La Harpe et Marmontel.

Une fois revenu à Paris, ayant dépassé la quarantaine, il rentre dans la carrière littéraire qu’il a été naguère contraint d’abandonner, avec notamment un poème philosophique intitulé l’Aigle et le Hibou, où sont tracés à grands traits les portraits de Voltaire, de J.-J. Rousseau, de Montesquieu, de Buffon, de Diderot, de d’Alembert, etc. Parmi ses poésies, on remarquera surtout le Portrait du charlatanisme fait par lui même, dans un moment de franchise, et le petit Poème sur le jeu d’échecs, jeu qu’il aimait avec passion.. En 1788, dans la Satyre universelle, prospectus dédié à toutes les Puissances de l’EuropeSigné Le Jay et Champcenets pour Cérutti et Philippe-Antoine Grouvelle., il a raillé la fausse noblesse de Rivarol« Ce seigneur Piémontais, né en Languedoc et perdu dans Paris depuis quinze ans. Voir ., ses origines« Les grands hommes du siècle passé allaient au cabaret : celui-ci y est né », , . et ses mœurs« Ami précoce de l’antithèse et des travestissemens », .

Cerutti partage l’intérêt de son époque pour la politique.. En 1785, à la fin du poème sur les Jardins de Betz, in-8°, il écrit : « La France, depuis deux cents ans, est grosse d’une révolution ; elle accouchera avant la fin du siècle.. Lorsque le mémoire du magistrat Dupaty défendant trois habitants de Chaumont condamnés, en 1786, à la roue pour vol avec violences, ayant été condamné à être lacéré et brûlé par le bourreau, le , Cerutti publie en 1787 un Discours en vers sur la Réforme du Code criminel, condamnant la prison préventive, « cette question prolongée », le secret de la procédure, l’absence du défenseur près du prévenu.

Son Mémoire pour le peuple français, publié en , lui donne une grande notoriété. C’est, avec le Qu'est-ce que le Tiers-État ? de l’abbé Siéyès, l’un de ceux qui ont été le mieux accueillis par l’opinion publique. Dans cette brochure, Cerutti examine le point de contention majeur touchant aux États généraux de 1789 : les privilégiés soucieux de s’assurer la prédominance dans la future assemblée ont fait chorus avec le Parlement qui avait déclaré que la forme des États de 1614, qui écartait le doublement du tiers-état, était la seule forme légale. Au début de son Mémoire, Cerutti montre que la forme de 1614 n’était pas la seule, et que tantôt les représentants du tiers-état ont été doublés, tantôt les trois ordres ont consenti à délibérer ensemble ; tantôt l’on a opiné par classes, par tête. Ensuite, il affirme que dès lors qu’il s’agit d’un intérêt national, c’est la nation, toute la nation que doivent représenter les États-Généraux« Si le Clergé, la Noblesse, la Magistrature me demandaient : qu’est-ce que le peuple Français sans nous ? Je leur répondrais : Regardez nos campagnes, nos ateliers, nos comptoirs, nos ports, nos flottes, nos armées, nos tribunaux, nos académies, et dites-nous, si, sans vous, le peuple français est quelque chose. ». Sa réponse de Cerutti n’est pas la formule de Siéyès, dont la brochure ne paraitra qu’en , mais il a pensé, avant lui, et dit, comme lui, que le tiers-état, qui n’était rien jusqu’alors, devait désormais être tout. Le succès de cette brochure a été tel qu’en quelques jours, il s’en vend deux éditions. Trois mois après, il publie ses Observations rapides sur la lettre de M. de Colonne au Roi, qui ne fait guère que reprendre le thème déjà traité dans le Mémoire précédent, mais réaffirme ses prises de position. En mai, dans l’Exhortation à la Concorde adressée aux Etats-Généraux, il ridiculise le vote par ordre en remontrant aux nobles leur vaine prétention à légiférer seuls, alors qu’ils sont notoirement incapables de conduire même leurs propres affaires. En juillet, néanmoins, ses Vues sur la Constitution française sont nettement moins audacieuses. Il n'y demande pas la suppression de la noblesse, réclame la permanence assurée de l’Assemblée nationale organisée en deux Chambres, l’établissement des assemblées provinciales, la responsabilité des ministres, la liberté individuelle garantie, la liberté de la presse, la police municipale et croit encore à la prépondérance de la royauté, simplement contenue dans de justes bornes. Ses prises de positions ont plu à Jean-Gabriel Peltier qui adresse le Le coup d'équinoxe à celui qui a écrit "la charmante fable". alt=Le tocsin des Parisiens|vignette|264x264px|Le Tocsin des Parisiens Il écrit également en 1789 un nouvel ouvrage le Tocsin des Parisiens.

Lorsque la Révolution commence à se radicaliser, il en déplore les excès dans le Prospectus d’un dictionnaire d’exagération à l’usage des orateurs populaires dont le charlatanisme est pareil « aux années stériles qui renchérissent tout ». Lors des premières violences populaires, il écrit aux rédacteurs de la Chronique de ParisJournal modéré, fondé par Aubin Louis Millin de Grandmaison, paru du au . : Il pensait que, pour assurer le progrès de la Révolution, il était nécessaire de la modérer. Au commencement de 1790, il applaudit néanmoins au décret de l’Assemblée abolissant les vœux monastiques et les congrégations et approuvé la suppression de la noblesse, le . vignette|Page titre du de la Feuille villageoise. Cerutti ne fait pas partie de l’Assemblée constituante. Celle-ci avait mis son nom sur la liste des personnes éligibles aux fonctions de gouverneur du dauphin, mais le , il est au nombre des 913 citoyens nommés pour composer l’Assemblée électorale de Paris, dont le rôle était d’élire les juges, les administrateurs, le procureur général syndic, l’évêque, les curés, le président du tribunal criminel, l’accusateur public. S’apercevant très vite que le mode de fonctionnement de l’Assemblée électorale décrété par l’Assemblée Nationale permettait à certaines circonscriptions trop restreintes d’être dominées par les nobles, les riches, les gens d’affaires, il publie, avec Brissot, Kersaint, Pastoret, etc., Questions que l’on croit devoir présenter aux différentes sections du corps électoral du département de Paris à la suite de quoi l’Assemblée Nationale a permis que les six sections de l’Assemblée électorale s’assemblent en commun, de vérifient leurs pouvoirs en commun et de nomment en commun les trente juges des six tribunaux du département. Le , l’Assemblée électorale l’a élu secrétaire-adjoint, un mois plus tard, secrétaire-général et, le , président. Quelques jours plus tôt, il avait été nommé, le administrateur du département. Le , il a été élu à la Législative. Le , il a été élu secrétaire de l’Assemblée avec Nicolas François de Neufchâteau, Garran de Coulon, Lacépède, Condorcet et Guyton-Morveau. Le , il a été désigné pour faire partie du Comité d’instruction publique., mais à peine a-t-il assisté aux premières séances car, au milieu de 1791, il avait été atteint d’un mal que les médecins n’ont pu identifier.

Au nombre des hommes de plume choisis par Mirabeau pour préparer ses discours, il a été désigné pour prononcer, dans l’église de Saint-Eustache, l’oraison funèbre de « l'Orateur du peuple »..